CHAPITRE XXIII
douze cent cinquante mille florins par an, pour être les maîtres chez elle. Louis XI Y fit combler le port de Dunkerque, raser la citadelle et démolir toutes les fortifications du côté de la mer, sous les yeux d'un commissaire anglais. Les Dunkerquois, qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour implorer la clémence de la reine d'Angleterre ; mais il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les refuser.
Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick ; el, au moyen des écluses, on fit un port qu'on disait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, s'en plaignit vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que nous ayons ^, que Louis XIY répondit au lord Stair : Monsieur V ambassadeur^ j'ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres : ne m'en faites pas souvenir. Je sais de science certaine que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n'avait jamais été le maître chez les Anglais : il s'en fallait beaucoup. Il l'était chez lui ; mais il s'agissait de savoir s'il était le maître d'éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande partie de son royaume.
La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses, ne stipulait pas qu'on ne ferait point de port à Mardick. On a osé impi'imer que le lord Boliugbroke, qui rédigea le traité, fit cette omission, gagné par un présent d'un million. On trouve cette lâche calomnie dans l'Histoire de Louis XIV, sous le nom de la Martinière : et ce n'est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIY paraissait être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de s'en tenir à la lettre du traité ; mais il aima mieux en remplir l'esprit, uniquement pour le bien de la paix : et loin de dire à lord Stair qu'il ne le fit pas souvenir qu'il avait été autrefois le maître chez les autres, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois d'avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après dans la régence, et le traité accompli dans tous ses points.
1. II s'agit de V Abrégé chronolo- Stair ne parla jamais au roi qu'en prégique du président Hénault, la plus sence du secrétaire d'Etat Torci, qui courte et la meilleure histoire de a dit n'avoir jamais entendu un dis- France, dit Voltaire. D'ailleurs le lord cours si déplacé. Ce discours aurait
Après cette paix d'Utrecht et de Rasladt, Philippe V ne jouit pas encore de toute l'Espagne ; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les îles de Majorque et diviça.
Il faut savoir que Tempereur Charles VI, ayant laissé sa femme à Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d'Espagne, et ne voulant ni céder ses droits ni accepter la paix d'Utrecht, était cependant convenu alors avec la reine Anne que l'impératrice et ses troupes, devenues inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. En effet, la Catalogne avait été évacuée ; et Staremberg, en partant, s'était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les semences d'une guerre civile, et l'espérance d'un prompt secours de la part de l'Empereur, et même de l'Angleterre. Ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province se flattèrent qu'ils pourraient former une république sous une protection étrangère, et que le roi d'Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si longtemps : « Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne l'emploie pas à combattre. »
La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre et des plus heureusement situés. Autant arrosée de belles rivières, de ruisseaux et de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées, elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l'homme et tout ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l'Europe, et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche ; on y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d'étain, de plomb, d'alun, de vitriol^, y sont abondantes : la côte orientale produit du corail. La Catalogne enfin peut se passer de l'univers entier, et ses voisins ne peuvent se passer d'elle.
Loin que l'abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces. Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont été subjugués dans tous les
cté bien humiliant pour Louis XIV, 1. Nom donné autrefois aux sulquand il fit cosseï' les ouvrages de fates. Mardick. [v.]