CHAPITRE XXXVI
Gouvernement intérieur de la France. Querelles et aventm-es, depuis 1730 jusqu'à 1762.
J-JO h" o-T E M PS avant cette guerre funeste, et pendant son cours , l'intérieur de la France fut trouble par cette autre guerre si ancienne, et si in- Icrminable, entre la juridiction séculière et la discipline ecclésiastique: leurs bornes n'ayant jamais été bien marquées comme elles le sont aujourd'hui en Angleterre , d.ms tant d'autres pays, et sur-tout en Russie , il en résultera toujours des dissentions dangereuses tant que les droits de la monarchie et • ;ux des différents corps de l'état seront contestés. S. i>r Lotris XV. 5. 6
Il se trouva, vers l'an 1730, nn ministre des fîna-nces assez hardi pour faire ordonner que le clergé et les religieux donneraient uu état de leurs biens, afin que le roi pût voir par ce qu'ils possédaient ce qu'ils devaient à l'état. Jamais proposi-" tion ne fut plus juste ; mais les consé(iuences eu parurent sacrilèges. Uu vieil évèque de ^Marseille écrivit au contrôleur-général : n Ne nous mettez pas a dans la nécessité de désobéir à Dieu ou au roi ; « vous savez lequel des deux aurait la préférence ». Cette lettre d'un évèque affaibli par l'âge et incapable d'écrire, était d'uu jésuite, nommé Leraaire, qui le dirigée it lui et sa maison : ce jésuite était un fanatique de bonne foi , espèce d'hommes toujours dangereuse.
Le ministère fut obligé d'abandonner tme entreprise qu'il n'eut pas fallu hasarder si ou ue pouvait la soutenir. Quelques membres du clergé imaginèrent alors d'occuper le gouverneiueut par une diversion embarrassante, et de le mettre en alarme sur le spirituel pour faire respecter le temporel.
Ils savaient (jue la fameuse bulle Vrii°;enitns était en exécration aux peuples ; on résolut dexigei* des mourants des billets de confession : il fallait que ces billets fussent signés par des prêtres adhérant à la bulle, sans quoi point d'extrèuie-onction, point de viatique; on refusait sans pitié ces deux consolations aux appelants, et à ceux qui se confessaient à des appelants. Uu archevêque de Paris entra surtout dans celte manœuvre , jdus par zele de théologien que par esprit de cabale.
Alors toutes les familles furent alarmées; leschis-
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me fat annonré : plusieurs de ceux qu'on appelle jansénistes commençaient à dire hautement, qae ai' en rendait les sacrements si difficiles , on saurait bientôt s'en passer à l'exemple de tant de nations. Ces minuties bourgeoises occupèrent plus les Parisiens que tous les grands iutérèts de l'Europe : c'étaient des insectes sortis du cadavre du molinisme et du jansénisme, qui, en bourdonnant dans la ville , piquaient tons les citoyens ; on ne se souvenait plus ni de Metz, ni de Fontcnoi, ni des victoires, ni des disgrâces, ni de tout ce qui avait ébranlé l'Europe. Il y avait dans Paris cinquante mille energumcnes qui ne saveut pas en quel pays coulent le Danube et l'Elbe, et qui croyaient l'univers bouleversé pour des billets de confession. Tel est le peuple.
Un curé de Saint-Etienne-du-]Mont , petite paroisse de Paris , ayant refusé les sacrements à nn conseiller du chàtelet , le parlement mit en prison le curé.
Le roi voyant cette petite guerre civile excitée entre les parlements et les évèques , défendit à ses coars de judicature de se mêler des affaires concernant les sacrements , et en réserva la connaissance à son conseil privé. Les parlements se plaignirent qu'on leur ôtât ainsi l'exercice de la police générale du royaume, et le clergé souffrit impatiemment que l'autorité royale voulût pacifier des querelles de religion. Les anininsités s'aigrirent de tous côtés.
Une place de supérieure dans l'bôpital des filles acheva d'allumer la discorde : l'archevêque voulut seul nommer à cette place ; le parlement de Paris s'y
opposa ; et le roi ayant jugé en faveur du prélat, le jftrlement cessa défaire ses fonctions et de rendre la justice : il fallut que le roi envoyât, par ses mousquetaires , à cliaque nsemLre de ce tribunal des lettres de cachet portant ordre de reprendre leurs fonctions sous peine de désobéissance.
