‹ Siècle de Louis XIVChapitre 39 sur 266 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

(20 aoùl 16 18.) Pendant que ces troubles commençaient, le prince de Condé remporta la célèbre victoire de Lens, qui mettait le comble à sa gloire. Le roi, qui n'avait alors que dix ans, s'écria : Le parlement sera bien fâché. Ces paroles fciisaient voir assez que la cour ne regardait alors le parlement de Paris que comme une assemblée de rebelles.

Le cardinal et ses courtisans ne lui donnaient pas un autre nom. Plus les parlementaires se plaignaient d'être traités de rebelles, plus ils faisaient de résistance.

La reine et le cardinal résolurent de faire enlever trois des plus opiniâtres magistrats du parlement, Novion Blancménil, président qu'on appelle à mortier ^ Charton, président d'une chambre des enquêtes, et Brousscl, ancien conseiller-clerc de la grand chambre.

Ils n'étaient pas chefs de parti , mais les instruments des chefs. Charton, homme très borné, était connu par le sobriquet du président Je dis ça, parce qu'il ouvrait et concluait toujours ses avis par ces mots. Broussel n'avait de recommandable que ses cheveux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d'élever toujours la voix contre la cour, sur quelque sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l'idolâtrait.

Au lieu de les enlever sans éclat dans le silence de la nuit, 3e cardinal crut en imposer au peuple en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu'on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les suisses de la chambre apportaient dans l'église soixante et treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s'esquiva; |on prit Blancménil sans peine; il n'en fut pas de même de Broussel. Une vieille servante seule, en voyant jeter son maître dans un carrosse par Comminges, lieutenant des gardes du corps, ameute le peuple; on entoure le carrosse, on le brise ; les gardes-françaises prêtent mainforte. Le prisonnier est conduit sur le chemin de Sedan. Sou enlèvement, loin d'intimider le peuple, l'irrite et l'enhardit.

•par quelques-unes de ces mesures à que le parlement de Paris n'était

imiter le parlement dAngleterre qui qu'un corps judiciaire qui représen-

faisait une révolution dans lÉtat et tait à peine quelques familles bour-

tendait à y établir un gouvernement geoises.

constitutionnel. Mais le parlement 1. Mortier, bonnet en forme de

d'Angleterre était un corps politi- mortier que portaient les présidents

que qui représentait la nation, tandis de chambre.

On ferme les boutiques, on tend les grosses chaînes de fer qui étaient alors à l'entrée des rues principales ; on fait quelques barricades; quatre cent mille voix s'écrient : Liberté! et : Broussel !

Il est difficile de concilier tous les détails rapportés par le cardinal de Retz *, madame de Motteville ^, lavocat général Talon 3 et tant d'autres ; mais tous conviennent des principaux points. Pendant la nuit qui suivit l'émeute, la reine faisait venir environ deux mille hommes de troupes cantonnées à quelques lieues de Paris, pour soutenir la maison du roi. Le chancelier Séguier se transportait déjà au parlement, précédé d'un lieutenant et de plusieurs hoquetons '", pour casser tous les arrêts, et même, disait -on, pour interdire ce corps. Mais, dans la nuit même, les factieux s'étaient assemblés chez le coadjuteur de Paris, si fameux sous le nom de cardinal de Retz, et tout était disposé pour mettre la ville en armes. Le peuple arrête le carrosse du chancelier et le renverse. Il put à peine s'enfuir avec sa fille, la duchesse de Sully, qui, malgré lui, l'avait voulu accompagner ; il se retire en désordre dans l'hôtel de Luynes, pressé et insulté par la populace. Le lieutenant civil vient le prendre dans son carrosse et le mène au Palais-Royal, escorté de deux compagnies suisses et d'une escouade de gendarmes ; le peuple tire sur eux, quelques-uns sont tués ; la duchesse de Sully est blessée au bras (26 août 1648). Deux cents barricades sont formées en un instant ; on les pousse jusqu'à cent pas du Palais-Royal. Tous les soldats, après avoir vu tomber quelquesuns des leurs, reculent et regardent faire les bourgeois. Le parlement en corps marche à pied vers la reine, à travers les

1. (( Le cardinal ck- Tictz » (Paul do tand, damodo .>/o«rt'i7/c), nôo en 1621, Gondi), fils de Philibert-Emmanuel morte en 1689, a écrit des Mémoires de Gondi, général des galères sous précieux, à cause de l'exactitude des Louis XIII,: en 1643, coadjuteur de faits et de la justesse des apprécialarchcvèque de Paris, Henri de Gondi, tions qu'on y rencontre. Ils renferson oncle; cardinal en 1651: arche- mentl'histoirc durégne deLouisXIV, A-èque de Paris à la mort do son on- et particulièrement l'histoire de la cle, survenue pendant sa détention, cour depuis 1643 jusqu'à 1666. donna .sa démission en 1662 et mourut 3. « Talon » (Orner), avocat au paren 1679. Il a laissé des Mcinoircs sur lement de Paris, a laissé sur cette les événements qui s'accomplirent époque des Mémoires estimés. Il moudepuis le commencement de 1648 jus- rut en 1652.

qu'à 1655 et dans lesquels nous le 4. Les archers du grand prévôt et

verrons jouer un grand rôle. du chancelier portaient une casaque

2. « Madame de Motteville » (Ber- brodée qu'on appelait hoquetou.

Page 1