‹ Siècle de Louis XIVChapitre 33 sur 266 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

n, qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son dessein qu'à Gassion^, maréchal de camp, digne d'être consulté par lui : ils forcèrent le maréclial à trouver la bataille nécessaire.

(19 mai 1643.) On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'oeil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.

Le vieux comte de Fuentes^, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu *.

1. Maréchal depuis 1617. mourut en et perclus de tous ses meml)res, il se 164.5. Voir pour les conseils donnés faisait porter au milieu do ses batailpar IHospital, le duc dAumale, IV, Ions sur une chaise, où il fut tué. Voir p. 78. loraison funèbre de Louis de Bourbon,

2. Elève de Gustave-Adolphe, ma- prince de Condé, par Bossuet, éditiou réchal en 1643, tué à la bataille de classique de M. A. Didier.

Lens en 1647. Voir sa conduite au 4. Victor Cousin avait exposé dans

conseil de guerre qui précéda la ba- son Histoire de .l/i'» de Longucville le

taille, duc d'Aumale, IV, p. 76. Il se récit de cette bataille; après M. le duc

range du côté du duc d'Enghien quand d'Aumale, t. IV, de la p. 78 a la p. 128,

celui-ci a parlé. tout a été dit. Ce sont ces documents

3. « Le vieux comte de Fucntes. » mêmes, interprétés par un militaire, Il était Agé de quatre-vingt-deux ans, qui parlent.

Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point, depuis cent ans, gagné de bataille si célèbre ; car la sanglante journée de Marignan, disputée plutôt que gagnée par François l^'^ contre les Suisses *, avait été l'ouvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France-. Henri lY avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les Etats, et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avaient été livrées en ce temps que par Gustave-Adolphe.

Cette journée de Piocroi devint l'époque de la gloire française et de celle de Condé. Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres àla cour firent'résoudre le siège de Thionville, que le cardinal de Richelieu n'avait pas osé hasarder ; et au retour de ses courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition.

Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi, trompa la vio-ilance du général Beck, et prit enfin Thionville-^ ^8 août 1643). De là il courut mettre le siège devant Syrck, et s'en rendit maitre. Il fit repasser le Rhin aux Allemands, il le passai après eux ; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Guébriant '\ Il trouva Fribourg pris, et le général Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l'un était Gramont, et l'autre ce Turcnne fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en Piémont contre les Espagnols. Il jetait alors les fondements de la grande réputation qu'il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de Merci , retranché sur deux éminences (31 août 1644), Le combat recommença trois fois, à trois-

1. François P' décida la victoire à 3. Pour la campagne contre Thionla tête de sa vaillante noblesse, après ville, lire le duc dAumale, IV, 2, de la belle conduite des lansquenets dits la p. 134 à la p. 188.

des bandes noires.

2. Bataille de Pavie, perdue par Fran- 4. Pour la campagne terminée par cois I'"' (lôS")), de Saint-Quentin par la bataille de Fribourg, voir aussi le le connétable de Montmorency sous duc d'Aumale, t. IV, de la p. 188 à la Henri II (1557). " p. 361.

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