CHAPITRE VI
à t^caoux leur libcratciir. Ainsi ces deux hommes opposés l'uu à l'autre déployaient les ressources de leur génie. On les admirait dans leurs retraites comme dans leurs victoires, dans leur bonne conduite et dans leurs fautes mêmes, qu'ils savaient toujours réparer. Leurs talents arrêtaient tour à tour les pi'oy:;vei> de lune et de l'autre monarchie ; mais le désordre des llaances en Espaj^ne et eu France était encore un plus grand obstacle à leurs succès.
La ligue faite avec Cromwell ^ donna enfui à la France une supériorité plus marquée : d'un côté, l'amiral Blake alla brûler les galions d'Espagne auprès des îles Canaries, et leur lit perdre les seuls trésors avec lesquels la guerre pouvait se soutenir; de l'autre, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de Dunkerque, et six mille vieux soldats, qui avaient fait la révolution d Angleterre, renforcèrent larmée de Turenne. Alors Dunkerque, la plus importante place de la Flandre, fut assiégée par mer et par terre. Condé et don Juan d'Autriche, ay«nt ramassé toutes leurs forces, se présentèrent pour la secourir. L'Europe avait les yeux sur cet événement. Le cardinal Mazarin mena Louis XIY auprès du théâtre de la guerre, sans lui permettre d'y monter, quoiqu'il eût près de vingt ans. Ce prince se tint dans Calais. Ce fut là que Cromwell lui envoya une ambassade fastueuse, à la tête de laquelle était son gendre, le lord Falcombridge. Le roi lui envoya le duc de Créqui et Mancini, duc de Xevers, neveu du cardinal, suivis de deux cents gentilshommes 2. Mancini présenta au protecteur une lettre du cardinal . Cette lettre est remarquable ; Mazarin lui dit qu'il est affligé de ne poia'oir lui rendre en personne les respects dus au plus grand homme du monde. C'est ainsi qu'il parlait à l'assassin^' du gendre de Henri IV et de l'oncle de Louis XIV, son maître.
Cependant le prince maréchal de Turenne attaqua l'armée d'Espagne, ou plutôt l'armée de Flandre, près des Dunes. Elle était commandée par don Juan d'Autriche, fils de Philippe W et d une comédienne, et qui devint deux ans après beau-frère de Louis XIV. Le prince de Condé était dans cette armée, mais il ne commandait pas'* : ainsi il ne fut pas dif-
1. Par un second traité d'alliauco 3. Voltaire dit plus loin meurtrier. du 23 mars 1C5T. 4. « Il ne commandait pas. » Lurs-
2. Créqui était chargé de remettre que Condé apprit que Turenne arrià Cromwell une magnifique épée, et vait sur eux, pressentant aussitôt les Mancini la lettre de compliments. conséquences de limprévoyaucc de
iicile à Turenue de vaincre. Les six mille Anglais contribuèrent à la victoire : elle fut complète (14 juin 1658). Les deux princes d'Angleterre, qui furent depuis rois, virent leurs maliieurs augmentés dans cette journée par l'ascendant de Cromwell.
Le génie du grand Condé ne put rien contre les meilleures troupes de France et d'Angleterre. L'armée espagnole fut détruite. Dunkerque se rendit bientôt après. Le roi accourut Tivec son ministre pour voir passer la garnison. Le cardinal ne laissa paraître Louis XIY ni comme guerrier ni comme roi; il n'avait point d'argent à distribuer aux soldats; à peine «tait-il servi : il allait manger chez Mazariu ou chez le maréchal de Turenne, quand il était à l'armée. Cet oubli de la dignité royale n'était pas dans Louis XIY l'effet du mépris pour le faste, mais celui du dérangement de ses affaires, et du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur et l'autorité.
Louis n'entra dans Dunkerque que pour la rendre au lord Lockhart, ambassadeur de Cromwell. Mazarin essaya si par 'tjuelque finesse il pourrait éluder le traité et ne pas remettre la place; mais Lokhart menaça, et la fermeté anglaise l'emporta sur Ihabileté italienne.
Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal, qui s'était attribué l'événement d'Arras , voulut engager Turenue à lui céder encore l'honneur de la bataille des Dunes. Du Bec- •Crépin, comte de Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au général décrire une lettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d'un général d'armée et le ridicule d un homme d'église. Mazarin, qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu'à sa mort avec Turenne i.
Au milieu de ce premier triomphe, le roi tomba malade à
don Juan d'Autriche, il dit ;iu duc de 1. Cette rancune ne parait pas prou-
Glocestor : « Vous dites n'avoir jamais vée. ^luand le jeune roi tomba malade,
vu de bataille, vous allez voir dans c'est à Turenne que Mazarin s'adressa
une demi-heure couiment on en perd jwur sa sûreté. Turenne. au lit de
une. » L'action s'engagea dans le voi- mort du cardinal, .sollicitait la main
smage de ces monticules de sal)le qui dune de ses nièces pour l'héritier des
l)ordent la mer du côté de Dunkerque, Bouillon ; et Mazariu n'oublia pas Tu-
ct qu on nomme Dunes. renne dans sou testament.