CHAPITRE XXVIII
se contenta de lui dire : « Mou père, j'aime bien à prendre ma part d'un sermon; mais je n'aime pas qu'on me la fasse. » Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de leçon.
Il s'exprimait toujours noblement et avec précision, s'étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller réguer en Espagne, il lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre les deux nations : « Il n'y a plus de Pyrénées *. »
Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le mémoire suivant, qu'on a tout entier, écrit de sa main- :
« Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu'ils châtient souvent, et perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L'intérêt de TEtat doit marcher le premier. On doit forcer sou inclination et ne pas se mettre en état de se reprocher, dans quelque chose d'inportance, qu'on pouvait faire mieux. Mais quelques intérêts particuliers m'en ont empêché, et ont déterminé les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de lEtat. Souvent il y a des endroits qui font peine ; il y en a de délicats qu'il est difficile de démêler : on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dès que l'on se fixe l'esprit à quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il faut le prendre. C'est ce qui ma fait réussir souvent dans ce que j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien n'est si dano-ereux que la faiblesse, de quelque nature qu'elle soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux; et, après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu'on doit faire, sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu'on porte, ni de la grandeur de l'Etat. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et une grande application à se rendre capables, trou-
1. « Il n'y a plus de Pyrénées. » dans cette question de la succession
Mot qui atteste la grandeur de la d'Espagne.
politique de Louis XIV et le point de 2. Il est déposé à la Bibliothèque
vue national auquel il s'était placé du roi depuis quelques années, [v.j
ly.
vent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu'ils doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soimême, prendre garde contre son naturel. Le métier de roi est grand, noble et flatteur, quand on se sent digne de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ; mais il n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétudes. L'incertitude désespère quelquefois ; et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut se déterminer, et prendre le parti qu'on croit le meilleur*.
« Quand on a l'Etat en vue, on travaille pour soi ; le bien de l'un fait la gloire de l'autre : quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit goûter plus que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. Quand on s'est mépris, il faut réparer sa faute le plus tôt qu'il est possible, et que nulle considération n'en empêche, pas même la bonté.
« En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de secrétaire d'État, ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas sans défauts : il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très important.
« Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et après avoir bien examiné, je trouvai qu'un homme qui avait longtemps servi dans des ambassades était celui qui la remplirait le mieux-.
« Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de
1. L'abbé Castcl de Saint-Pierre, rien de curieux, si ce n'est la bonne
connu par plusieurs ouvrages singu- foi grossière avec laquelle cet homme
liers, dans lesquels on trouve beau- se croit fait pour gouverner, [v.]
coup de vues philosophiques et très 2. M. de Pomponne, [v.l — Louis XIV
peu praticables, a laissé des Annales donne, dans les plus grands détails,
politiques depuis 1658 jusqu'à 1739. Il les motifs du choix qu'il a fait de M. do
condamne sévèrement en plusieurs en- Pomponne, ministre zélé et intelligent
droits l'administration de Louis XIV. dont il ne reçut que de bons offices.
Il ne veut pas surtout qu'on l'appelle Combien il lui était plus difficile do
Louis le Grand. Si grand siguiliepflr- justifier la faveur dont ont joui Cha-
fait, il est sur que ce titre ne lui con- millard, Pontcliartrain et d'autres ! —
vient pas; mais, par ces mémoires L'aveu que Louis XIV fait ici ne se
écrits de la main de ce monarque, il concilie pas d'ailleurs avec sa conduite,
paraît qu'il avait d'aussi bons princi- puisque après la mort de Louvois il
pes de gouvernement, pour le moins, invita Pomponne à rentrer dans le
que l'abbé de Saint-Pierre. Ces Mé- conseil comme ministre d'Etat. Pom-
moires de l'îUîbé de Saint-Pierre n'ont ponne mourut en 1009.