‹ Siècle de Louis XIVChapitre 200 sur 266 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles d'or. •Madame de Mazarin en jeta au peuple des poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours i.

L'abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance ■despotique ne justifiait pas le surintendant ; mais l'irrégularité des procédures faites contre lui, la longueur de son procès , l'acharnement odieux du chancelier Séguier contre lui, le temps, qui éteint l'envie publique et qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin les sollicitations, toujours plus vives en faveur d'un infortuné que les manœuvres pour \e perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut jugé qu'au bout de trois ans, en 1664. De vingtdeux juges qui opinèrent, il n'y en eut que neuf qui conclurent à la mort ; et les treize autres^, parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n'était conforme ni aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l'humanité. Ce qui révolta le plus l'esprit des citoyens, c'est que le chancelier fit exiler l'un des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de justice à l'indulgence 3. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol. Tous les historiens disent qu il y mourut en 1680, mais Gourville assure dans ses Mémoires qu'il sortit de prison quelque temps avant sa mort. Lu •comtesse de Vaux, sa belle -fille, m'avait déjà confirmé ce fait ; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi ou •ne sait pas où est mort cet infortuné^, dont les moindres actions avaient de l'éclat quand il était puissant.

Le secrétaire dEtat Guénégaud, qui vendit sa charge à 'Colbert, n'en fut pas moins poursuivi par la chambre de juslice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune.

Sainl-Evremond", attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrâce. Colbert, qui cherchait partout des preuves

1. J'ai retrouvé depuis cette même ne peut les excuser : elles paraissent ■particularité dans Saint-Évremond. trop dures et trop ridicules, [v.]

.[y.] 4. Il est mort à Pignerol le 24 mars

2. Voyez les Mc/noires de Gourville. 1030 ; son corps fut transporté et in- [v.] humé à Paris.

3. Racine assure, dans ses Frag- 5. Saint-Evremond est né en 1613 et ments historiques, que le roi dit chez mort en 1703. On remarque dans ses mademoiselle de la Vallicre : S'il avait œuvres, publiées après sa mort, ses Ob- •ctc condamne à mort, je l'aurais laissé scrvations sur Sallustc et Tacilc, ses Rcmourir. yil prononça ces paroles^ on flexions sur le génie du peuple romain.

contre celui qu'il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellièvre ; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Evremond sur la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu'on fit passer pour un crime d'Etat. Colbert, qui dédaignait de se venger de Héuault, homme obscur, persécuta, dans Saint-Evremond, Tami de Fouquet qu'il haïssait, et le bel esprit qu'il craignait. Le roi eut une extrême sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait longtemps contre le cardinal Mazarin, qu'il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort.

Saiut-Evrcmond, retiré en Angleterre, vécut et mourut ea homme libre et philosophe. Le marquis de Miremont, son ami, me disait autrefois à Londres qu'il y avait une autre cause de sa disgrâce, et que Saint-Evremond n'avait jamais voulu s'en expliquer. Lorsque Louis XIV permit à Saint- Evremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce : il prouva que la patrie est où l'on vit heureux, et il l'était à Londres.

Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur général, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l'ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en travaillant sans relâche à la grandeur de l'Etat ^

La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.

Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce qu'il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l'emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu'intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu'à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L'embarras qu'il inspirait à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance

1. Colbert se trouva chargé à la fois la mariuc et de la siiriuteudaacc de< des liuauces, de la maisou du roi, de bàtiuieuts.

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