‹ Siècle de Louis XIVChapitre 201 sur 266 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier qui se troublait, qui bégayait en lui demandant une grâce, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit : « Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis, » n'eut pas de peine à obtenir ce qu'il demandait*.

Le goût de la société n'avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine mère, Anne d'Autriche, commençait à aimer la retraite. La reine régente savait à peine le français, et la bonté faisait son seul mérite. La princesse d'Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agréments d'une conversation douce cl animée, soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages, et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, quelle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d'esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de 1 Europe avait ridée. Madame avait tout l'esprit de Charles II sou frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les plaisirs.

Il y eut d'abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers ; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C'était le marquis de Dangeau. Le roi le chargeait d'écrire pour lui; et la princesse l'engageait à répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l'un qu'il fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune.

Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fonds d'estime et d'amitié qui ne s'altéra jamais. Lorque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice, elle avait en auc non seulement la rupture du roi avec la conné-

1. Madame de Motteville dit do le publie. » Saint-Simon dit aussi de

Louis XIV : « Aimable de sa personne lui, à une autre époque de sa vie : « Le

et de facile accès atout le monde, mais respect qu'apportait sa présence, eu

i vec un air grand et sérieux qui im- quelque lieu qu'il filt, imposait silence

priment la crainte et le respect dans et jusqu'à une sorte de frayeur.

table Colonne, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux. Louis XIV est assez désigne dans ces deux vers de \a Bérénice de Racine :

Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naitre, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.

On fit en 1662 un carrousel vis-à-vis les Tuileries', dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de place du Cairousel. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tète des Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs ; le duc d'Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde par l'audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre maître de rs'aples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait être d'un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le grand Condé : Voilà les héros de l'Histoire et de la Fable.

La reine mère, la reine régnante, la reine d'Angleterre, veuve de Charles I^r, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce spectacle. Le comte de Saulx, fils du duc de Lesdiguières, remporta le prix, et le reçut des mains de la reine mère. Ces fêtes ranimèrent plus que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient mis autrefois à la mode, et qui avait subsisté après eux.

Un antiquaire, nommé d'Ouvrier, imagina dès lors pour Louis XIY l'emblème d'un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots : Nec pluribus impar^. L'idée était un peu imitée d'une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la plus belle partie du nouveau monde et tant d'Etats dans l'ancien, qu'à un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis XIY le faste de cette devise, comme s'il l'avait choisie lui-même; et elle a été peul-

1. Non dans In place Royale, comme avait pris pour emblème éclairant la le dit Y Histoire de La Ilodc, sous le terre de ses rayons. La légende signinom de La Marlinièrc. [v.] Hait qu'il pouvait suflire à plusieurs

Page 1