CHAPITRE XXIII
patrie et à l'Europe, ne négligea ni les intérêts de l'Angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique^. Il exigea d'abord que Philippe Y, affermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu'il avait toujours conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France, après l'unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, renonçât aussi à la couronne d'Espagne, en cas qu'il devînt roi de France. On voulut que le duc d'Orléans fît la même renonciation. On venait d'éprouver par douze ans de guerre combien de tels actes lient peu les hommes. Il n'y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères.
Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l'intérêt commun continue de s'accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années; et il était probable qu'un jour plus d'une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l'équilibre et de la tranquillité de l'Europe.
On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l'île de Sicile avec le titre de roi ; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles et la vallée de Pragelas. Ainsi on prenait pour l'agrandir sur la maison de Bourbon.
1. Ce que Voltaire dit ici, et avec beaucoup de raison, détruit ce qu'il a dit, vers la fin du chapitre précédent ip. 260i, des résultats du favoritisme et de la disgrâce de la duchesse de Marlborough , application ingénieuse des petites causes et des grands effets. La paix fut amenée par les victoires de Villars, l'énergie de la France, et l'épuisement des alliés.
Voici comment s'exprime sur ce point un contemporain : « Il paraît manifestement que nous étions hors d'état de lever en un an (au moins à 5 millions prési, les dépenses de l'année courante; les Français étaient en volonté et en état de porter l'impôt du dixième, outre et par-dessus toutes les taxes dont ils étaient chargés... Quiconque connaît la nature de son gouvernement, le caractère de son peuple, et les avantages naturels qu'elle a dans le commerce sur toutes les nations qui l'environnent ; soit
qu'un gouvernement despotique et la docilité de son peuple la rendent capable en des occasions particulières d'un fardeau de dettes beaucoup plus aisément et avec des connaissances beaucoup moins à craindre qu'aucun de ses voisins ne le saurait faire ; que, quoique dans le cours ordinaire des choses le commerce soit gêné et l'industrie vexée par un gouvernement arbitraire, cependant ni l'un ni l'autre n'est opprimé ; enfin, que tels sont le caractère du peuple et les avantages naturels du pays, qu'à quelque degré que puisse être sa misère en aucun temps, vingt ans de tranquillité suffisent pour rétablir ses affaires et l'enrichir de nouveau aux dépens de toutes les nations de l'Europe. » (Bo- Li.N'GBROKE, Lettres, II.) — Depuis que Bolingbroke écrivit cet lignes, les événements sont venus prouver plus d'une fois la justesse et la sagacité de ses appréciations.
On donnait aux Hollandais une barrière ^ considérable qu'ils avaient toujours désirée; et si l'on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d'Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on stipulait ceux du Portugal.
On réservait à l'Empereur la souveraineté des huit provinces et demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes delà barrière. On lui assurait le royaume de Xaples et la Sardaigne, avec tout ce qu'il possédait en Lombardic, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane-. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé et ne pouvait souscrire à ces conditions.
A l'égard de l'Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. Elle faisait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de jalousies. L'Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l'île de Minorque. La France lui abandonnait la baie d'Hudson, l'île de Terre-Xeuve et l'Acadie. Elle obtenait pour le commerce en Amérique des droits qu'on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe Y sur le trône.
Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et les secrètes inclinations de son cœur, faisait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre.
Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu'à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats ; car l'Espagne avait cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, et les alliés n'avaient pris ni Namur ni Luxembourg.
Pour la France, qui démolissait Dunkerque et qui abandonnait tant de places en Flandre, autrefois conquises par ses armes et assurées par les traités de Ximègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune et Saint-Venant.
Ainsi il paraissait (jue le ministère anglais rendait justice à toutes les puissance;>. Mais les whigs ne la lui rendirent pas ;
1. Los villes qui formaient cette leroi, Xaimir et la citadelle cl»; Gand. barrière étaient les suivantes ; Furne, 2. C'est ce qu'on appelait les Prc~ Ypres, Menin, Tournai, Mous, Char- sidcs de Toscane.