‹ Siècles de Louis XIV, et de Louis XV (volume 2)Chapitre 7 sur 41 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

A■■^;^s^inat du roi de Portugal. Jé'^uites chassés du Portugal , el ensuite de France.

'L. X ordre religieux ne devrait pas faire partie de l'histoire; aucun historien de l'antiquité n'est en-

tré dans le détail des établissements des prêtres de Cybele ou de .Tunon. C'est uu des malhcars de notre police européane qae les moines, destinés par leur institut à être ignores, aient fait autant de bruit que les princes, soit par leurs immenses ricbesses , soit par les troubles qu'ils ont excités depuis leur fondation.

Les jésuites étaient , comme on sait , les souverains véritables du Paraguai, en reconnaissant le roi d'EspagiiC. La cour d'Espagne avait cédé par nn traité d échange quelques districts de ces contrées au roi de Portuga Joseph II, de la maison de Bragauce. On accusa les jésuites de s'y être opposés , et d'avoir fait révolter les peuplades qui devaient passer sons la domination portugaise. Ce grief, joint à beaucoup d'antres, lit chasser les jésuites de la cour de Lisbonne.

Quelque temps après, la famille Tavora, et surtout le duc d'Aveiro, oncle de la jeune comtesse Ataide d'Atouguia; le A'ieux marquis et la marquise de Tavora, père et niere de la jeune comtesse ; enfin le comte Ataïde , son époux, et un des frères de cette comtesse infortunée, croyant avoir reçu du roi un outrage irréparable, ils rés;)lurent de s'en venger : la vengeance s'accorde très bien avec la superstition. Ceux qui méditent un grand attentat cherchent parmi nous des casuistes et des confesseurs qui les encouragent. La famille qui pensait être outragée s'adressa à trois jésuites, Malagrida, Alexandre, et Mathos : ces casuistes décidèrent que ce n'était pas seulement un péché qu'ils appellent véniel de tuer le roi.

DE LOUIS XV. Sg

Il est bon de savoir, pour rintelligencc de cette décision , que les casuistes distinguent enti-e les péchés qui meaent en enfer, et les péchés qui conduisent en purgatoire pour quelque temps ; entre les péchés que l'absolution ('un prêtre remet , raoyennant quelques prières ou quelques aumônes, et les • péchés qui sont remis sans aucune saîisfaciion : les premiers sont mortels; les seconds sont véniels.

La confession auriculaire causa un parricide eu Portugal, ainsi qu'elle en avait produit dans d'autres pays. Ce qui a été introduit pour expier les crimes eu a fait commettre! Telle est, comme on l'a déjà vu souvent dans cette histoire, la déplorable condition humaine.

Les conjurés, munis de leurs pardons ponr l'autre monde, attendirent le roi qui revenait à Lisbonne d'une petite maison de campagne , seul , sans domestiques, et la nuit; ils tirèrent sur soa carrosse , et blessèrent dangereusement le monarque.

Tous les complices , excepté un domestique , furent arrêtés : les uns périrent par la roue, les antres furent décapités. La jeune comtesse Ataïde, dont le mari fut exécuté, alla par ordre du roi pleurer dans un couvent tant d'horribles malheurs, dont elle passait pour être la cause. Les seuls jésnites qui avaient conseillé et autorisé l'assassinat du roi par le moyen de la confession, moyen aussi dangereux que sacré , échappèrent alors au snpplice.

Le Portugal n'ayant pas encore reçu dans ce temps-là les lumières qui étlaireut tant d'états en

çio PRÉCISDU SIECLE

îiurope, était pins souiuis an pape qu'un autre . il n'était pas permis au roi de faire condamuer à la mort par ses juges un moine parricide; il fallait avoir le consentement de Rome. Les autres peuples étaient daus le dix-huitieme siècle ; mais les Portugais sembl.'iient être dans le douzième.

La postérité aura peiue à croire que le roi de Portugal Ut solliciter à Rome pendant plus d'un an la permission de faire inij;er «liez lui des jésuites ses sujets, et ne put l'obtenir. La cour de LisLonae et celle ùe Rome furent long-temps dans nue querelle ouverte ; on alla même jusqu'à se flatter qne le Portugal secouerait un joug que l'Auglclcrre, son alliée et sa protectrice, avait foulé aux pieds depuis si lonp-temps; mais le miuistere portuîrais avait trop d'ennemis pour oser entreprendre ce que Londres avait exécuté : il montra il la fois une grande fermeté et une extrême coudtscendancp.

