‹ Siècle de Louis XIVChapitre 218 sur 266 · CHAPITRE XXVI f · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI f

« Que ne puis-jc vous donner mon expérience! quencpuisje vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une fortune qu'on aurait eu peine à imafjjiner? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; fai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, j'ai passé (les années dans le commerce de l'esprit; je suis jVcnue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous Jes états laissent un vide affreux *. »

Si quelque chose pouvait détromper de l'ambition, ce serait assurément cette lettre. Madame de Maintenon, qui pourtant n'avait d'autre chagrin que l'uniformité de sa vie auprès d'un grand roi, disait un jour au comte d'Aubigné, son frère : « Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte. » On sait «quelle réponse il lui fit : Vous avez donc parole d'épouser Dieu le père ?

A la mort du roi, elle se relira entièrement à Saint-Cyr 2. Ce qui peut surprendre, c'est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la recommanda seulement au duc d'Orléans, lille ne voulut qu'une pension de quajtre-vingt mille livres, ■qui lui fut exactement payée jusqu'à sa mort, arrivée eu 1719, le 15 d'avril. Ou a trop affecté d'oublier dans son épitaphe le nom de Scarron : ce nom n'est point avilissant, et l'omission ne sert qu'à faire penser qu'il peut l'être.

La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi ^commença à mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée ; et la maladie considérable qu'il eut en 1686 contribua encore à lui ôter le goût de ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses années. Il fut attaqué d'une fistule dans le dernier des intestins. L'art de la chirurgie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France que dans tout le reste de l'Europe, n'était pas encore familiarisé avec ■cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d'avoir été bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent remplies d'un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi, les larmes aux yeux. Ce

1. Cette lettre est authentique, et non réuuitjusqu'à deux cent cinquante l'auteur l'avait dcjii vue en manuscrit filles de pauvres gentilshommes. Elle Jivant que le fils du grand Racine l'eût a laissé les Lettres sur l'éducation des iait imprimer, [v.] filles; — Entretiens sur l'éducation des

filles; — Conseils aux demoiselles pour

2. A Saint-Cyr, madame de Mainte- leur conduite dans le inonde.

mouvement d'un attendrissement général fut presque semblable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques apprendront à jamais aux rois ce qu'ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi.

Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui fussent dans le même péril ; il consulta les meilleurs chirurgiens ; il inventa avec eux des instruments qui abrégeaient l'opération, et qui la rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit travailler ses ministres auprès de son lit le jour môme ; et, alln que la nouvelle de son danger ne fit aucun changement dans les cours de l'Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage d'esprit se joignait la magnanimité avec laquelle il récompensa Félix ; il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus K

Depuis ce temps le roi n'alla plus aux spectacles. La dauphine de Bavière, devenue mélancolique et attaquée d'une maladie de langueur qui la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres, elle avait même fait des vers ; mais dans sa mélancolie, elle n'aimait plus que la solitude.

Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des^ choses d'esprit. Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le jansénisme et pour la cour, de laire une ti'agédie qui pût être représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la Bible. Racine composa Esther. Cotte pièce, ayant d'abord été jouée dans la maison de Saint- Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant le roi, dans l'hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s'empressaient d'obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît remarquable que cette pièce eut alors un succès universel, et que deux ans après Athalie, jouée par les mêmes personnes, n'en eut aucun. Ce fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, longtemps après la mort de l'auteur et après le temps des partialités. Athalie, représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l'être, avec transport; et Esthei\ en 1721, n'inspira que de la froideur, et ne reparut plus. Mais alors il n'y avait plus de courtisans qui reconuus-

1. Voir le Journal des médecins de Louis AVI', publié par M. le Iloi.

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