CHAPITRE VIII
Henri IV ne lavail pas été davantage. La France et l'Espagne combattirent d'abord par des écrits, où l'on étala des calculs de banquier et des raisons d'avocat; mais la seule raison d'État était écoutée^. Cette raison d'État fut bien extraordinaire. Louis XIV allait attaquer un enfant dont il devait être naturellement le protecteur, puisqu'il avait épousé la sœur de cet enfant. Comment pouvait-il croire que l'empereur Léopold, regardé comme le chef de la maison d'Autriche, le laisserait opprimer cette maison, et s'agrandir dans la Flandre ? Qui croirait que l'empereur et le roi de France eussent déjà partagé en idée les dépouilles du jeune Charles d'Autriche, roi d'Espagne? On trouve quelques traces de cette triste vérité dans les Mémoires du marquis de Torci, mais elles sont peu démêlées. Le temps a enfin dévoilé ce mystère.
Tous les frères de Charles II, roi d'Espagne, étaient morts. Charles était d'une complexion faible et malsaine. Louis XIV^ et Léopold firent, dans son enfance, à peu près le même traité de partage qu'ils entamèrent depuis à sa mort. Par ce traité, qui est actuellement dans le dépôt du Louvre^, Léopold devait laisser Louis XIV^ se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition qu'à la mort de Charles l'Espagne passerait sous la domination de l'Empereur. Il n'est pas dit s il en coûta de l'argent pour cette étrange négociation. D ordinaire, ce principal article de tant de traités demeure secret. Léopold n'eut pas sitôt signé lacté qu'il s'en repentit : il exigea au moins qu'aucune cour n'en eût connaissance, qu on n'en fît point une double copie, selon l'usage, et que le seul instrument^ qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal, dont l'Empereur aurait une clef et le roi de France l'autre. Cette cassette dut être déposée entre les mains du grand-duc de Florence. L'Empereur la remit pour cet effet entre les mains de l'ambassadeur de France à Vienne, et le roi envoya seize de ses gardes du corps aux portes de Vienne pour accompagner le courrier, de peur que l'Empereur ne changeât d avis et ne fit enlever la cassette sur la route. Elle fut portée à Versailles et non à Florence ; ce qui laisse soup-
1. Le principal de ces écrits est le 2. Le traité est aujourd'hui aux ar-
Traité des droits de la reine très chré- chives. Voir Mignet, Négociations,
tienne sur divers États de la monar- partie III, section 3. chie espagnole, composé par Tuhan 3. InstiUuueut se dit quelquefois
en faveur de la France. des contrats et actes authentiques.
conncr que Léopold avait reçu de l'argcut, puisqu il n osa se plaindre.
Voilà comment l'Empereur laissa dépouiller le roi d'Espagne^.
Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées (1667). Il était à la tète de trente-cinq mille hommes ; un autre corps de huit mille fut envoyé vers Dunkerque , un de quatre mille vers Luxembourg. Turenne était sous lui le général de cette armée. Colberf- avait multiplié les ressources de l'Etat pour fournir à ces dépenses. Louvois-^, nouveau ministre de la guerre, avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la frontière. Il introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu'alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins : quelque siège que le roi voulût faire, de quelque côté qu'il tournât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les logements des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l'austérité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d'un jeune roi, l'idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commença dès lors à être un droit beaucoup audessus de celui de la naissance. Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s'était guère vu encore : par là l'officier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à se plaindre. L'infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre, depuis l'inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la cavalerie était en possession. Des maximes nouvelles dans le gouvernement inspiraient un nouveau courage.
Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l'un de l'autre, et cependant ne l'en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l'Europe, enfin ligué de nouveau avec le Portugal, attaquait avec tous ses avanta-
1. « Laissa dépouiller TEspagnc. » Colbcrt, les chapitres xxix et xxx de LEspagne était dans un état déplo- Mignet, ouvrage cité.
rable : elle était gouvernée par une 3. Louvois, fils de Letcllier, était mifemme (tutrice d'un roi âgé de six nistre de la guerre depuis 1666. Voir ans), et n'avait ni argent ni armée. Rousset, ouvrage cite, premier vo-