‹ Siècles de Louis XIV, et de Louis XVChapitre 25 sur 32 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le roi de France n'avant pu parvenir à la paix qu il propose, gagne la bataille de Lawfelt. On prend d'assaut Berg-op-zoom. Les Russes marchent enfin au secours des alliés.

L/onsQUE cette fatale scène tendait à sa catastrophe en Angleterre , Louis XV achevait ses conquêtes. Malheureux alors par-tout où il n'était pas, victorieux par-tout où il était avec le maréchal de Saxe, il proposait toujours une pacification nécessaire à tous lés partis , qui n avaient plus de prétexte pour se détruire. L'intérêt do iiouveau stathouder ne paraissait pas de continuer la guerre dans les cornmeucemeiits d'une autorité qu'il fallait affermir , et

qui n'était encore soutenue d'aucun subside réglé ; mais l'animosité contre la cour de France allait si loin , les anciennes défiances étaient si invétérées, qu'un député des états , en représentant le stathouder aux Etats-Généraux , le jour de l'installation , avait dit dans son discours , « que la république « axait besoin d'un chef contre un voisin ambitieux « et perfide , qui se jouait de la foi des traités » : paroles étranges , pendant qu'on traitait encore , et dont Louis "XV ne se vengea qu'en n'abusant point de ses victoires , ce qui doit paraître encore plus surprenant.

Cette aigreur violente était entretenue dans tous les esprits par la cour de Tienne, toujours indignée qu'on eût voulu dépouiller Marie-Thérèse de l'héritage de ses pères , malgré la foi des traités : on s'en repentait , mais les alliés n'étaient pas satisfaits d'un repentir : la cour de Londres , pendant les conférences de Bréda , remuait l'Europe pour faire de nouveaux ennemis à Louis XV.

Enfin , le ministère de George Iï fit paraître dans le fond du Nord un secours formidable. L impératrice des Russes , Elisabeth Pétrowna , fille du czar Pierre, fit marcher cinquante mille hommes en Livonie , et promit d'équiper cinquante galères. Cet armement devait se porter par-tout où voudrait le roi d'Angleterre , moyennant cent mille livres sterling seulement ; il en coûtait quatre fois autant pour les dix-huit mille Hanovriens qui servaient dans l'armée anglaise: ce traité, entamé long - temps auparavant , ne put être conclu que le mois de juin 1747-

Il n'v a point d'exemple d'un si grand secours venu de si loin , et rien ne prouvait mieux que le ezar Pierre-le-Grand , en changeant tout dans ses vastes états . avait préparé de grands changements dans l'Europe. Mais, pendant qu'on soulevait ainsi les extrémités de la terre , le roi de Fiance avançait ses conquêtes : la Flandre hollandaise fut prise aussi rapidement que les autres places l'avaient été ; le grand objet du maréchal de Saxe était toujours de prendre Mastricht. Ce n'est pas une de ces places qu'on puisse pTeudre aisément après des victoires, comme presque tontes les villes d'Italie. Après la prise de Mastricht , on allait à Niinegue , et il était probable qu'alors les Hollandais auraient demandé la paix, avant qu'un Russe eût pu paraître poulies secourir ; mais on ne pouvait assiéger Mastricht qu'en donnant une grande bataille , et en la gagnant complètement.

Le roi était à la tête de son armée, et les alliés étaient campés entre lui et la ville ; le duc de Cumberland les commandait encore: le maréchal F.athiani conduisait les Autrichiens; le prince deValdeck , les Hollaudais.

Le roi voulut la bataille , le maréchal de Saxe la prépara ; l'événement fut le même qu'à la journer de Liège : les Français furent vainqueurs , et les alliés ne furent pas mis dans une déroute assez complète pour que le grand objet du siège de Mastricht pût être rempli. Ils se retirèrent sous ct-rte ville après avoir été vaincus , et laissèrent à Louis XV , avi*c la gloire d'une seconde victoire, l'entière liberté de tontes tes opérations dans le F.rabant hol-

