‹ Siècle de Louis XIVChapitre 174 sur 266 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

graissaient du malheur public, et insultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu'ils avaient prêté était dissipé, sans l'industrie hardie de quelques négociants, et surtout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou et rapportèrent trente millions dont ils prêtèrent la moitié à l'Etat, Louis XIV n'aurait pas eu de quoi payer ses troupes. La guerre avait ruiné la France, et des marchands la sauvèrent^. Il en fut de même en Espagne. Les galions qui ne furent pas pris par les Anglais servirent à défendre Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des finances et de la guerre, se démit en 1708 des finances, qu'il laissa dans un désordre que rien ne put réparer sous ce règne ; et en 1709 il quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que l'autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d'autant plus sévère qu'il souffrait, ne songeait pas qu'il y a des temps malheureux où les fautes sont inévitables^. Voisin, qui après lui gouverna l'état militaire, et Desmarels^, qui administra les finances, ne purent ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit anéanti.

(1709.) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la France, périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n'y eut point d'espérance de récolte. On avait très peu de magasins. Les grains, qu'on pouvait faire venir à grands frais des Echelles du Levant * et de l'Afrique, pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on n'avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet hiver était général dans l'Europe ; mais les ennemis avaient plus de ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si

1. Le plus riche de ces banquiers refonte générale des monnaies. Il fut et le plus riclieparticulier de l'Europe ordonné que les louis auraient cours était Samuel-Bernard. On lui em- pour 20 livres au lieu de 16 livres 10 prunta onze millions. sols, et les écus pour 5 livres au lieu

2. L'histoire de la Motte, rédigée de 4 livres 8 sols. On eut cette année par la Martiniére, dit que Chamillart (1709) des peines incroyables pour fut destitué du ministère des finances pourvoir à la subsistance de l'armée, en 1703, et que la voix publique y ap- avec l'excessive cherté des grains, pela le maréchal d'Harcourt. Les fan- (Voir Forbonnais, Recherches sur les tes de cet. historien sont sans nom- finances.)

bre. [v.] 4. On appelle ainsi les ports de la Mé-

3. Desmarets était neveu de Col- diterranée orientale soumis aux Turcs, bert. Il eut recours d'abord, pour Constantinople, Salonique, Smyrne, orcer des ressources à l'Etat, à une Chypre, etc.

longtemps les facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées florissantes des alliés dans l'abondance, tandis que les troupes de France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère.

Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle ■d'or. Les plus grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle <l'argent à la Monnaie. On ne mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois. Plusieurs familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d'avoine. Madame de Maintenon en donna l'exemple.

Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n'hésita pas, dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes Hollandais autrefois si maltraités par lui.

Les Etats-Généraux n'avaient plus de stathouder depuis la mort du roi Guillaume ; et les magistrats hollandais qui appelaient déjà leurs familles les familles patriciennes, étaient autant de rois. Les quatre commissaires hollandais députés à l'armée traitaient avec fierté trente princes d'Allemagne à leur solde. Qu'on fasse venir Holstein, disaient-ils ; qu'on dise à Hesse de nous venir parler^. Ainsi s'expliquaient des marchands qui, dans la simplicité de leurs vêtements et -dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écraser à la fois l'orgueil allemand qui était à leurs gages, et la fierté d'un grand roi autrefois leur vainqueur.

On les avait vus vendre à bas pris leur attachement à Louis XIV en 1665, soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un courage intrépide ; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils étaient bien loin de s'en tenir à faire voir aux hommes, par de simples démonstrations de supériorité, qu'il n'y a de vraie grandeur que la puissance : ils voulaient que leur Etat eût en souveraineté dix villes en Flandre, entre autres Lille, qui était entre leurs mains, et Tournai, qui n'y était pas encore. Ainsi les Hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre, non seulement aux dépens de la France-, mais encore aux dépens de l'Autriche, pour laquelle ils com-

1. C'est ce que l'auteur tient de la d'un stvle laconique assez en usage

bouche de vingt personnes qui les dans les armées, [v.] entendirent parler ainsi à Lille, après 2. « Encore quelques années, di-

la prise de cette ville. Cependant il saient les Hollandais, et la France,

se peut que ces expressions fussent si formidable, ne sera plus à crain-

moins TeÛet d'une fierté grossière que dre. »

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