CHAPITRE Xri 12Î
favorables, soit qu'il ciàt pris des mesures moins justes, soit ])lulùt qu'il eût des généraux plus habiles et de meilleures troupes à combattre. Le marquis de Feuquières ^ veut qu'on ne donne à la bataille de Senef que le nom de combat, parce que l'action ne se passa pas entre deux armées rangées, et que tous les corps n'agirent point ; mais il paraît qu'on s'accorde à nommer bataille cette journée si vive et si meurtrière. Le choc de trois mille hommes rangés, dont tous les petits corps agiraient, ne serait qu'un combat. C'est toujours l'importance qui décide du nom.
Le prince de Condé avait à tenir la campagne, avec environ quarante-cinq mille hommes, contre le prince d'Orange, qui en avait, dit-on, soixante mille. Il attendit que l'armée ennemie passât un défilé à Senef, près de Mons. Il attaqua (11 août 1674) une partie de l'arrière-garde, composée d'Espagnols, et il y eut un grand avantage. On blâma le prince d'Orange de n'avoir pas pris assez de précautions dans le passage du défilé, maie on admira la manière dont il rétablit le désordre, et on u approuva pas que Condé voulût ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. Les deux généraux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d'esprit et leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et celle de ses soldats. Il eut trois chevaux tués sous lui. Il voulait, après trois attaques meurtrières, eu hasarder encore une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu'il n'y avait plus que le prince de Condé qui eût envie de se battre. Ce que cette action eut de plus singulier, c'est que les troupes, de part et d'autre, après les mêlées les plus sanglantes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir, par une terreur panique. Le lendemain, les deux armées se retirèrent chacune de son côté, aucune n'ayant ni le champ de bataille ni la victoire, toutes deux plutôt également affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Français; les ennemis firent une perte égale. Tant de sang inutilement répandu- empêcha l'une et l'autre armée
1. FeuquitTes, né- à Paris en lOiS, 2. Los batailles que le prince de
offifier consommé, a laissé des Me- Condé appelle des victoires, disaient
moires militaires d'une critique un les contemporains, sont aussi meur-
peu acerbe. trières que les défaites. Coudé pas-
de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à ses armes, que le prince d'Orange, pour faire croire qu'il avait eu la victoire, assiégea Oudenarde ; mais le prince de Condé prouva qu'il n'avait pas perdu la bataille, en faisant aussitôt lever le siège et en poursuivant le prince d'Orange.
Turenne en Allemagne, avec une petite armée, continua des progrès qui étaient le fruit de sou génie. Le conseil de Vienne, n'osant plus confier la fortune de l'Empire à des princes qui l'avaient si mal défendu, remit à la tête de ses armées le général Montecuculli, celui qui avait vaincu les Turcs à la journée de Saint-Gothard, et qui, malgré Turenne et Condé, avait joint le prince d'Orange et avait arrêté la fortune de Louis XIY, après la conquête de trois provinces de Hollande.
On a remarqué que les plus grands généraux de l'Empire ont souvent été tirés d'Italie^. Montecuculli était seul digne d'être opposé à Turenne. Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passèrent quatre mois h se suivre, à s'observer dans des marches et dans des campements plus estimés que des victoires par les officiers allemands et français. L'un et l'autre jugeaient de ce que son adversaire allait tenter, par les démarches que lui-même eût voulu faire à sa place, et ils ne se trompèrent jamais. Ils opposaient l'un à l'autre la patience, la ruse et l'activité ; enfin, ils étaient près d'en venir aux mains et de commettre leur réputation au sort d'une bataille, auprès du village de Saltzbach, lorsque Turenne, en allant choisir une place pour dresser une batterie, fut tué d'un coup de canon (27 juillet 1675). Il n'y a personne qui ne sache les circonstances de cette mort; mais on ne peut se défendre d'en retracer les principales, par le même esprit qui fait qu'on en parle encore tous les jours-.
Il semble qu'on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua ayant emporté le bras de Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, son fils, se jetant en larmes auprès de lui : Ce n'est pas moi, lui dit Saint-IIilaire, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer! paroles comparables à tout ce que
sait pour être dur envers les officiers ; 2. Voir les lettres de madame do Sé-
Tiirenne, avare du sang de SCS soldats, vigne des mois de juillet et d'août, et
était adoré de l'armée. la belle Oraison funibrc de Flcchier.
1. Eiilre autres Piecolomini. Gallas, Les restes et le tombeau de Tiu'euuo
Colloredo, Caprara. oui été transportés aux. Invalides.