Les chambres siégèrent donc comme de coutume ; mais quand il fallut plaider il ne se trouva point d'avocats. Ce temps ressemblait en quelque manière au temps de la fronde: mais, dépouillé des horreurs de la guerre civile , il ne se moutrait que sous une forme susceptible de ridicule.
Ce ridicule était pourtant embarrassant. Le roi résolut d'éteindre par sa modération ce feu qui faisait craindre un incendie; il exhorta le clergé à n« point user de rigueurs dangereuses : le parlement reprit ses fonctions.
Mais bientôt après les billets de confession reparurent ; de nouveaux refus de sacrement irritèrent tout Paris: le même curé de Saint-Etienne, trouvé coupable d'une seconde prévarication , fut mandé par le parlement, qui lui défendit à lui et à tous les curé» de donner un pareil scandale , sons peine d« la saisie du temporel ; le même arrêt invita l'archevêque à faire cesser lui-même le scandale. Ce terme d'invitation paraissait entrer dans les vues de la modération du roi. L'archevêque ne voulant pas même que la justice séculière eût le droit de lui faire une invitation, alla se plaindre à Versailles : il était soutenu par un ancien évêque de Mirepoix, nommé Foyer, chargé du ministère de présenter an roi les sujets pour des béuélices ; cet homme , autrefois
tliéatln, puis évèque, et devenu minisfre an départcmenl desLéuéfices, était d'iiu esprit fort borné ^ mais zélé pour les immanités de l'église ; il regardait la bulle comme un article de foi ; et ayant le «redit attaché à sa place , il persuada que le parlement toucbait à l'encensoir. L'arrêt du parlement fut cassé : ce corps fit des remontrances fortes et pathétiques.
Le roi lui ordonna de s'en tenir à lui rendre compte de tontes les dénonciations qu'on ferait sur ces matières , se réservant à lui-même le droit de punir les prêtres dont le zèle scandaleux pourrait faire naître des semences de schisme ; il défendit, par ua arrêt de son conseil d'état, que ses sujets se donnassent les uns aux autres les noms de novateurs , de jansénistes, et de sémi-pélagiens : c'était ordonner à des fous d'être sages.
Les curés de Paris, excités par l'archevêque, pié. sentereut une requête au roi en faveur des biUets de confession ; sur-le-chamii le parlement décréta le curé de Saint-.Jean-en-Grevc , qui avait formé la requête. Le roi cassa encore cette procédure de justice . le parlement cessa encore ses fonctions ; il continua à faire des remontrances , et le roi persista à exhorter les deux partis à la paix : ses soins furent inutiles.
Une lettre de l'évêque de Marseille, dénoncée an parlement, fut brûlée par la main du bourreau ; un écrit de l'évêque d'Amiens condamné. Le clergé étant assemblé pour lors à Paris, comme il s'assemble tous les cinq ans, pour payer au roi ses subsides , résolut de lui aller porter ses plaintes en habii«
pontificaux ; mais le rpi ne voulut point de cette ccremonie extraordinaire.
D'un autre côté le parlement condamna un portedieu à l'amende, à demander pardon à genoux, et à être admonétc, et un vicaire de paroisse au bannissement : le roi cass) encore cet arrêt.
Les affaires de crtte espèce se multiplièrent : le roi recommanda toujours la paix, sans que les ecclésiastiques cessassent de refuser les sacrements , et sans que le parlement cessât de procéder contre eux.
Enfin le roi jiermit aux parlements de juger des sacrements, en cas qu'il y eût un procès à leur sujet; mais il leur défendit de chercher à juger lorsqu'il n'y aurait pas de parties plaignantes. Le parlement reprit une seconde fois ses fonctions , et les plaideurs, qu'on avait négligés pour ces affaires, eurent la liberté de se ruiner à l'ordinaire.