landais. Les Anglais furent encore dans cette bataille ceux.qûi firent la plus brave résistance. Le maréchal de Saxe chargea lui-même à la tête de quelques brigades : les Français perdirent le comte de Bavière , frère naturel de l'empereur Charles VII ; le marquis de Froulai , maréchal-de-camp , jeune homme qui donnait les plus grandes espérances ; le colonel Dillon , nom célèbre dans les troupes irlandaises ; le brigadier d'Erlach, excellent officier ; le marquis d'Autichamp ; le comte d' Aubeterre , frère de. celui qui avait été tué au siège de Bruxelles : le nombre des morts fut considérable. Le marquis de Bonac , fils d'un homme qui s'était acquis une grande réputation dans ses ambassades , y perdit une jambe ; le jeune marquis de Ségur eut un bras emporté : il aA'ait été long-temps sur le point de mourir des blessures qu'il avait reçues auparavant ; et à peine était-il guéri , que ce nouveau coup le mit encore en danger de mort. Le roi dit au comte de Ségur son père : « Votre fils méritait d'être invul- « nérable ». La perte fut à-peu-près égale des deux côtés : cinq à six mille hommes tués ou blessés de part et d'autre signalèrent cette journée. Le roi de France la rendit célèbre par le discours qu'il tint au général Ligonier , qu'on lui amena prisonnier : « ]Ne vatrikait-il pas mieux, lui dit-il, songer sé- « rieusement à la paix que de faire périr tant de « braves gens ? »

Cet oflicier général des troupes anglaises était né son sujet ; il le fît manger à sa table ; et des Ecossais , officiers au service de France , avaieut péri

par le dernier supplice en Angleterre , dans 1 infortune du prince Charles Edouard.

En vain à chaque victoire , à chaque conquête , Louis XV offrait toujours la paix, il ne fut jamais écouté. Les alliés comptaieur sur le secours des Russes , sur des succès en Italie , sur le changement de gouvernement en Hollande , qui devait enfanter des armées , sur les cercles de l'empire , sur la supériorité des flottes anglaises, qui menaçaient toujours les possessions de la France en Amérique et en Asie. ,

Il fallait à Louis XV un fruit de la victoire : on mit le siège devant F.erg-op-zoom , place réputée imprenable, moins par lait de Cohorn , qui l'avait fortiliée , que par un bras de mer formé par l'Escaut derrière la ville: outre ces défenses, outre une nombreuse garnison , ii y avait des ligues auprès des fortilicatious ; et dans ces lignes un corps de troupes qui pouvait à tout moment secourir la place.

De tous les sièges qu'on a jamais faits , celuici peut-être a été le plus difficile. On en chargea le comte de Lovendhal , qui avait déjà pris une partie du Brabaut hollandais. Ce général , né en Danemarck , avait servi l'empire de Russie ; il s'était signalé aux assauts d'Oczakow , quand les Russes forcèrent les janissaires dans cette ville; il parlait presque tontes les langues de l'Europe, connaissait toutes Les cours , Leur génie, celui des peuples. Leur manière de combattre ; et il avait enlin donné la préférence, à la France, ou l'amitié du

maréchal de Saxe le fit recevoir en qualité de lieutenant-général.

Les alliés et les Français , les assiégés et les assiégeants même , crurent que l'entreprise échouerait : Loveudhal fut presque le seul qui compta sur le succès. Tout fut mis en œuvre par les alliés , garnison renforcée , secours de provisions , et de toute espèce , par l'Escaut ; artillerie bien servie , sorties des assiégés , attaques faites par un corps considérable qui protégeait les ligues auprès de la place , mines qu'on fit jouer en plusieurs endroits. Les maladies des assiégeants, campés dans un terrain malsain , secondaient encore la résistance de la ville. Ces maladies contagieuses mirent plus de vingt mille hommes hors d'état de servir ; mais ils furent aisément remplacés. Enfin , après trois semaines de tranchée ouverte, le comte de Lovendhal fit voir rj u'il y avait des occasions où il faut s'élever au-dessus des règles de l'art. Les brèches n'étaient pas encore praticables ; il y avait trois ouvrages fortement endommagés , le ravelin d'Edem et deux bastions , dont l'un s'appelait la Pucelle , et l'autre Cohorn : le général résolut de donner l'assaut à la fois à ces trois endroits , et d'emporter la ville.

Les Français ' en bataille rangée trouvent des égaux , et quelquefois des maîtres dans la discipline militaire ; ils n'en ont point dans ces coups de main et dans ces entreprises rapides, où l'impétuosité, l'agilité, l'ardeur, renversent en un moment les obstacles. Les troupes commandées en silence, tout étant prêt au milieu de la nuit, les assiégés se croyant en sûreté , on descend dans le fossé ; on

