CHAPITRE XXXV
Pertes des Français.
JLi V première perte des Français daus l'Inde fut celle lie Chandernagor , poste important dont ia compagnie fraqçaise était en possession vers les embouchures du Gange: c'était de là qu'elle tirait ses plus belles marchandises.
Depuis Ja prise de la ville et du fort de Chandernagor les Anglais ne cessèrent de rui uer le commerce , des l'raucais dans l'Inde. Le gouverucment de l'empereur était si faible et si mauvais qu'il ne pouvait empêcher des marchands d'Europe de faire des ligues et des guerres dans ses propres étals: les Au-
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glals eurent même la hardiesse de venir attaquer Sarate, nne des plus belles villes de l'Inde, et la plus marchande, appartenante à l'emperenr; ils la prireuf , ils la pillèrent, ils y détruisirent les comptoirs de France , et en remportèrent des richesses immenses, sans que la cour, aussi imbécillr que pompeuse, du graiid niogol, parût se ressentir de cet outrage , qui eût fait exterminer dans l'Inde tous les Ang"lais sous l'empire d'un Aurengzeb.
Enfin i; n'est resté aux Français dans cette partie du monde que le regret d'avoir dépensé pendanf plus de quarante aus des sommes immenses pour entretenir une compagnie, qui n'a jamais fait le moindre profit, qui n"a jamais rien payé aux actionnaires ei à ses créanciers du profit de sou négoce ; qui, dans son administration indienne, n'a subsisté que d'un secret brigandage , et qui n'a été soutenue que par une partie (Te la ferme du tabac que le roi lui accordait : exemple mémorable et peut-être iontile du peu d'intelligence que la nation française a eue jusqu'ici du grand et ruineux commerce de l'Inde.
Tandis que les flottes et les armées anglaises ont aiijsi ruiné les Français en Asie, elles les ont aussi chassés de l'Afrique. Les Français étaient maîtres du fleuve du .Sénégal, qui est une branche du Niger, ils y avaient des forts; ils y faisaient un grand commerce de dents d'éléphants, de poudre d'or, de gomme arabique, d'ambre gris, et sur-tout de ces nègres que tantôt leurs princes vendent comme des animaux, et qui tantôt vendent leurs propres enfants, ou se vendent eux-mêmes pour aller servir
«les Enropcans eu Amérique. Les Anglais out pris tous les forts bâtis par les Français dans ces coutrées , et plus de trois millions tournois en marchandises précieuses.
Le dernier établissement que les Français avaient dans ces parages de l'Afrii^ue était l'isle de Gorée ; elle s'est rendue à discrétion, et il ne leur est rien resté alors dans l'Afrique.
Ils ont fait bien de plus grandes pertes en Amérique. Sans entrer ici dans le détail de cent petits combats, et de la perte de tous les forts l'un après l'autre, il suffît de dire que les Anglais ont pris Louisbonrg pf»ur la seconde fois,, aussi mal fortifié, aussi mal approvisionné que la première. Enfin tandis que les Anglais entraient dans Surate à l'emboucbure du tltuve Indus, ils prenaient Québec et tout le Canada au fond de l'Amériqne septentrionale: les troupes qui ont hasardé un combat pour sauver Québec ont été balliies et presque détruites, malgré les efforts du général Mr>ntcàlm , tué dans cette journée, et très regretté en France. On a perdu ainsi en un seul jour quinze cents lieues de pays.
Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n'étaient pas peut-être une perte réelle : le Canada coiitait beaaconp et rapportait 1res pen. Si la dixième partie de l'argent en^;lonti dans cette colonie avait été employée à défricher n<»s terres incuites en France, on aurait fait an gain considérable ; mais ou avait voulu soutenir le Canada , et on a perdu cent années de peines avec tout l'argent prodigué sans retour.
Pour comble de malheur on accnsait des plus
horriblfis Lrigaudages presque Ions ceux qui étaient employés au nom du roi dans cette malheureuse colonie : ils ont été jugés au chàtelet de Paris tandis que le parlement informait contre Lalli. Celui-ci, après avoir cent fois exposé sa vie, l'a perdue par la main d'un bourreau, tandis que les concussionnaires du Canada n'ouf été condamués qu'à dt-s restitutions et des amendes : lajt il est de différence entre les affaires qui semblent les mêmes!
Dans le temps que les Anglais attaquaient ainsi les Français dans le continent de l'Amérique, ils se sont tournés du côté des isles. La Guadeloupe, petite, mais florissante, on se fabriquait le meilleur sucre, est tombée entre leurs mains sans coup férir.