Le feu couvait toujours sous la cendre. L'archcvcqne avait ordonné de refuser le sacrement à deux pauvres vieilles religieuses de Sainte-Agathe, qui, ayant entendu dire autrefois à leur directeur que la bulle UniBeniliis est un ouvrage diabolique, craignaient d'être damnées si elles recevaient cette bulle eu mourant ; elles craignaient d'être damnées aussi en manquant d'extrème-ouctiou. Le parlement envoya son greffier à l'archevêque pour le prier de ne pas refuser à ces deux filles les secours ordinaires; et le prélat ayant réjiondu, selon sa coutume , qu'il ne devait compte qu'à niKU seul, sou temporel fut saisi: les princes du sang et les pairs furent invités à venir prendre séance au parlement.
La qnerç-lle alors pouvait devenir sérieuse : on commenta à craindre les temps de la fronde et de la ligue. Le roi défendit aux princes et aux pairs d'aller opiner dans le parlement de Paris sur des affaires dont il attribuait la connaissance à son conseil privé. L'archevêque de Paris eut même le crédit d'obtenir un arrèl du conseil jiour dissoudre la petite commnnanté de Sainte-Agathe, où les filles avaient si mauvaise opinion de la bulle iJni;renitu5.
Tout Paris murmura. Ces petits troubles s'étendirent dans plus d'une ville du royaume : les mêmes scandales, les mêmes refus de sacrements, partageaient la ville d'Orléans ; le parlement rendait les mêmes arrêts peur Orléacs qucpour Paris; le schisme allait se former. Un curé de Rosainvilliers, diocèse d'Amiens, s'avisa de dire un jour à son prône, « que ceux qui étaient jansénistes eussent à sortir de « l'église , et qu'il serait le premier à tremper ses « mains dans leur sang « ; il eut l'audace de désig;ipr quelques uns de ses paroissiens, à qui les plus fer- Tents constitutionnaires jetèrent des pierres pendant la procession, sans que les lapidés et les lapidants eussent la moindre connaissance de ce que c'est que la bulle et le jansénisme.
lue telle violence pouvait être punie de mort. Le parlement de Paris , dans le ressort duquel est Amiens, se contenta de bannir à perpétuité ce prêtre factieux et sanguinaire; et le roi approuva cet arrêt , qui ne portait pas sur un délit purement spirituel, mais sur le crime d'un séditieux perturbateur du repos public.
Dans ces troubles Louis X"^' était comme un perc
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occupé de séparer ses enfauts qui se liaMeiit ; il dt-feudait les coups et les injures ; il réprimandait les uns, il exhortait les autres ; il ordonnait le silence, défendant aux parlements de juger du spirituel, recommandant aux évèques la circonspection, regardant la bulle comme nue loi de l'église, mais ne voulant point qu'on parlât de cette loi dangercnse. Ses soins paternels pouvaient peu de cliose sur des esprits aigris et alarmés : les parlements préteudaient qu'oïl ne pouvait séparer le spirituel du civil, puis(|ue les querelles spirituelles entraînaient nécessaircnicnt après elles des querelles d'état.
Le parlement assigua l'évèque d'Orléans à comparaître pour des sacremeats; il fit brûler par le bourreau tous les écrits dans lesquels on lui contestait sa juridiction , excepté les déclarations du roi ; il envoya des coiiseillers faire enregistrer ses arrêts ensorbonne, malgré les ordres du roi On voyait tons les jours le bourreau occupé à brûler des mandements d'évèqnes, et les recors de la justice faisant communier des malades, la baïonnette au bout du fusil. Le parlement dans toutes ses démarches ne consultait que ses lois et le maintien de son autorité: le roi vovait au-delà ; il considérait les convenances, qui demandent souvent que les lois pliert.
Enfin, pour la troisième fois, le parlement cessa de rendre la justice aux citoyens, pour ne s'occuper que des refus de sacrements qui troublaient la France entière.
Le roi lui eTivoya anssi pour la troisième fois de.s lettres de jussiou qui lui ordonnaient de remplir ses devoirs , çt de ne plus faire souffrir ses sujets
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plaideurs de ces querelles étrangères, les procès des particuliers n'ayaut aucun rapport à la bulle Uiii- ^enitiis.