court aux trois brèches ; douze grenadiers seulement se rendent maîtres du fort d Edem , tuent ce qui veut se défendre , font mettre bas les armes au reste épouvanté. Les bastions la Pucelle et Cohoru sont assaillis et emportés avec la même vivacité ; les troupes montent en foule . on emporte tout ; on pousse aux remparts , on s'y forme ; on entre dans la ville la baïonnette au bout du fusil : le marquis de Lujac se saisit de la porte du port ; le commandant de la forteresse de ce port se rend à lui à discrétion : tous les autres forts se rendent de même. Le vieux baron de Cromstrom , qui commandait daus la ville , s'enfuit vers les lignes ; le prince de Hesse-Ehilipstadt veut faire quelque résistance dans les rues avec deux régiments, l'un écossais , l'autre suisse ; ils sont taillés en pièces : le reste de la garnison fuit vers ces lignes qui devaient la protéger ; ils v portent l'épouvante, tout fuit ; les armes, les provisions, le bagage , tout est abandonné ; la ville est en pillage au soldat vainqueur. On s'y saisit , au nom du roi, de dix-sept grandes barques chargées dans le port de munitions de toute espèce , et de rafraîchissement s que les villes dellollande envoyaient aux assiégés ; il y avait sur les coffres , en gros caractères : «A l'invincible garnisou de Berg - op- « zoom ». Le roi, en apprenant cette nouvelle , lit le comte de Lovendhal maréchal de France. La surprise fut grande à Londres , la consternation extrême dans les Provinces- Unies : l'armée des allies fut découragée.

Malgré tant de succès , il était encore très difficile de faire la conquête de Mastricht : on réserva

cette entreprise pour l'année suivante 174$. «La « paix est dans Mastricht , disait le maréchal de « Saxe. »

La campagne fut ouverte par les préparatifs de ee siège important. Il fallait faire la même chose àpeu-près que lorsqu'on avait assiégé Namur , s'ouvrir et s'assurer tous les passages , forcer une armée entière à se retirer , et la mettre dans l'impuissance d'agir. Ce fut la plus savante manœuvre de toute cette guerre : ou ne pouvait venir à hout de cette entreprise , sans donner le change aux ennemis ; il était à la fois nécessaire de les tromper et de laisser ignorer son secret à ses propres troupes. Les marches devaient être tellement combinées , que chaque marche abusât l'ennemi , et que toutes réussissent à point nommé. MM. de Crémille et de Beauteville , qui connaissaient un projet formé Tannée précédente pour surprendre quelques quartiers , proposèrent au maréchal de Saxe de s'en servir pour l'envahissement de Mastricht. A peine avaient-ils commencé de lui en tracer le pian , que le maréchal le saisit et l'acheva.

On fait d'abord croire aux ennemis qu'on eu veut à Breda : le maréchal va lui - même conduire un grand convoi à Berg-op-zoom , à la tête de vingtcinq mille hommes , et semble tourner le dos à Mastricht ; une autre division marche en même temps à Tirlemont , sur le chemin de Liège ; une autre est à Tougres, une autre menace Luxembourg ; et toutes enfin marchent vers Mastricht , à droite et à gauche de la Meuse.

Les alliés, séparés en plusieurs corps, ne voient le

dessein du maréchal que quand il n'est pins temps de s'y opposer : la ville se trouve investie des deux côtés de la rivière ; nul secours n'y peut plus entrer. Les ennemis , an nombre de près de quatrevingts mille hommes, sont à Mazeick , à Ruremoude : le duc de Cumberland ne peut plus qu'être témoin de la prise de Mastricht.

Pour arrêter cette supériorité constante des Français , les Autrichiens , les Anglais , et les Hollandais, attendaient trente-cinq mille Russes , au lieu de cinquante mille, sur lesquels ils avaient d'abord compté ; ce secours , venu de si loin , arrivait enfin. Les Russes étaient déjà dans la Franconie ; c'étaient des hommes infatigables , formés à la plus grande discipline ; ils couchaient en plein champ , couverts d'un simple manteau , et souvent sur la neige ; la plus sauvage nourriture leur suffisait. Il n'y avait pas quatre malades alors par régiment dans leur armée : ce qui pouvait rendre ce secours plus important , c'est que les Russes ne désertent jamais. Leur religion , différente de toutes les communions latines , leur langue qui n'a aucun rapport avec les autres, leur aversion pour les étrangers, rendent inconnue parmi eux la désertion , qui est si fréquente ailleurs ; enfin c'était cette même nation qui avait vaincu les Turcs et les Suédois ; mais les soldats russes devenus si bous manquaient alors d'officiers : les nationaux savaient obéir , mais leurs capitaines ne savaient pas commander ; et ils n'avaient plus ni un Munich , ni un Lasci , ni un Keitb . ni un Lovendhal à leur tète.

Tandis que le maréchal de Saxe assiégeait Mas

tricht , les alliés mettaient toute l'Europe en mouvement : on allait recommencer vivement la guerre en Italie , et les Anglais avaient attaqué les possessions de la France en Amérique et en Asie. Il faut voir les grandes choses qu'ils faisaient alors avec peu de moyens dans l'ancien et le nouveau monde.

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