Enfin ils ont pris la ^lartinique, qui était la meilleure et la plus riche colonie qu'eût la France.
Ce royaume n'a pu essuyer de si grands désastres sans perdre encore tous les vaisseaux qu'il envoyait pour les prévenir ; à peine une flotte était-elle en mer qu'elle était ou prise ou détruite : on construisait, on armait des vaisseaux à la hâte: c'était travailler pour l'Angleterre , dont ils devenaient bientôt la proie.
Quand ou a voulu se vengt-r de tant de pertes et faire une descente en Irlande, il en a coûté des sommes immenses pour cette entreprise infructueuse; et dès que la flotte destinée pour cette descente est sortie de Brest elle a été dispersée eu partie , ou prise, ou perdue dans la vase d'une rivière nommée la Vilaine, sur laquelle elle a cherché un ■vain refuge. Enfin les Anglais ont pris Relle-Isle à
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la vue des cotes de la Fraacc qui ne pouvait la secourir.
Le seul duc d'Aiguillon vengea les côtes de France de tant d'affronts et de tant de pertes, t ne flotte anglaise avait fait encore une descente à Salnt-Cast, près de Saint-Malo ; tout le pays était exposé : le duc d'Aiguillon , qui commaudait dans le pays, marche snr-le-chanip à la tète de la noblesse bretonne, de quelques bataillons , et des milices qu'il rencontre en chemin ; il force les Anglais de se rembarquer; une partie de leur arriere-garde est tuée, l'autre faite prisonnière de guerre: mais les Français ont été malheureux par-tout ailleurs. Au reste quel a été le prix de ce service du duc d'Aiguillon et de sou sang versé en Italie? une persécution publique et acharnée , presque semblable à celle de Lalli , qui px-ouve que ceux-là seuls ont raison qui se dérobent à la cour et au public.
.Tamais les Anglais n'ont eu tant de supériorlt.sur mer; mais ils en eurent sur les Français dans tons les temps: ils avaient détruit la marine delà France dans la guerre de i 741 ; ils avaient anéanti celle de Louis 'XIV dans la guerre de la succession d'Espagne ; ils étaient les maîtres des mers du temps de Louis XIll , de Henri IT, et encore plus dans les temps infortunés de la ligue. Le roi d'Angleterre, Henri "VIII, eut le même avantage sur l'raucois I.
Si vous remontez aux temps antérieurs, vous trouverez que les flottes de Charles \'I et de Philippe de Valois ne tiennent pas contre celles des rois d'Angleterre Henri V et Edouard III.
Quelle est la raison de cette supériorité conti-
uDclie? N'est-ce pas que les Anglais out besoin de I.i racr, doat les Vrançais pcnvent à toute force se passer, et qne les nations réassisseut tonjours , rosnme on l'a déjà dit , dans les choses qui leur sout absolument nécessaires ? N'est-ce pas aussi parceque la capitale est uu port de mer, et qu:? Paris ne connoit que les bateaux de la Seine? Seiait-ce enfin qne le climat et le sol anglais produisent des hommes d'un corps plus vigoureux et d'un esprit plus coiistaut que celui de France, comme il produit de: meilleurs chevaux et de lucilleurs chiens de chasse ? mais depuis Baionne jusqu'aux côtes de Picardie et de J'^landre la France a des hommes d uu travail infatigable, et la Normandie seule a subjugué autrefois l'Angleterre.
Les affaires étaient dans cet état dcpiorable sur terre et sur mer, lorsqu'un homme d'un géuie actif et hardi, mais sage, ayant d'aussi grandes vues que le mauéchal de fielle-Isle, avec plus d'esprit, sentit que la France seule pouvait à peine suffire à réparer des pertes si énormes: il a su engager l'Kspague à soutenir la querelle ; il a fait une cause commune de toutes les branches de la maison de Bourbon. Ainsi l'F.spague et l'Autriche ont été jointes avec la France par le même intérêt. Le Portugal était en effet une jirovince de l'Anglclerre doat elle tirait cinquante millions par au: il a fallu la frapper par cet endroit; et c'est ce qui a déterminé don Carlos, roi d'Espagne par la mort de son frère Ferdinand , à entrer dans le Portugal. Cette manœuvre est peut-être le plus grand trait de politique dont l'histoire moderne fasse mention. Elle a encore été inutile ; les An-
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glais ont résisté à l'Espagne , et ont saîivc le Portugal.
