CHAPITRE XII
pour tenter de jelcr du secours dans la place *. On reprocha aussi au prince d Orange d'avoir pu livrer bataille à Louis XIV, et de ne l'avoir pas fait. Car tel est le sort des rois et généraux, qu'on les blâme toujours de ce qu'ils font et de ce qu'ils ne font pas ; mais ni lui ni le prince d'Orange n'étaient blâmables. Le prince ne donna point la bataille, quoiqu'il le voulût, parce que Monterey, gouverneur des Pays-Bas, qui était dans son armée, ne voulut point exposer son gouvernement au hasard d'un événement décisif ; et la gloire de la campagne demeura au roi, puisqu'il fit ce qu'il voulut, et qu'il prit une ville en présence de son ennemi.
A l'égard do Yalencicnnes, elle fut prise d'assaut, par un de ces événements singuliers qui caractérisent le courage impétueux de la nation.
Le roi faisait ce siège, ayant avec lui son frère et cinq maréchaux de France, d'Humières, Schomberg, la Feuillade, Luxembourg et de Lorges. Los maréchaux commandaient chacun leur jour lun après l'autre. Yauban dirigeait toutes les opérations.
On n'avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d'abord attaquer deux demi-lunes. Derrière ces demilunes était un grand ouvrage à couronne, palissade et fraisé ^, entouré d'un fossé coupé de plusieurs traverses ^. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre ouvrage , entouré d'un autre fossé. Il fallait, après s'être rendu maître de tous
1. L'année du prince d'Ornnge ne comptait jias plus de quarante mille hommes contre prés de cinquante mille qui formaient Tarmc-e française.
Louvois, qui fut tant de fois le mauvais génie de Louis XIV , et la Feuillade, par leurs conseils et leurs supplications , empêchèrent le roi de livrer une bataille qui eût ruiné probablement la fortune du prince d Orange. Louis XIV se rappela toujours cette circonstance avec regret. « Le 16 avril 1699, dit Dangean dans son Journal, on vint ])arler au roi. à la promonade, du jour ([ni ('-tait celui d'hier, quil campa à la Censé d'Hartebise, j)rés de Valenciennes. Il nous dit tout bas que c'était le jour de sa i ic ou il avait fait le plus de fautes ;
qu'il n')f pensait jamais sans une extrême douleur; qu'ily rêvait quelquefois la nuit et se réveillait toujours en colère, parce qu'il avait manqué une occasion sûre de défaire ses ennemis.
Il en rejeta la principale faute sur un homme qu'il nous nomma, et ajouta encore : C'était un homme insupportable, dans ces occasions-là, comme partout ailleurs. Cet homme était Louvois. »
2. M Fraisé. » On appelle ainsi un talus extérieur de fortification, garni, vers le milieu de sa hauteur, d'une rangée de pieux dont les pointes sont tournées vers les assaillants.
3. « Traverses », tranchées pratiquées dans un fossé pour le rendre plus diflicile à franchir.
ces rclranchcmcnts, franchir un bras fie lEscaul. Ce bras franchi, on trouvait encore un autre ouvrae^e, qu'on nomme pâté*. Derrière ce pâté coulait le ^rand cours de l'Escaut, profond et rapide, qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par de larges remparts. Tous ces ouvrages étaient couverts de canon. Une garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance.
Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors. C'était l'usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin de marcher aux ennemis sans être aperçu et d'épargner le sang du soldat. Yauban proposa de faire l'attaque en plein jour. Tous les maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois la condamna. Yauban tint ferme, avec la confiance d un homme certain de ce qu'il avance. « Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat : vous l'épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu'une partie de nos gens tire sur l'autre, comme il n'arrive que trop souvent. Il s'agit de surprendre l'ennemi, il s'attend toujours aux attaques de nuit : nous le surprendrons en effet, lorsqu il faudra qu'épuisé des fatigues d'une veille, il soutienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette raison que s'il y a dans cette armée des soldats de peu de courage, la nuit favorise leur timidité ; mais que pondant le jour lœil du général inspii'e la valeur et élève les hommes au-dessus d'eux-mêmes. »
Le roi se rendit aux raisons de Yauban, malgré Louvois et cinq maréchaux de France.
(17 mars 1677.) A neuf heures du matin, les deux compagnies de mousquetaires -, une centaine de grenadiers, un bataillon des gardes, un du régiment de Picardie, montent de tous côtés sur ce grand ouvrage à couronne. L'ordre était simplement de s'y loger, et c'était beaucoup; mais quelques mousquetaires noirs ayant pénétré par un petit sentier jusqu'au retranchement intérieur qui était dans cette fortification, ils s'en rendent d'abord les maîtres. Dans le même temps, les mousquetaires gris y abordent par un autre endroit. Les bataillons des gardes les suivent ; on tue et ou
1. « PAtf )i. potito fortification iso- 2. Il y avait los moiisqiiotairos gris li'o. m avant du rempart, et eutourcc ot li-s nu)iis(iui'tair«'s noirs, de la coudVaii. Itiir do leurs clievaux.