Le parlement répondit qu'il violerait son serment s'il reconnaissait les lettres-patentes du roi, et qu'il ne pouvait obtempc rer 'yïewx. mot tiré du latin ,Jqui signifie obéir).
Alors le roi se crnt obligé d'exiler tous les membres des enquêtes, les uns à Bourges , les autres à Poitiers , quelques uns en Auvergne , et d'en faire enfermer quatre, qui avaient parlé avec le plus de force.
On épargna la grand" chambre ; mais elle crut qu'il y allait de son honneur de n'être point éparg7iée; elle persista à ne point rendre la justice au peuple , et à procéder contre les réfractalres. Le roî l'envoya à Pontoise, bourg à six lieues de Paris , où le due d'Orléans l'avait déjà envoyée pendant sa régence.
L'Europe s'étonnait qu'on fit tant de bruit en France pour si peu de chose, et les Français passaient pour une nation frivole qui, faute de bonnes lois reconnues, mettait tout en feu pour une disputa méprisée par-tout ailleurs. Quaud on a vu cinq cent mille hommes en armes pour l'élection d'un empereur, l'Inde et l'Amérique désolées, et qu'on retombe ensuite dans cette petite guerre de plume , on croit entendre le bruit d'une pluie après les éclats du tonnerre. Mais on devait se souvenir que l'Allemagne , la Suéde , la Hollande , la Suisse , avaient autrefois éprouvé des secousses bien plus violentes pour des inepties; que l'inquisition d'Es-
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pagne était pirn qne des troubles civils, et que chaque nation a ses folies et ses malhears.
Le parlement de Normandie imita celui de Paris sur les sacrements; il ajourna l'évèque d'Evreux, il cessa anssi de rendre la justice. Le roi envova uu officier de ses gardes biffer les registres de ce parlement , qui fut à la fin plus docile que celui de Paris.
La justice distribntive interrompue dans la capitale eût été un grand bonheur , si les hommes étaient sages et justes ; mais comme ils ne sont ni l'un ni l'autre, et qu'il faut ])laider, le roi commit dt's membres de son conseil d'état pour vider les procès en dernier ressort. On voulut faire enregistrer l'érection de cette chambre an chàtelet, comme s'il était nécessaire qu'une justice inférieure donnât l'authenticité à l'anlôrité royale. L'usage de ces enregislro-ments avait eu presque toujours ses inconvénients ; mais ce défaut de formalité en aurait eu peut-être de plus grands encore. Le chàtelet refusa l'enregistrement ; on l'y força par des lettres de jussion. La chambre royale s'assembla ; mais les avocats ne voulurent poiut plaider; on se moqua dans Paris de la chambre royale ; elle en rit elle - même : tout se tourna en plaisanterie, selon le génie de la nation, qui rit toujours le lendemain de ce qui l'a consternée ou animée la veille. Les ecclésiastique» riaient aussi , mais de la joie de leur triomphe.
Royer, ancien évêqne de r>îirepoix, qui avait été le premier auteur de tous les troubles sans le savoir, cMut tombé eu enfance dans son grand âge et par la corstilutiou de ses organes, tout parut tendre à la conciliation : les ministres négocièrent avec le
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parlement de Paris. Ce corps fut rappelé, et revint à la satisfaction de tonte la ville, et au bruit de la populace qui criait, Vive le parlement ! Son retour fut nn triomphe. Le roi , qui était aussi fatigué de r inflexibilité des ecclésiastiques que de celle des parlements , ordonna le silence et la paix, et permit aux juges séculiers de procéder contre ceux qui troubleraient l'un ou l'autre.
Le scliL-ime éclatait de temjjs en temps à Paris et dans les provinces ; et malgré les mesures que le roi avait prises pour empêcher le refus des sacrements , plusieurs évèques cherchaient à se faire un mérite de ce re.^us auprès de la cour de Rome. Un évèque de IS'anti-s ayant donné dans sa ville cet exemple de rigueur ou de scandale , fut condamné par le simple presidial d% Nantes à payer six mille francs d'amende , et les paya sans que le roi le trouvât mauvais , tant il était las de ces disputes.
