CHAPITRE XXV
Suite des aventures du prince Charles Edouard. Sa défaite , ses malheurs , et ceux de son parti.
\j EPiis le jour que le prince Edouard aborda en Ecosse ses partisans sollicitaient des secours 4e France; les sollicitations redoublaient avec les progrès. Quelques Irlandais qui servaient dans les troupes françaises s'imaginèrent qu'une descente en Angleterre vers Plymouth serait praticable. Le trajet est court de Calais ou de Boulogne vers les côtes. Ils ne voulaient point une flotte de vaisseaux de guerre dont l'équipement eut consumé trop de temps , et dont l'appareil seul eût averti les escadres anglaises de s'opposer au débarquement : ils prétendaient qu'on pourrait débarquer huit ou dix mille hommes, et du canon pendant la nuit : qu'il ne fallait que des vaisseaux marchands et quelques corsaires pour une telle tentative ; et ils assuraient que dès qu'on serait dél arqué une partie de l' Angleterre se joindrait à l'armée d« France, qui bientôt pourrait se reunir auprès de Londres avec les troupes du prince : ils faisaient envisager « lin une révoluti-Hi prompte et entière. Ils demand pour ch< f de cette entreprise le duc de Ilich
qui. par le service rends dans la journée de Fontenoi et par la réputation qu'il avait en Europe, était plus capable qu'un autie de couduin vivacité cette affaire hardie et délicate ; ils pies-
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seront tant qu'on ieuraCcordaeniin ce qu'ils demandaient. Lalli, qui depuis fut lieutenant-général , et quia péri d'une mort si tragique, était i'amede l'entreprise. L'écrivain de cette histoire , qui travailla long-temps avec lui , peut assurer qu'il n'a jamais vu d'homme plus zélé , et qu'il ne manqua à l'entreprise que la possibilité- on ne pouvait se mettre en mer vis-à-vis des escadres anglaises , et cette tentative fut regardée à Londres comme absurde.
On ne put faire passer au priuce que quelques petits secours d'hommes et d'argent par la mer germanique et par l'est de l'Ecosse. Le lord Druminond, frère du duc dePerth, officier au service de France , arriva heureusement avec quelques piquets et trois compagnies du régiment Royal-écossais. Dès qu'il fut débarqué à Alont-ross il fit publier qu'il venait par ordre du roi de France secourir le prince de Galles-, régent d'Ecosse, son allié, et faire i:i guerre au roi d'Angleterre, électeur d'Hanovre. Alors les troupes hollandaises, qui par leur capitulation ne pouvaient servir contre le roi de France, furent obligées de se conformer à cette loi de ia guerre si long-temps éludée. On les lit repasser en Hollande, tandis que la ville de Londres faisait revenir six mille Hessois à leur place. Ce besoin de troupes j cj ngeres était un aveu du danger que l'on courait. L , retendant faisait répandre daus le nord et dans l'occident de l'Angleterre de nouveaux manifestes par lesquels il iuvitait la nation à se joindre à i;ii : il déclarait qu'il traiterait les prisonniers de guerre comme ou traiterait les siens, et il renouvelait expressément à s^s partisans ia défense
d'attenter à la personne du roi régnant et à celle des princes de sa maison. Ces proclamations, qui paraissaient si généreuses dans un prince dont on avait mis la tète à prix , eurent une destinée que les maximes d'état peuvent seules justifier; elles furent brûlées parla main du bourreau.
Il était plus important et plus nécessaire de s'opposer à ses progrès que de faire brûler ses manifestes. Les milices anglaises reprirent Edimbourg : ces milices répandues dans le comté de Lancastre lui coupent les vivres ; il faut qu'il retourne sur ses pa*. Son armée était tantôt forte, tantôt faible, parcequ'il n'avait pas de quoi la retenir continuellement sous le drapeau par un paiement exact. Cependant il lui restait environ huit mille hommes. A peine le prince fut-il informé que les ennemis étaient à six milles de lui , près des marais de Falkirck, qu'il courut les attaquer, quoiqu'ils fusseut près d'une fois plus forts que lui. On se battit de la même manière et avec la même impétuosité qu'au combat de Preston-pans. Ses Ecossais, secondés encore d'un violent orage qui donnait au visage des Anglais, les mirent d'abord en désordre; mais bientôt après ils furent rompus eux-mêmes par leur propre impétuosité : six piqnets de troupes françaises les couvrirent , soutinrent le combat , et leur donnèrent le temps de se rallier. Le prince Edouard disait toujours que s'il avait eu seulement trois mille hommes de troupes réglées , il se serait rendu maître de toute l'Angleterre.