Autrefois l'Espagne seule était redoutée de toute l'Europe sous Philippe II; et maintenant, réunie avec la France, elle ne peut rien contre les Anglais. Le comte de la Lippe-Schombourg, l'un des seigneurs de Testphalie, est envoyé par le roi d'Angleterre au secours du Portugal : il ^'a^ait jamais commandé en clief; il avait peu de troupes; cependant dès qu'il est arrivé il gagne la supériorité sur les Espagnols et les Français réunis ; il repousse tous leurs efforts; il met le Portugal en sûreté.
Dans le même temps une flotte d'Angleterre faisait paver cher aux Espagnols leur déclaration tardive en faveur de la France.
La Havane, Bâtie sur la côte septentrionale de Cuba, la plus grande isle de l'Amérique, à l'entrée du golfe du Mexique, est le rendez-vous de ce nouveau monde: le port , aussi immense que sûr, peut contenir mille vaisseaux; il est défendu par trois forts dont part nu fen croisé qui rend l'abord impossible aux ennemis. Le comte d'Alberniale et l'amiral Pocok viennent attaquer l'isle; mais ils se gardent bien de tenter les approches du port ; ils descendent sur une plage éloignée qu'on croyait inabordable; ils assiègent par terre le fort le plus considérable; ils le prennent, et forcent la ville,, les forts et toute l'isle à se rendre, avec douze vaisseaux de guerre qui étaient dans le port, et vingtsept navires chargés de trésors. On trouva dans la ville A'ingt-quatre de nos luillions en argent comptant. Tout fut partage entre les vainqueurs, qui
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mirent à pari la seizième partie dn bn) in potrr les paiixres : les vaisseaux de guerre furent ponr le roi , les vaisseanx mareha ids puar l'amiral et pour tons les officiers de la fJrate: tout ce l)ulin uioutait à plus de quatre-vingts millions. Ou a remarqué que dans cette guerre et dans la précédente l'Espagne avait perdu plus qu'elle ne retire de l'Amérique en vingt années.
Les Anglais, non contents de lenr avoir pris la Havane dais la mer du Mexique et lisl? de CuLa, conrnrer.t leur prendre dans la mer des Ii;des les isles Philippines, qui soit à-peu-près les aatipodes de Cuba. C s isles Fblîippiaes ne sont guère moins grandes que l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, et seraient plus richt's si elles étaient bien administrées, nne de ces isles ayant des mines d'or, et leurs côtes produisant des p?rles. Le grand vaisseau d'Arapalco, chargé de la valeur de trois millions de pipsîres, arrivait dans Manille, la capitale : on prit Manille, les isles, et le vaisseau sur-tout , malgré les assurances données par un jésuite de la part de sai.'Jte Potaniienne, patronne de la ville, que Manille ne serait jamais prise. Ainsi la guerre, qui appauvrit les autres nations, enrichissait une partie de la nation anglaise, ta,ndis que l'autre gémissait sous le poids des Impôts les plus rigoureux aussi-bien que tons les peuples engagés dans cette guerre.
La France alors était plus malheureuse : toutes les ressources étaient épuisées ; presque tous les citoyens, à l'exemple du roi, avaieiit porté lenr vaisselle à la monnaie. Les principales villes et quelques communautés fournissaient des vaisseaux de guerre
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à Ir-tirs frais; mais ces vaisseaux ii'étaient pas construits encore, et quand même ils l'auraient été on n'avait pas assez dhomnies de mer exercés.
Les niallipurs passés en faisaient craindre de nouveaux. La capitale, qui n'est jamais exposée au fléau de la guerre, jetait plus de cris que les provinces souffrantes ; plus de secours, plus d'argent , plus de crédit. Ceux qu'on choisissait pour régir les finances étaient renvoyés après quelques mois d'administration ; les autres refusaient cet emploi , dans lequel on ne pouvait alors que faire du mal.
Dans cette triste situation qui décourageait tons les ordres de l'état, le duc de Prasliu, ministre, alors desaffaires étrangères, fut assez habile et assez heureux pour conclure la paix dont le duc de Choiseul, ministre de la guerre, avait entamé les négociations.