De pareilles scènes arrivaient daus tout le royaume , et , en attristant quelques intéressés , amusaient la multitude oisive. Il y avait à Orléans un vieux chanoine janséniste qui se mourait, et à qui ses eonîreres refusaient la communion. Le parlement de Paris les condamna à douze mille livres d'amende , et ordonna que le malade serait communié. Le lieutenant criminel , en conséquence, arrangea tout pour cette cérémonie comme pour une exécution ; les chanoines firent tant que leur confrère mourut sans sacrements , et ils l'enterrèrent le plus mesquinement qu'ils purent.
Piien n'était devejiu plus commun dansleroyaumç
qae de communier par arrêt du parlement. Le roi, qui avait exilé ses juges séculiers pour n'avoir pas obtempéré à ses ordres , voulut tenir la balance égale , et exiler aussi ceux du clergé qni s'obstiueraient au schisme. Il commença par l'archevêque de Paris : il fat relégué à sa maison de Conllans , à trois quarts de liene de la ville ; exil doux qni ressemblait plus à un avertissement paternel qn'à une punition.
Les évèqncs d'Orléans et de Troies furent pareillement exilés à leurs maisons de plaisance avec la même douceur. L'archevêque de Paris , étant anssi inflexible dans sa maison de Conflans que dans sa demeure épiscopale, fut relégué plus loin.
Le parlement pouvant alors agir en liberté, réprimai^a sorbonne , qui ayant autrefois regardé la bulle avec horreur, la regardait maintenant comme nue règle de foi. Elle menaçait de cesser ses leçons ; et le parlement, qni avait lui-même cessé ses fonctions plus importantes, ordonnait à la faculté de continuer les siennes: il soutenait les libertés de l'église gallicane, et le roi l'approuvait; mais quand il allait trop loin , le roi l'arrêtait ; et en coniirmaut la partie des arrêts qui tendait au bien public, il cassait celle qai lui paraissait trop peu mesurée. Ce monarque se voy^t toujours entre deux grandes factions animées, comme les empereurs romains entre les bleus et les verds. Il était occupé de la guerre maritime que l'Angleterre commençait à lui faire; celle de terre paraissait inévitable: ce n'était guère le temps de parler d'une bulle.
Il lui faljait encore appaiser les contestations du
grand-conseil et de ses parleiiienis ; car prBS<|tie rien n'était déterminé en France par des lois précisés, les bornes , lus privilèges de chaque corps étant incertains: le clergé ayant toujours voulu étendre sa juridiction , les chambres des comptes ayant disputé aux parlements beaucoup de prérogatives, les pairs avant souvent plaidé pour les leurs contre le parlement de Paris, il n'était pas étonnant que le grandconseil eût avec lui quelques querelleç.
Ce grand-conseil était originairement Ip conseil des rois, et les accompagnait dans tons leurs voyages. Tout changea peu-à-peu dans l'administration publique, et le grand-conseil changea aussi : il ne fut plus qu'une coiir de judlcature sous Charles "\'III. II décide des évocations, de la compétence des juges, de tons les procès concernant tous les bénéfices du royaume , excepté de la régale ; il a le droit de juger ses propres officiers. Un conseiller de cette cour fut appelé au chàtelet pour ses dettc-s: le g'and-co'iscil revendiqua 'a cause, et cassa la sentence du chàielet. Aussitôt le parlement s'émeut, casse l'arrêt du grand-conseil; et le roi casse l'arrêt du parlement. Nouvelles remontrances, nouvelles qneielies; tous les parlements s'élèvent contre le grand-conseil; et ie public se partage. Le parlement de Paris convoque encore les paiçs pour cette dispute de corps, et le roi défend encore aux pairs cette association; l'affaire enhn reste indécise, comme tant d'autres.
Cependant le roi avait des occupations plus importantes: il fallait soutenir contre les Anglais sur terre et sur mer une guerre onéreuse; il faisait en tnême temps cette méinorable fondation de l'école
militaire, .,1e plus- beau monument de son règne, que rimpératrice Mai'ie-Thérese a imité depuis. Il fallait des secours de fîuances, et le parlement se^rendait difficile sur l'enregistrement des édits qui ordonnaient la perception des deux vingtièmes. Qn a été depuis obligé d'en payer trois, parceque lorsqu'on a guerre, il faut que les citoyens combattent, ou qu'ils paient ceux qui combattent; il n'y a pas de milieu.