Les dragons anglais commencèrent la fuite, et. toute l'armée anglaise suivit, sans que les gêné-
raux et les officiers pussent arrêter les soldats. Ils regagnèrent leur camp à l'entrée de la nuit : ce camp était retranché et presque entouré de marais. Le prince , demeuré maître du champ de bataille , prit à l'instant le parti d'aller les attaquer dans leur camp , malgré l'orage qui redoublait avec violence : les montagnards perdirent quelque tempsà chercher dans l'obscurité leurs fusils, qu'ils avaient jetés dans l'action, suivant leur coutume. Le prince se met donc en marche avec eux pour liver un second combat; il pénètre jusqu'au camp ennemi l'épée à la maiu: la terreur s'y répandit; et les troupes anglaises deux fois battues en un jour, quoiqu'avec peu de perte , s'enfuirent à Edimbourg : Us n'eurent pas six cents hommes de tués dans cette journée, mais ils laissèrent leurs tentes et leurs équipages au pouvoir du vainqueur. Ces victoires faisaient beaucoup pour la gloire du prince, mais peu encore pour ses intérêts. Le duc de Cumberland marchait en Ecosse; il arriva à Edimbourg le 10 février. Le prince Edouard fut obligé de lever le siège du château de Sterling. L'hiver était rude ; les subsistances manquaient : sa plus grande ressource était dans quelques partis qui erraient tantôt vers Inverses» , et tantôt vers Aberdeeu , pour recueillir Le peu de troupes et d'argent qu'on hasardait de lui faire passer de France. La plupart de ces vaisseaux étaient observes et pris par les Anglais. Trois compagnies du régiment de Fitz- James abordèrent heureusement. Lorsque quelque petit vaisseau abordait, il était reçu avec dvs acclamations de joie; les femmes couraient au-devant;
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elles menaient parla biide les chevaux des ofiiciers. On faisait valoir les moindres secours connue des renforts considérables ; mais l'armée du prince Edouard n'en était pas moins pressée par le duc de Cumbcrland. Elle était retiré^fdans Inverness , et tout le pays n'était pas pour lui. Le duc de Cumberland passe enfin la rivière de Spey, et marche vers Inverness : il fallut en venir à une bataille décisive.
Le prince avait à-pen-près le même norabee de troupes qu'à la journée de l'aikiik. Leduc de Cumberland avait quinze bataillous et neuf escadrons avec un corps de montagnards. L'avantage du nombre était toujours nécessairement du eôtë do Anglais: ils avaient de la cavalerie et une artillerie bien servie , ce qui leur donnait une très grande supériorité ; enfin ils étaient accoutumés à la manière de combattre d-s montagnards, qui ne les étonnait plus ; ils avaient à réparer aux yeux du duc de Cumberland la honte de leurs défaites passées. Les deux armées furent en présence, le 27 aviit 1 746 , à deux heures après midi , dans un lieu nommé Culloden : les montagnards ne firent point leur attaque ordinaire qui était si redoutable. La bataille fut entièrement perdue : et le prince', légèrement blessé, fut entraîné dans la fuite la plus précipitée. Les lieux , les t.emps , fout l'importance de l'action. On a vu dans cet te guerre, en Allemagne , en Itali* . et en Elandre , des batailles de près de cent mille hommes qui n'ont pas eu de grandes suites ; mais à Culloden , une action entre onze mille hommes d un. cote, et sept à huit mille de l'autre, décida du sort
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de trois royaumes. Il n'y eut pas dans ce combat neuf cents hommes de tués parmi les rebelles ; car c'est ainsi que leur malheur les a fait nommer eu Ecosse même ; on ne leur lit que trois cents vingt prisonniers: [tout aknfuit du côté d'Inverness, et v fut poursuivi par Tes vainqueurs. Le prince, accompagné d'un centaine d'officiers, fut obligé de se'jeterdans une rivière , à trois milles d'Inverness, et de la passer à la nage. Quand il eut gagné l'autre bord il vit de loin les flammes au milieu desquelles périssaient cinq ou six cents montagnards , dans une grange à laquelle le vainqueur avait mis le feu, et il entendit leurs cris.
Il y avait plusieurs femmes dans son armée, une entre autres , nommée madame de Séford, qui avait combattu à la tète des troupes de montagnards qu'elle avait amenées ; elle échappa à la poursuite ; quatre autres furent prises : tous les officiers français furent faits prisonniers de guerre, et celui qui faisait la fonction de ministre de France auprès du prince Edouard se rendit prisonnier dans Inverness. Les Anglais n'eurent que cinquante hommes de tués et deux cent cinquante-neuf de blessés dans cette affaire décisive.