Les jésuites les plus coupables étaient en prison à Lisbonne : le roi les y laissa, et prit le parti d'envoyer à Rome tous les jésuites de ses états. On les déclara bauuis pour jamais du royaume; mais or» u'osait livrer à la mort trois jésuites accusés et convaincus de parricide. Le roi fut réduit à l'expédient de livrer du moins Maiagrida à l'inquisition, comme suspect d'avoir autrefois avancé quelques propositions téméraires qui sentaient l'bérésie.

Les dominicains, qui étaient juges du saint-office et assistants du grand - inquisilenr , n'ont jamais aimé les jésuites : ils servirent le roi mieux que n'avait fait Rome. Ces moines détercercnl un

petit livre de la Vie hcroïrfuv. de sainte Anne , Tnere de Marie, dictée an révérend P. Ma!a2;rida par sainte Anne elle-même. Elle lui avait déclaré que l'iinmaculée conception lui appartenait comme à sa fille, qu'elle avait parlé et pleuré dans le ventre de sa mère, et qu'elle avait tait pleurer les chérubins. Tous les écrits de Malajçrida étaient aussi sages: de plus, il avait fait des jirédictions et des miracles; et celui d'éprouver, à l'âge de soixante et quinze ans , des pollutious dans sa prison n'était pas un des moindres. Tout cela lui fut reproché dans son procès; et voilà pourquoi il fut condamné au feu, sans qu'on l'interrogeât seulement sur l'assassinat du roi , parceque ce n'est qu'une faute contre un séculier, et que le reste est un crime contre Dieu. Ainsi l'excès du ridicule et de l'absurdité fut joint à l'excès d'horreur: le coupable ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ue fut brûlé que pour avoir été fou, et non pas pour avoir été parricide.

Tandis qu'on chassait les jésuites du Portugal, cette aventure réveillait la haine qu'on leur portait en France, où ils ont toujours été puissants et détestés. Il arriva qu'un 2)rofès de leur ordre, nommé la Valette, qui était chef des missions à la Martinique, et le plus fort commerçant des isles, fît une banqueroute de plus de trois millions. Les intéressés se pourvurent au parlement de Paris. On «•rut découvrir alors que le général jésuite, résidant à Konie, gouvernait despotiquement les biens de la société. Le parlement de Paris condamna ce

général et lous les frères jésuites solidairemeut â

payer la banqueroute de la Valette.

Ce procès , qui indigna la France contre les jésuites, conduisit à examiner cet institut singulier, qui rendait ainsi un général italien maître absolu des personnes et des fortunes d'une société de Français. Orr fut surpris de voir que jamais l'ordre des jésuites n'avait été formellement reçu en France par la plupart des parlements du royaume : on déterra leurs constitutions ; et tous les parlements les trouvèrent incompatibles avec les lois. Ils rappelèrent alors toutes les anciennes plaintes faites contre cet ordre, et plus de cinquante volumes de leurs décisions tliéologiqucs contre la sùrelé de la vie des rois. Les jésuites ne se défendirent qu'eu disant que les jacobins et saint Thomas en avaient écrit autant. Ils ne prouvaient par cette réponse autre chose, sinon que les jacobins étaient condamnables comme eux. A l'égard de Thomas d'Aquln, il est canonisé; mais il y a dans sa Somme ullramontaine des décisions que les. parlements de V'rauce feraient brûler le jour de sa fcte, si on voulait s'en servir pour troubler l'état. Comme il dit en divers endroits que l'église a le droit de déposer un prince infidèle à l'église, il permet en ce cas le ^^airicide. On peut, avec de telles maximes , gagner le paradis et la corde.

Le roi daigna se mêler de l'affaire des jésuites, et pacifier encore cette querelle comme les autres ; il voulut, par un édit, réformer pateruellemeut les jésuites en France; mais on prétend que le pape Clément XIII ayant dit qu'il fallait , ou qu'ils rcs-

tassent comme ils étaient, ou qu'ils n'existassent pas, cette réponse du pape est ce qui les a perdus. On leur reprocbait encore des assemblées secrètes. Le i-oi les abandonna alors aux parlements de son royaume, qui tous, l'un après l'autre, leur ont été leurs collèges et leurs biens.