X.e roi tint un lit de justice à "Versailles, où il convoqua les princes it les pairs , avec le parle- ment, de .Paris : il fit enregistrer ses édits ; mais le parlement, de retour à Paris, protesta contre cet enregistrement. Il prétendait que non seulement il n'avait pa3 en la liberté nécessaire de l'examen, mais que cet édit demandait des modifications qui ne blessassent ni les intérêts du roi, ni ceux de l'état, qui étaient les uiùmes, et qu'il avait fait serment de maintenir ; et il disait que son devoir n'était pas de plaire , mais de servir : ainsi le zèle combattait l'obéissance.
Les épines du schisme se luèlaient à l'importante affaire des impôts. Un conseiller du parlement, malade à sa campagne, dans le diocèse de Meaux , demanda les sacremculs ; un curé les lui refusa comme à uu ennemi de l'église, et le laissa mourir sans cette cérémonie : on procéda contre le curé, qui prit la fuite.
L'arcbevcquc d'Aix avait fait un nouveau formulaire sur la bulle, et le parlement d'Aix l'avait condamné à donner dix mille livres aux pauvres: il fut obligé de faire cette aumône, et il eu fut pour
son formulaire et pour son argent. L'évèqae de Troies avait troublé son diocèse ; le roi l'envoya' prisonnier chez des moines en Alsace. L'arcLevèque' de Paris, à qni l'on avait permis de rcA'énir à Con-' flans , déclara excommuniés ceux qui liraient le's' arrêts et les remontrances des parlements sQr la huile et sur les billets de confession. • Louis X"V , que tant d'animosités embarras., saient, poussa la circonspection jusqu'à dema'nder l'avis du pape Lambertini , Benoît XIV, homïne aussi modéré que lui , aimé de la chrétienté pour la douceur et la gaieté de son caractère, et qui est au-jonrd'hui regretté de plus en plus. Il' ne se mêla jamais d'aucune affaire que pour recommander la paix. C'était son secrétaire des brefs, le cardinal Passionéi, qui faisait tout. Ce cardinal, le seul -alors dans le sacré collège qui fût homme de lettres, était un génie assez élevé pour mépriser les disputes dont il ~s'agissait. Il haïssait les jésuites qui avaient fabriqué la bulle ; il ne pouvait se taire sur la fausse démarche qu'on avait faite à Rome de condamner dans cette bulle des maximes vertueuses, d'une vérité éternelle, qui appartiennent à tous les temps et à toutes les nations; celle-ci, par exemple, « La crainte d'une excommunication in- « juste ne doit point empêcher de faire son devoir. »
Cette maxime est dans toute la terre la sauvegarde de la vertu ; tous les anciens , tous les modernes, ont dit que le devoir doit l'emporter sur la crainte du supplice même.
Mais quelque étrange que parût la bulle en plus dan point, ui le cardinal Passionei, ni le pape, ne
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ponvaient rétracter une constitution regardée comme une loi de l'église. Benoît XIV envoya 3a roi une lettre circulaire pour tous les évèques de France, dans laquelle il regardait, à la vérité, cette bulle comme une loi universelle , à laquelle on ne peut résister « sans se mettre en danger de perdre son « salut éternel >-■ : mais enfin il décidait que , « pour « éviter le scandale, il faut que le prêtre avertisse les « mourants soupçonnés de jansénisme qu'ils seront a. diimnés,etlescomnmnieràleurs risques et périls. »
Le même pape, dans sa lettre particulière au roi , lui, recommandait les droits de l'épiscopat. Quand on consulte un pape , quel qu'il soit , on doit bien s'attendre qu'il écrira comme un pape doit écrire.
Mais Renoit WX , eu rendant ce qu'il devait à sa place, donnait aussi tout ce qu'il pouvait à la paiz , à la bienséance , à l'autorité du monarque. On imprima le bref du pape adre.ssé aux évèques. Le parlement eut le courage on la témérité de le condamner et de le supprimer par uu arrêt. Cette déuiarihe choqua d'autant plus le roi que c'était luimême qui avait envoyé aux évèques ce bref condamné par son parlement. Il u' était point question dans ce bref (!is libertés de l'église gallicane, et des droits de la monarchie , qut- le parlement a soutenus et vengés daViS tous les temps. La cour vit dans la censure du parlement plus de manvaise humeur que de modération.