Le duc de Cumberland fit distribuer cinq mille livres sterling (environ cent quinze mille livres de France) aux soldats : c'était un argent qu'il avait reçu du maire de Londres ; il avait été fourni par quelques citoyens qui ne l'avaient donné qu'à cette condition. Cette singularité prouvait encore que le parti le plus riche devait être victorieux. Ou nedouna pas un moment de relâche aux vaincus; on
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Les poursuivit par-tout. Les simples soldats se retiraieut aisément dans leurs montagnes et daus leurs déserts : les officiers se sauvaieut avec plus de peine ; les uns étaient trahis et livres , les autres se rendaient eux-mêmes dans l'espérance du pardon. Le prince Edouard , Sullivan , ShWidau,' et quelques uns de ses adhérents , se retirèrent d'abord dans les ruines du foi t Auguste , dont il fallut bieutot sortir. A mesure qu'il s'eloiguait il voyait diminuer le nombre de ses amis : la division se mettait parmi eux , et ils se reprochaient 1 un à l'autre leurs malheurs, ils s'aigi -Usaient dans leurs contestatin:, i sur les partis qu'il lallait prendre : plusieurs se retirèrent ; il ne lui resta que Shei idan et Sullivan qui l'avaieut sui\i quaud il partit de France.
Il marcha avec eux cinq jours et cinq nuits , sans presque prendre un moment de repos, et manquant souvent de nourriture. Ses euuemis le suivaient a la piste ; tous les environs étaient remplis de soldats qui le cherchaient, et le prix mis à sa tète redoublait leur diligence. Les horreurs du sort qu il éprouvait étaient en tout semblables à celles où fut réduit son grand-oncle, Charles II, aprts la bataille de Yorcester, aussi funeste que celle de Culloden. Il n'y a pas d'exemple sur La terre d'uue suite de calamités aussi singulières et aussi horribles que celles qui avaient afl!i»étoute sa maison , il était né dans l'exil, et il n'en était sorti que pour traîner, après des victoires, ses partisans sur L'échufaud , et pour errer dans des montagnes: son père. chasse au berceau du palais des rois et de sa pati ie , dont il avait été reconnu L'héritier légitime, a\.ut
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fait comme lui des tentatives qui n'avaient abonti qu'au supplice de ses partisans. Tout ce long amas d: infortunes uniques se présentait sans cesse au cœur du prince , et il ne perdait pas l'espérance : il marchait à pied, s^ns appareil à sa blessure, sans aucun secours, à travers ses ennemis; il arriva enfin dans un petit port nommé Arizaig , à l'occident septentrional de l'Ecosse.
La fortune sembla vouloir alors le consoler. Deux armateurs de Nantes faisaient voile vers cet endroit , **t lui apportaient de l'argent, des hommes et des vivres; mais avant qu'ils abordassent les recherches continuelles qu'on faisait de sa personne l'obligèrent de partir du seul endroit où il pouvait alors trouver sa sûreté; et à peine fut-il à quelques milles de ce port qu'il apprit que ces deux vaisseaux avaient abordé , et qu'ils s'en étaient retournés. Ce contre-temps aggravait encore son infortune. Il fallait toujours fuir et se cacher. Onel , un de ses partisans irlandais au service d'Espagne, qui le joignit dansées cruelles conjonctures, lui dit qu'il pouvait trouver une retraite assurée dans une petite isle voisine, nommée Stornai, la dernière qui est au nord-ouest de l'Ecosse. Ils s'embarquèrent dans un bateau de pécheur : ils arrivent dans cet asile ; mais à peine sont-ils sur le rivage qu'ils apprennent qu'un détachement de l'armée du ducdeCumberland est dans l'i-sle. Le prince et ses amis furent obligés de passer la nuit dans un marais potfr se dérober à une poursuite si opiniâtre. Ils hasardèrent au point du jour de rentrer dans leur petite barque, et de se remettre en mer sans provisions, et sans sa-
voir quelle route tenir ; a peine eurent-ils vogué àcui. milles qu'ils furent entourés de vaisseaux «-nnemis.
Il n v avait plus de salut qu'en échouant entre des rochers sur le rivage d une petite isle déserte et presque inabordable. Ce qui eu d'autres temps eût «té regardé comme une des plus cruelles infortunes , fut pour eux lenr unique ressource: ils cachèrent leur barque derrière un rocher, et attendirent dans ce désert que les vaisseaux anglais fussent éloignés . ou que la mort vint finir taiït de désastres. Il ne restait au prince , à ses amis et aux mateljts. quau peu d'ean-de-vie pour soutenir leur vie malheureuse : on trouva par hasard quelques poissons secs que des pécheurs, poussés par la tempête, avaient laisses sur le rivage. Ou rama d'isle en isle quand les vaiseaux ennemis ne parurent plus. Le prince aborde dans cette même isle de Wist où il était venu prendre terre lorsqu il arriva de France : il v trouve un peu de secours et de repos : mais cette légère consolation ne dura guère ; des milices du duc deCumberlaud arrivèrent au bout de trois jours dans ce nouvel asile. La mort ou la captivité paraissait inévitable.
