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CHAPITRE XXV

loppés le secrétaire d'Etat Gucué^aud, Pcllisson*, Gourville et tant d'autres. La chute de ce ministre, à qui on avait bien moins de reproches à faire qu'au cardinal Mazarin, iit voir qu'il n'appartenait pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd'hui trente-cinq 2. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés en partie par le Nostre, et regardés comme les plus beaux de l'Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous du médiocre après celles de Versailles, de Marly et de Saint- Cloud, étaient alors des prodiges. Mais quelque belle que soit cette maison, cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore, prouve qu'il avait été servi avec aussi peu d'économie quil servait le roi. Il est vrai qu'il s'en fallait beaucoup que Saint-Germain et Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de Fouquet. C'est un écureuil avec ces paroles : Quo non ascen- (lam? Où ne monterai-je point ? Le roi se les fit expliquer. L'ambition de cette devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent que l'écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le cardinal Mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais

1. PcUisson-FoQtaiiier (Paul), né ce sont ses excellents discours pour calviniste à Béziers, en 1C24; poète "i^i. Fouquet binon Histoire de la conmédiocre, à la vérité, mais homme très quête de la franche-Comté. Il mourut savant et très éloquent : premier com- en 1693. (Voltaire, Notice sur les écrivais et confident du surintendant Fou- vains du siècle de Louis XIV.) quet 3 mis à la Bastille en 1661 . Il y resta

quatre ans et demi. Il passa le reste de 2. Les comptes qui le prouvent

sa vie à prodiguer des éloges au roi étaient à Vaux, aujourd'hui Villars, en

qui lui avait ôté sa liberté. Maître des l'18, et doivent y être encore. M. le

comptes, maître des requêtes et kibhé, duc de Villars, fils du maréchal, con-

il fut chargé d'employer le revenu du firme ce fait. Il est moins singulier

tiers des économats à faire quitter aux quon ne pense. Vous voyez, daus les

huguenots leur religion quil avait Mémoires de labbé de Choisi, que le

quittée lui-même. Son. Histoire de l'A- marquis de Louvois lui disait, en lui

cadémie fut très applaudie. Mais ce jiSirhiat do yiaudon: Je suis sur le qua-

^ui aiaitleplusdhonneurà Pellisson, torzi'cmc million. [v.J

pour le goût. Ou y représenta, pour la première fois, les Fâcheux de Molière 1. Pellisson avait fait le prologue, qu'on admira. Les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des desastres particuliers, que, sans la reine mère, le surintendant et Pellisson auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fêle.

Le roi usa d'une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que ce monarque, déjà tout -puissant , eût craint le parti que Fouquet s'était fait^.

Il était procureur général du parlement ; et celle charge lui donnait le privilège d'être jugé par les chambres assemblées ; mais, après que tant de princes, de maréchaux et de ducs avaient été jugés par des commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu'on voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes, laissent toujours un soupçon d injustice.

Colbert l'engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On lui en offrit jusqu'à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois millions et demi de nos jours ; et par un malentendu, il ne la vendit que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservc"^ dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand chambellan du roi, n'avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon que huit cent mille livres.

C'était la Fronde, c'était la guerre de Paris qui avait misce prix aux charges de judicature. Si c'était un des plus grands défauts et un des grands malheurs d'un gouvernement longtemps obéré, que la France fût l'unique pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c'était une suite du levain de la sédition, et c'était une espèce d'insulte faite au trône, qu'une place de procureur du roi coûtât plus que les premières dignités de la couronne.

Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l'Etat, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n'en avait pas moins de grandeur dans 1 àme. Ses déprédations n'avaient été que des magnificences et des libéralités. — (1661) Il fit porter à l'é-

1. Molii're occupait à Paris, depuis 2. Voir sur Fouquet Walckeaaor, 1658, la salle du Pelit-Bourbon, sur Madame de Sèvigiié ; Sainte-Beuve, le l'emplacemcut de la colouuadc du Surintendant Fouquet ; Pierre Clé- Louvre, meut, Histoire de Colbert.

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pargnc* le prix de sa charge ; et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu'un exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des caresses avant sa disgrâce. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses boutés ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. La dissimulation alors est l'opposé de la grandeur^. Elle n'est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de sou caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Yincennes, que son parti n'était autre chose que l'avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l'oublièrent dès qu'il ne fut plus en état d'en donner. Il lui resta d'autres amis, et cela prouve qu'il en méritait. L'illustre madame de Sévigné, Pellisson, Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, qu'ils lui sauvèrent la vie.

On connaît ces vers de Héuault, le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet :

Ministre avare et lâche, esclave malheureux. Qui gémis sous le poids des affaires publiques ; Victime dévouée aux chagrins politiques, Fantôme révéré sous un titre onéreux ;

Vois combien des grandeurs le comble est dangereux. Contemple de Fouquet les funestes reliques ; Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques. Grains qu'on ne te prépare un destin plus affreux :

Sa chute quelque jour te peut être commune. Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune. Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.

Cesse donc d'animer ton prince à son supplice; Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté, Ne le fais pas user de toute sa justice.

1. Epargne, trésor public. Le mot épargner sur le revenu, et non pas le

parait avoir perdu cette signification dépenser en entier. L'épargne fut éta-

quand Law eut essayé de fonder le blie par François I"" en 1323.

crédit de l'Etat : auparavant on croyait 2. Le roi hésita longtemps avant de

qu'il fallait accumuler les finances, frapper Fouquet. Pendant cinq mois

M. Colbert, à qui l'on parla de ce souuet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui dit que non : « Je ne le suis donc pas, » répondit le ministre.

Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu'il n'ait pas su être aussi généreux que vigilant.

Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel le Tellier, alors secrétaire d'Etat, et son rival en crédit. Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d'acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté*.

Il est vrai que faire le procès du surintendant, c'était accuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les finances étaient son ouvrage. Il s'était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l'Etat. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. « Il imposait (dit Fouquet dans ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités^ ; ce qui ne s'était jamais fait que par lui et pour lui, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances. » C'est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus.

J'ai entendu conter à feu M. de Caumartin, intendant des finances, que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais Mazarin, où logeait le duc, son héritier, et la duchesse Hortense ; qu'il y vit une grande armoire de marqueterie, fort profonde, qui tenait du haut jusqu'en bas tout le fond d'un cabinet. Les clefs en avaient été perdues depuis longtemps, et l'on avait négligé d'ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à la duchesse de Mazarin qu'on trouverait peutêtre des curiosités dans cette armoire. Ou l'ouvrit : elle était

il surveilla sa conduite et acquit la 2. « Géuéralité », étendue de pays

preuve des malversations du ministre, (jui formait en France, avant 1789, le

de la fausseté des comptes qui lui ressort dun bureau de finances pour

étaicntpréscntés.et qu'il vérifiait avec la perception des impôts. Chaque gé-

laide de Colbert. uéralité était admiuistrée'en chef par

1. Madame de Sévigné rend plus de un intendant. Il y avait ving^-sixgc-

justicc à Séguier, et Bossuet et Fié- néralités. chier à le Tellier.

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