Le conseil crovait avoir un autre sujet de réprouver la conduite du parlement de Paris; plusieur.s autres cours supérieures qui porteut le uoiu de parlements, s'intitulaient Clusses du Parlement
du royaume ; c'est un titre que le chancelier de l'Hospital leur avait donné; il ne signifiait que l'nnion. des parlements dans l'intelligence et le maintien des lois : les parlements ne prétendaient pas moins que représenter l'état entier, divisé en diffétentes compagnies , qui tontes faisant un seul corps , constitueraient les états -généraux fierpétuels du royaume. Cette idée ei'it été gi'ande; mais elle eût été trop grande, et l'autorité royale en était irritée.
Ces considérations, jointes aux difficultés qu'on ■ faisait sur l'enregistrement des impôts, déterminèrent le roi à venir réformer le parlement de Paris dans un lit de justice.
Quelque secret que le ministère ctit gardé il perça dans le public. Le roi fut reçu dans Paris avec un morne silence. Le peuple ne voit dans un parlement que l'ennemi des impôts; il n'examine jamais si ces impôts sont nécessaires; il ne fait pas même réflexion qu'il vend sa peine et ses denrées pluscher à proportion des taxes , et que le fardeau tombe sur les riches. Ceux-ci se plaignent eux-mêmes, et encouragent les murmures de la populace.
Les Anglais dans cette guerre ont été plus chargés que les Français ; mais en Angleterre la nation se taxe elle-même; elle sait sur quoi les emprunts seront remboursés. La T'r.-jnce est taxée, et ne sait jamais sur quoi seront assignés les fonds destinés au paiement des emprunts. Il u'v a point en Angleterre de particuliers qui traitent avec l'état des impôts publics, et qui s'enrichissent aux dépens de la nation ; c'est le contraire en France.' Les parleisieuts de France ont toujours fait des remontraaces
aax rois contre ces abus ; mais il y a des temps où ces remontrances , et sur-tout les difficultés d'enregistrer, sont plus dangereuses que ces impôts même , parceque la guerre exige des secours pré^ sents, et que l'abus de ces secours ne peut être corrigé qu'avec le temps.
Le roi vint au parleïuent faire lire un cdit par lequel il supprimait dt'ux chambres de ce corps et plusieurs officiers. Il ordonna quoa respectât la bulle Unigenitiis^ défendit que les juges séculiers prescrivissent l'administration des sacrements, en leur permettant seulement de juger des abus et des de! ils commis dans cette administration , enjoignant aux évèques de prescrire à tous les curés la modération et la discrétion, et voulant que toutes les querelles passées fussent ensevelies dans l'oubli. Il ordonna que nul conseiller n'aurait voix délibérative avant l'âge de vingt-cinq ans, et que personne ne pourrait opiner dans l'assemblée des chambres qu'après avoir servi dix années. Il fit enfin les plus expresses inhibitions d'interrompre, sous quelqne prétexte que ce put être, le service ordinaire.
Le chancelier alla aux avis pour la forme; le parlement garda un profond silence: le roi dit qu'il voulait être obéi, et qu'il punirait quiconqtie oserait s'écarter de son devoir.
Le lendemain quinze conseillers de la grandcliainbie remirent leur démission sur le bureau; ceul quatre-vingts membres du parlement se démirent bientôt de leurs charges. Les murmures furent grands dans lonle la ville.
Parmi taux d'agilalious qui troublaient tous les
esprits au milieu d'une gaenc funeste, dans le prodigieux dérangement des finances , qui rendait cette guerre plus dangereuse, et rjui irritait l'auimosité des mécontents, enfin parmi les épines des divisions sem.ées de tous côtés entre les magistrats et le clergé , dans le bruit de toutes ces clameurs , il était très difficile de faire le bien, et il ne s'agissait presque plus que d'empèclier qu'on ne fit beaucoup de mal .