‹ Siècle de Louis XIVChapitre 74 sur 266 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

quelques officiers : et à la fin même, le marquis d'Yennc', g'ouverncur gênerai , devint si traitable, qu'il accepta publiquement, après la guerre, une grosse pension et le grade de lieutenant général en France. Ces intrigues secrètes, à peine commencées, furent soutenues par vingt mille hommes. Besançon, capitale de la province, est investie par le prince de Condé ; Luxembourg court à Salins : le lendemain, Besancon et Salins se rendirent. Besancon ne demanda pour capitulation que la conservation d'un saint suaire fort révéré dans cette ville. Le roi arrivait à Dijon. Louvois, qui avait volé sur la frontière pour diriger toutes ces marches, vient lui apprendre que ces deux villes sont assiégées et prises. Le roi courut aussitôt se montrer à la fortune qui faisait tout pour lui.

Il alla assiéger Dôle eu personne. Cette place était réputée forte : elle avait pour commandant le comte de Montrevel, homme d'un grand courage, fidèle par grandeur d'àme aux Espagnols, qu'il haïssait, et au parlement, qu'il méprisait. Il n'avait pour garnison que quatre cents soldats et les citoyens, et il osa se défendre. La tranchée ne fut point poussée dans les formes. A peine l'eut-on ouverte, qu'une foule de jeunes volontaires qui suivaient le roi courut attaquer la contrescarpe et s'y logea. Le prince de Coudé, à qui l'âge et l'expérience avaient donné un courage tranquille, les lit soutenir à propos et partagea leur péril pour les en tirer. Ce prince était partout avec son fils, et venait ensuite rendre compte de tout au roi, comme un officier qui aurait eu sa fortune à faire. Le roi, dans son quartier, montrait plutôt la dignité d'un monarque dans sa cour qu'une ardeur impétueuse qui n'était pas nécessaire. Tout le cérémonial de Saint-Germain était observé. Il avait son petit coucher, ses grandes, ses petites entrées, une salle des audiences dans sa tente. Il ne tempérait le faste du trône qu'en faisant manger à sa table ses officiers généraux et ses aides de camp. On ne lui voyait point, dans les travaux de la guerre, ce courage emporté de François I^^" et de Henri IV, qui cherchaient toutes les espèces de dangers. Il se contentait de ne les pas craindre, et d'engager tout le monde à s'y précipiter pour lui avec ardeur. Il entra dans Dôle (14 février 1668) au bout de quatre jours de siège, douze jours après son départ de Saint-Germain ; et enfin, en moins

1. Le marquis clTenne, qui occii- trouver le roi à Gray et fut nommé paitle fort imprenable de Joux, vint immédiatement lieutenant général.

de trois semaines, toute la Franche-Comté lui fut soumise. Le conseil d'Espagne, étonné et indigné du peu de résistance, écrivit au gouverneur « que le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d'y aller en personne. »

Tant de fortune et tant d'ambition réveillèrent l'Europe assoupie ; l'Empire commença à se remuer , et l'Empereur à lever des troupes*. Les Suisses, voisins des Francs-Comtois, et qui n'avaient guère alors d'autre bien que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le reste de la Flandre pouvait être envahi au printemps prochain. Les Hollandais , à qui il avait toujours importé d'avoir les Français pour amis, frémissaient de les avoir pour voisins. L'Espagne alors eut recours à ces mêmes Hollandais , et fut en effet protégée par cette petite nation, qui ne lui paraissait auparavant que méprisable et rebelle.

La Hollande était gouvernée par Jean de Witt, qui dès l'âge de vingt-huit ans avait été élu grand pensionnaire 2, homme amoureux de la liberté de son pays, autant que de sa grandeur personnelle : assujetti à la frugalité et à la modestie de sa république, il n'avait qu'un laquais et une servante, et allait à pied dans la Haye, tandis que, dans les négociations de l'Europe, son nom était compté avec les noms des plus puissants rois : homme infatigable dans le travail, plein d'ordre, de sagesse, d'industrie dans les affaires, excellent citoyen, grand politique, et qui cependant fut depuis très malheureux.

H avait contracté avec le chevalier Temple 3, ambassadeur d'Angleterre à la Haye, une amitié bien rare entre des ministres. Temple était un philosophe qui joignait les lettres aux affaires; homme de bien, aimant la Hollande comme son propre pays, parce qu'elle était libre, et aussi jaloux de cette liberté que le grand pensionnaire lui-même. Ces deux citoyens

1. « A lovor dos troupes. » Ces le- de la pension qu'il recevait comni'' vées n'étaient qu'une feinte, car moins traitement. Chaque province avait d'un mois auparavant, le 17 janvier songraud pensionnaire ; mais, la Hol- 1G68, l'Empereur avait signe avec lande étant la plus importante des Louis XIV le traité de partage de la provinces unies, son pensionnaire monarchie espagnole. Voyez les Ne- ('tait regardé comme le chef de la régociations relatives à la succession publique. Jean de "Witt, né à Dord'Espagnc, par Mignet. drecht eu 1025, mourut en 1672.

2. « Grand ])cnsionnaire.^ » C'était 3. William Temple, un des diplole premier ministre des États, une mates les plus distingués d'Anglcsorte de régent. Il était ainsi nommé terre, a laissé des Mémoires.

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