CHAPITRE IV
Il est aisé de juger combien les esprits furent soulevés contre deux Italiens venus tous deux en France sans fortune, enrichis aux dépens de la nation, et qui donnaient tant de prise sur eux. Le parlement de Paris, les maîtres des requêtes, les autres cours, les rentiers, s'ameutèrent. En vain Mazarin ôta la surintendance à son confident Emeri, et le relégua dans une de ses terres : on s'indignait encore que cet homme eût des terres en France, et on eut le cardinal Mazarin en horreur, quoique, dans ce temps-là même, il consommât le grand ouvrage de la paix de Munster : car il faut bien remarquer que ce fameux traité et les barricades sont de la même année 16i8. Les guerres civiles commencèrent à Paris comme elles avaient commencé à Londres, pour un peu d'argent.
(16i7.) Le parlement de Paris, en possession de vérifier les édits de ces taxes, s'opposa vivement aux nouveaux édits ^ ; il acquit la confiance des peuples par les contradictions dont il fatigua le ministère.
On no commença pas d'abord par la révolte ; les esprits ne s'aigrirent et ne s'enhardirent que par degrés. La populace peut d'abord courir aux armes et se choisir un chef, comme on avait fait à Xaples ; mais des magistrats , des hommes d'Etat procèdent avec plus de maturité, et commencent par observer les bienséances, autant que l'esprit de parti peut le permettre.
Le cardinal Mazarin avait cru qu'en divisant adroitement la magistrature il préviendrait tous les troubles ; mais on opposa linflexibilité à la souplesse. Il retranchait quatre années de gages à toutes les cours supérieures ^ en leur remettant la paulette, c'est-à-dire en les exemptant de payer la taxe inven-
pas le mépris qu'exprime Voltaire Feillet, la Misère an temps de la
pour les réformes linanciéres du su- Fronde.
rintendant. Jusqu'alors linipôt direct, 1. « Le parlement eu possession de
la taille, étaient payés par le peuple vérifier les édits, etc. » Ceci nest pas
et le tiers état : les ordres privilégiés très exact. Le parlement avait le droit
on étaient exempts. Afin d'alléger les ù^ enregistrer les édits et ordonnan-
charges du peuple, Émeri proposa ces; il avait pris celui de remon-
d'établir un droit déterminé par un trance qu'il exerça dans les époques
tarif sur toute marchandise entrant de trouble, et qui ne pouvait aller,
dans Paris, et de faire contribuer tout sans révolte, jusqu'au refus de l'enre-
le monde à cet impôt indirect. Le par- gistrement des décisions royales,
lement, qui n'avait aucune lumière en 2, « -A toutes les cours supérieu-
matiére de finances, repoussa cette res. » Il y avait quatre cours supé-
mesure. Néanmoins sous son adminis- rieures : le parlement de Paris; la
tration la France fut épuisée. Voir cour des comptes, chargée de vérifier
tée par Paulet sous Henri lY, pour s'assurer la propriété de leurs charges. Ce retranchement n'était pas une lésion, mais il conservait les quatre années au parlement, pensant le désarmer par cette faveur. Le parlement méprisa cette grâce, qui l'exposait au reproche de préférer son intérêt à celui des autres compagnies. — (16i8.) Il n'en donna pas moins son arrêt d'union avec les autres cours de justice *. Mazarin, qui n'avait jamais bien pu prononcer le français, ayant dit que cet arrêt à'ognon était attentoire, et l'ayant fait casser par le conseil, ce seul mot à'ognon le rendit ridicule ; et comme on ne cède jamais à ceux qu'on méprise, le parlement en devint plus entreprenant.
Il demanda hautement qu'on révoquât tous les intendants 2, regardés par le peuple comme des exacteurs, et qu'on abolît cette magistrature de nouvelle espèce, instituée sous Louis XIII sans l'appareil des formes ordinaires : c'était plaire à la nation autant qu'irriter la cour. Il voulait que, selon les anciennes lois, aucun citoyen ne fût mis en prison sans que ses juges naturels en connussent dans les vingt-quatre heures ; et rien ne paraissait si juste.
Le parlement fit plus : il abolit (li mai 1648) les intendants par un arrêt, avec ordre aux procureurs du roi de son ressort d'informer contre eux 3.
Ainsi la haine contre le ministre, appuyée de lamour du bien public, menaçait la cour d'une révolution. La reine céda*; elle offrit de casser les intendants, et demanda seulement qu'on lui en laissât trois : elle fut refusée ^.
la comptabilité: la cour des aides, qui officiers du roi dans les provinces;
enregistrait les aides ou impôts nou- Richelieu les avait substitués aux goii-
veaux; le grand Conseil, ou Conseil verncurs, qui appartenaient ordinai-
privé, ou Conseil des parties, qui rement aux grandes familles féo-
connaissait de tous les conflits d'at- dales. Ils avaient introduit dans l'ad-
tribution. ministralion l'ordre et la discipline,
1. Cela eut lieu le 13 mai 1648, dans mais aussi les abus du despotime.
la chambre de Saint-Louis, au palais 4. « La reine céda. » Elle céda, mais
de justice. à regret et jwur se rendre au désir de
2. Cettenouveauté,ditM. de Sainte- Mazarin. Elle eClt été disposée à la Aulaire, dans sou introduction à VHis- rigueur et aux moyens violents. « Le toirc de la Fronde, changeait la forme cardinal gâtera tout, disait-elle, pour de l'administration intérieure, portait vouloir toujours ménager ses ennel'ordre, la célérité, l'économie, là où mis. » « Vous êtes vaillante, lui dit il n'y avait eu jusque-là que confusion, Mazarin. comme un soldat qui ne conlenteur et gaspillage. naît pas le danger. »
3. « Les intendants » étaient des 5. Le parlement de Paris cherchait