Le roi de France échangea Minorque , qu'il rendit an roi d'E.spagnc, contre Belle-isle, que l'Angleterre lui remit ; mais l'on perdit, et probablement pour jamais, tout le Canada , avec ce Louisbourg qui avait coûté tant d'argent et de soins pour être si souvent la proie des Anglais. Toutes les terres sur la gauche dn grand fleuve Mississipi leur furent cédées. L'Espagne, pour arrondir leurs conquêtes , leur donna 'encore la Floride. Ainsi du viiigt-cinquieme degré jusque suri'' pôle presque tout leurappartint. Ils partagèrent l'hémisphère américain avec les Espagnols. Ceux-ci ont des terres qui produisent les richesses de convention; ceux-là ont les richesses réelles qui s'achètent avec l'or et l'argent , toutes les denrées nécessaires , tout ce qui sert aux manu-
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facinres. Les côtes anglaises dans l'espace de six cents lieues sont traversées par des fleuves navigables qui leur portent leurs marcLandises jusqu'à quarante et cinquante lieues dans leurs terres. Les peuples d'Allemagne se sont empressés d'aller peupler ces pays oii ils trouvent une liberté dont ils ne jouissaient point dans leur patrie: ils sont devenus Anglais; et si tontes ces colonies demeuraient unies à leur métropole, il n'est pas douteux que cet établissement ne fasse un jour la plus formidable puissance. La guerre avait commencé pour deux ou trois cîiélives habitations, et ils y ont gagné deux mille lii.'ues de tcnain.
Les petites isles de Saint-Vincent, les Grenades , Tabago, la Dominique, leur furent encore acquises ; et c'est par le moyen de ces isles , ainsi que par la Jamaïque, qu'ils fout un commerce immense avec les Espagnols ; commerce sévèrement prohibé, et toujours exercé, parceqn'il est favorable aux deux nations , et que la loi de la nécessité est toujours la première.
La France ne put obtenir qu'avec beaucoup de difficulté le droit de pèche vers Terre-Neave, et nue petite isle inculte, nommée Miquelon, pour y faire sécher la morue, sans pouvoir v faire le moindre établissement; triste droit sujet à de fréquentes avanies.
La France, à laquelle on rendit Pondichery, et quelques comptf>irs, fut exclue dans l'Inde de ses établissements sur le Gange: elle céda ses possessions sur le Sénégal en Afrique; mais on lui remit
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Corée : on fut encnre obligé de démolir toutes les ■ fortiljcatioiis de Dunkerque du côté de la mer.
L'élat perdit da..s 1p cours de cetie fuuesle guerre la plus floiissante jeunesse, plus de la moitié de l'argent coiupUiut qui circulait dans le royaume, m niariue, son coiumerce, son crédit. On ^cru qu'il eût été très aisé de prévenir tai-.t du mallieui-s en s'accominodaiitaA'ec les Anglais pour unpetit terrain litigieux vers le Caaada; mais quelques ambitieux, pour se faire valoir et se rendre nécessaires , précipitèrent la France dans cette guerre fatale. Il en avait été de mf'me en i 74 1 : l'amour-propre de deux on trois personnes suffit pour désoler toute l'Europe. La l'rance avait un si pressant besoin de cette paix, qu'elle regarda ceux qui la conclurent comme les bienfaiteurs de la patrie; les dettes dont l'état , demeurait surchargé étaient plus grandes encore que celles de Louis XIV; la dépens'j seule de l'extraordinaire des guerres avait été eu une année de quatre cents millions: qu'on juge par-là du reste. La l'rance aurait beaucoup perdu, quand uièiiie elle eût été victorieuse.
Les suites de cette paix si déshonorante et si necessaiie furent plus fuuesles que la paix mi-mc: les colons du Canada aimèrent mieux >ivre sous les lois de la Grande-Bretagne que de a enir en France; et quelque temps aprts, quand i^ouis XV eut cédé à la couroune d'Espagne la Noiivelle-Orléans , et tout le pays qui s'éteud sur l.i rive droite du Mississipi , il arriva, pour coiuble de douleur et d'humiliation, que les officiers du roi d'Espagne condamnèrent il être pendus les officier'» di; roi de f rauce qui
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ne se soumirent à eux qu'avec répugnance : le procureur-général, son gendre, d'anciens capitaines chevaliers de Saint-Louis, des négociants, des avocats , ayant fait quelques représentations sur les formalités qu'il convenait d'observer, le commandant envoyé d'Espagne les invita à dîner ; on leur fit lenr procès au sortir de table , on les condamna à la corde , et par grâce on les arquebusa , ce qui est , dit-on, plus honorable. Le commandant qui lit cette étrange exécution était ce même O - reilli , Irlandais, au service d'Esj)agne, qui fit battre depuis l'armée espagnole par les Algériens. Cette défaite a été publique en Europe et en Afrique; et l'indigne mort des officiers du roi de France dans la jNouvelle-Orléans est encore ignorée.