‹ Siècle de Louis XIVChapitre 93 sur 266 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'histoire a cousacré do plus héroïque, et le plus digne éloge de Turenne. Il l'ut pleuré des soldats et des peuples. Louvois fut le seul qui ne le regretta pas : la voix publique l'accusa même, lui et son frère l'archevêque de Reims, de s'être réjouis indécemment de la perte de ce grand homme. On sait les honneurs que le roi fit rendre à sa mémoire, et qu'il fut enterré à Saint-Denis comme le connétable du Guesclin, au-dessus duquel l'opinion générale l'élève autant que le siècle de Turenne est supérieur au siècle du connétable.

Turenne n'avait pas eu toujours des succès heureux à la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Rethel, à Cambrai ; aussi disait-il qu'il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l'avouer. Il ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donna point de ces grandes batailles rangées dont la décision rend quelquefois une nation maîtresse de l'autre; mais ayant toujours réparé ses défaites et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l'Europe, dans un temps où l'i^rt de la guerre était plus approfondi que jamais. De même, quoiqu'on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la Fronde; quoiqu'il l'âge de près de soixante ans l'amour lui eût fait révéler le secret de l'État; quoiqu'il eût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires, il conserva la réputation d'un homme de bien, sage et modéré, parce que ses vertus et ses grands talents, qui n'étaient qu'à lui, devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qui lui étaient communes avec tant d'autres hommes. Si on pouvait le comparer à quelqu'un, on oserait dire que, de tous les généraux des siècles passés, Gonsalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il ressemblait davantage.

Ce qui arriva en Alsace immédiatement après la mort de Turenne rendit sa perte encore plus sensible. Montecuculli, retenu par 1 habileté du général français trois mois entiers au delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu'il sut qu'il n'avait plus Turenne à craindre. Il tomba sur une partie de l'armée qui <iemeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Yaubrun, deux lieutenants généraux désunis et incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l'Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d'un chef non seulement pour la conduire, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d'un courage entreprenant, capable des ac-

lions les plus belles et les plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu'aux ennemis*.

Créqui venait d'être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. — (11 août 1675.) Un corps de vingt mille Allemands, qui assiégeait Trêves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trêves, quil aurait dû secourir avec prudence, et quil défendit avec courage. Il voulait s'ensevelir sous les ruines de la place; la brèche était praticable : il s'obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tète des séditieux, va capituler sur la brèche. On n'a point vu commettre une lâcheté avec tant d'audace. Il menace le maréchal de le tuer, s il ne signe. Créqui se relire, avec quelques ofhciers fidèles, dans une église : il aime mieux être pris à discrétion que capituler 2.

Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de sièges et de combats, Louis XIY fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice, comme à l'ordinaire, mais de faire marcher le ban et l'arrière-ban. Par une ancienne coutume, aujourd hui hors d'usage, les possesseurs des liefs étaient dans l'obligation d'aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd'hui en Europe : il n'y a aucun Etat qui ne lève des soldats qu'on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.

Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIY suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha sous les ordres du marquis, depuis maréchal de Rocheforl-^, sur les frontières de Flandre, et après sur celles d Allemagne : mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, cl ne pouvait l'être. Les gentilshommes aimant la guerre et capables de bien servir étaient olllciers dans les troupes; ceux

1. François de Cn-qni, duc de L.s- di-chappcr. Liro tons les mémoires diguieres. était petit-lils par sa mi-re du teuips ; cousuller l'Ahrcgc chroiiodu diTuicr connétable. Né en 16.34, ma- logique du président Hi'-nanlt : « Boisréchal en 1669. mort en 1687. Jourdain, dit-il, iit la capitulation à

2. Reboulot dit que le marquis de linsu du maréclial. » etc. (v.l Créqui eut la faiblesse de signer la 3. Le marquis de Ilochefort. un des capilidation : rien n'est plus faux: il huit maréchaux cn-és après la mort aima mieux se laisser prendre à dis- de Turennc et qu'on appela la moncrétiou, et il eut ensuite le bonheur naie de Tureune.

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