CHAPITRE XXIX
Une connaissance approfondie de la jurisprudence n'est pas le partage d'un souverain. Mais le roi était instruit des lois principales; il en possédait l'esprit, et savait ou les soutenir ou les mitiger à propos. Il jugeait souvent les causes de ses sujets, non seulement dans le conseil des secrétaires d'État, mais dans celui qu'on appelle le conseil des parties^. Il y a de lui deux jugements célèbres, dans lesquels sa voi.v: décida contre lui-même.
Dans le premier, en 1680, il s'agissait d'un procès entre lui et des particuliers de Paris qui avaient bâti sur son fonds. Il voulut que les maisons leur demeurassent avec le fonds qui lui appartenait, et qu'il leur céda.
L'autre regardait un Persan, nommé Roupli, dont les marchandises avaient été saisies par les commis de ses fermes, en 1687. Il opina que tout lui fût rendu, et y ajouta un présent de trois mille écus. Roupli porta dans sa patrie son admiration et sa reconnaissance. Lorsque nous avons vu depuis à Paris l'ambassadeur persan Mehemet Rizabeg, nous l'avons trouvé instruit dès longtemps de ce fait par la renommée.
L'abolition des duels fut un des plus grands services rendus à la patrie. Ces combats avaient été autorisés autrefois par les rois, par les parlements mêmes; et, quoiqu'ils fussent défendus depuis Henri IV, cette funeste coutume subsistait plus que jamais. Le fameux combat des la Frette, de quatre contre quatre, en 1663, fut ce qui détermina Louis XIV à ne plus pardonner. Son heureuse sévérité corrigea peu à peu notre nation, et même les nations voisines, qui se conformèrent à nos sages coutumes, après avoir pris nos mauvaises. Il y a dans lEurope cent fois moins de duels aujourd'hui que du temps de Louis XIII.
Législateur de ses peuples, il le fut de ses armées. Il est étrange qu'avant lui on ne connût point les habits uniformes dans les troupes. Ce fut lui qui, la première année de son administration, ordonna que chaque régiment fût distingué par la couleur des habits ou par différentes marques ; règlement adopté bientôt par toutes les nations. Ce fut lui qui
1. « Conseil des parties, » ou conseil second cas, lorsque le roi était absent,
privé, scclion du conseil d'État qui le conseil décidait seul, mais après
était présidée ou censée présidée par avoir discuté en se tournant toujours
le roi : dans le premier cas, les con- vers le fauteuil du roi, et comme si
seillcrs n'avaient que voix consulta- l'on parlait au roi hii-mèmc. tive, et le roi prononçait seul; dans le
institua les brigadiers*, et qui mit les corps dont la maison du roi est formée sur le pied où ils sont aujourd'hui. Il fit une compagnie de mousquetaires des gardes du cardinal Mazarin, et fixa à cinq cents hommes le nombre des deux compagnies, auxquelles il donna l'habit qu'elles portent encore.
Sous lui plus de connétable, et après la mort du duc dEpernon, plus de colonel général de l'infanterie ; ils étaient trop maîtres; il voulait Têtre, et le devait. Le maréchal de Gramont, simple mestre de camp des gardes françaises sous le duc d'Épernon, et prenant l'ordre de ce colonel général, ne le prit plus que du roi, et fut le premier qui eût le nom do colonel des gardes. Il installait lui- même ces colonels à la tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré, avec une pique et ensuite un es ponton, quand l'usage des piques fut aboli^. Il institua les grenadiers, d'abord au nombre de quatre par compagnie dans le régiment du roi, qui est do sa création; ensuite il forma une compagnie de grenadiers dans chaque régiment d'infanterie ; il en donna deux aux gardes françaises; maintenant il y en a dans toute rinfanterie, une par bataillon. Il augmenta beaucoup le corps des dragons, et leur donna un colonel général. Il ne faut pas oublier rétablissement des haras en 1667. Ils étaientabsolument abandonnés auparavant; et ils furent d'une grande ressource pour remonter la cavalerie. Ressource importante, depuis trop négligée.
L'usage de la baïonnette au bout du fusil est de son institution. Avant lui on s'en servait quelquefois; mais il n'y avait que quelques compagnies qui combattissent avec cette arme. Point d'usage uniforme, point d'exercice ; tout était abandonné à la volonté du général. Les piques passaient pour l'arme la plus redoutable. Le premier régiment qui eut des baïonnettes et qu'on forma à cet exercice fut celui des fusiliers, établi en
La manière dont l'artillerie est servie aujourd'hui lui est due tout entière. Il en fonda des écoles à Douai, puis à Metz et à Strasbourg ; et le régiment d'artillerie s'est vu enfin rempli d'officiers presque tous capables de bien conduire un
1. L'abbé de Saint-Pierre, dans ses 2. « Esponton, « espèce de demi-
^/nmiw, ne parle que de cette institu- pique, longue de sept pieds et demi
tion de brigadiers, et oublie tout ce (2 mètres 44 centimètres). L'esponton
que Louis XIV fit pour la discipline était encore en usage du temps de
imlitaire. [v.J Louis XV.