Les parlements ne les ont condamnés que sur quelques règles de leur institut, que le roi pouvait réformer; sur des maximes borribles, il est vrai , mais méprisées, publiées pour la plupart par des jésuites étrangers, et désavouées forraeHement depuis peu par les jésuites français.

Il y a toujours dans les grandes affaires un prétexte qu'où met en avant , et une cause véritable qu'on dissimule. Le prétexte de la punition des jésuites était le danger prétendu de leurs mauvais livres, que personne ne lit ; la cause était le crédit dont ils avaient long-temps abusé. Il leur est arrivé, dans un siècle de lumière et de modération, ce qui arriva aux templiers dans un siècle d'ignorance et de barbarie; l'orgueil perdit les uns et les autres: mais les jésuites ont été traités dans leur disgrâce avec douceur, et les templiers le furent avec cruauté. Eniln le roi, par uu édit solennel, en 1764, abolit dans ses états cet ordre, qui avait toujours eu des personnages estimables, mais plus de brouillons, et qui fut pendant deux cents ans un sujet de discorde.

Ce n'est ni .Sanchez, ni Lessius, m Escobar, ni des absurdités de casuistes, qui ont perdu les jésuites ; c'est le Tellier, c'est la bulle, qui les a exterminés dans presque tonle la l'raace. La charrue que le

jésuite le Tellier avait fait passer sur. les ruiaes de Port-Roval a produit au bout de soixante ans les fruits qu'ils recueillent aujourd'hui ; la persécution qu« cet homme violent et fourbe avait excitée contre des hommes entêtés a rendu les jésuites exécrables à la France: exemple mémorable, mais qui ne corrigera aucun confesseur des rois quand il sera ce que sont presque tous les hommes à la cour, anîbitieux et intrigant, et qu'il dirigera un prince jiea instruit, affaibli par la vieillesse.

L'ordre des jésuites fut ensuite chassé de tous les états du roi d'Espagne en Europe, en Asie, eu Amérique, chassé des deux Sioiles, chassé de Parme et de Malte : preuve évidente qu'ils n'étaient pas aussi grands politiques qu'on le croyait. .Jamais les moines n'ont été puissants que par l'avcuglemeut des autres hommes ; et les yeux ont commencé à s'ouvrir dans ce siècle. Ce qu'il y eut d'assez étrange dans leur désastre presque universel, c'est qu'ils furent proscrits dans le Portugal pour avoir dégé- Jiéré de leur institut , et en France pour s'y être trop conformés : c'est qu'eu Portugal ou n'osait pas encore examiner uu institut consacré par les papes , et on l'usait en France. Il en résulte qu'un ordre religieux, parvenu à se faire haïr de tant de nalious, est coupable de cette haine.

Cet ordre fut exterminé dans presijnc tous les pays qui avaient été les théâtres de sa puissance, en Espagne, aux Philippines, au Pérou, au Mexique, au Paraguai, eu Portugal, au Brésil, en France, dans les deux Sioiles, dans le duché de Parme, à Malte; mais il fut conservé, du moins pour quel-

qnc temps, en Hougrie, en Pologne, dans le tiers de l'Allemagne, en Flandre, et même à Veni.se , où il n'avait aucun crédit, et dont il avait été autrefois chassé.

Il parait raisonnable et juste que des souverains mécontents d'un ordre religieux s'en défassent, et que les puissancçs qui eu sont satisfaites le conservent dans leurs états.

Enfin cette société a été abolie, après bien des négociations, par le pontife de Rome Ganganelli , successeur du pape Piezzonico. Tous les princes catholiques de l'Europe ont chassé les jésuites; et le roi de Prusse, prince protestant, les a conservés, au grand étonnenient des nations. Cest que ce monarque ne voyait en eux que des hommes capables d'élever chez lui la jeunesse, et d'enseigner les belles-lettres, peu cultivées dans ses états, excepté par lui-même; il les crovait utiles, et ne les craiguait pas: il regardait du même œil les calvinistes, le-s luthériens , les papistes, ceux qu'on appelle les ministres de l'évangile, et ceux qu'on appelait le» pères de la société de Jésus, les dédaignant tous également, établissant la tolérance univesselle comme le premier des dogmes, pins occupé de son armée que de ses collèges , sachant très bien qu'avec des soldats il contiendrait tous les théologiens, et se souciant fort peu que ce fiit un jésuite ou un prédicaut ■(^ui fît connaître Cicéron et Virgile à la jeunesse.

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