Le prince avec ses d.-ux compagnons se cacha trois jours et trois nuits dans une caverue. Il fut encore trop heureux de se rembarquer, et d dans nneautre isle déserte, où il resta huit jours avec ymhpw pggyiaioBi d'eau-d«-vie . de pain d'orge, et de poisson salé. On ne pouvait sortir de ce désert rt regagner l'Ecosse qu'en risquant de to nber entre 1m mains des Anglais qui b ' • PI I >'
mais il fallait on périr par la faim , ou prendre ce
parti.
Ils se remettent donc en mer, et ils abordent pendant la nuit. Ils erraient sur le rivage, n'a^int pour habits que dcs4ambeaux déchirés de vêtements à l'usage des montagnards. Ils rencontrèrent au point du jour une demoiselle à cheval , suivie don jeune domestique: ils hasardèrent de lui parler; cette demoiselle était de la maison de Makdonall attachée aux Stuart. Le prince, qui l'avait vue dans le temps de ses succès , la reconnut , et s'en fit reconnaître. Elle se jeta à ses pieds : le prince , ses amis et elle fondaient en larmes, et les pleurs que mademoiselle de Makdonall versait dans cette entrevue si singulière et si touchante redoublaient par le danger où elle voyait le prince ; on ne pouvait faire uu pas sans risquer d'être pris. Elle conseilla au prince de se cacher dans une caverne quelle lui indiqua au pied d'une montagne , près de la cabane d'un montagnard connu d'elle et affidé, et elle promit de venir le prendre dans cette retraite, ou de lni envoyer quelque personne sure qui se chargerait de le conduire.
Le prince s'enfonça doncencore dans unecaverne avec «es fideleseompaguons. Lepavsan montagnard lenr fournit un peu de farine d'orge détrempée .lans de l'eau; mais ils perdirent toute espérance lorsqn'ayaat passé deux jouis daus ce lieu affreux personne ne vint à leur secours. Tous les. environs étaient garnis de milices : il ne restait plus de vivi es à c<s fugitifs ; une maladie cruelle affaiblissait le prince ; son corps était couvert de boutons
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ulcérés: cet état, ce qu'il avait souffert, et tout ce qu'il avait à craindre, mettaient le comble à cet excès des plus horribles misères que la nature humaine puisse éprouver; mais il u'était pas au bout.
Mademoiselle de Makdonall envoie enfin un exprès dans la caverne ; et cet exprès leur apprend que la retraite dans le continent est impossible : qu'il faut fuir encore dans une petite isle nommée Benbéeula , et s'y réfugier dans la maison d'au pauvre gentilhomme qu'on leur indique ; que mademoiselle de Makdonall s'y trouvera , et qae là on verra les arrangements qu'on pourra prendre pour leur sûreté. La même barque qui les avait portés au continent les transporte donc dans cette isle ; ils marchent vers la maison de ce gentilhomme. Mademoiselle de Makdonall s'erubaïque à quelques milles de là pour les aller trouver : mais ils sont à peine arrivés dans l'islequils aporeni:'-:it que le gentilhomme chez lequel ils e »mptaienf trouver un asile avait été enlevé la nuit avec toute sa famille. Le prince et s< s unis se cachent encore dans des maiais. Onel enfin va a L verte ; il rencontra mademoiselle de Makdonall dans une chaumière : elle lui dit quelle pouvait sauver le prince en loi donnant des habits de servantv' qu'elle mrail apportés avec elle, mais qu'elle ne pouvait sauver «ji-e lui . qu'une seul de plus serait sus] i hommes n'hési-
tèrent pas ,'. préfén i sou salut au leur ; ils s rerent en pleurant. ( harles Edouard prit des abits de servante, et suivit , sous le nom ne Betti , ma*
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demoiselle de Makdonall. Les dangers ne cessèrent pas malgré ce déguisement : cette demoiselle et le prince déguisé se réfugièrent d'abord dans l'isie de Skie, à l'occident de l'Ecosse.
Ils étaient dans la maison d'un gentilhomme , lorsque cette maison est tout-à-coup investie par les milices ennemies. Le prince ouvre lui-même la porte aux soldats : il eut le bonheur de n'être pas reconnu; mais bientôt après on sut dans l'isie qu'il était dans ce château. Alors il fallut se séparer de mademoiselle de Makdonall , et s'abandonner seul à sa destinée. Il marcha dix milles suivi d'un simple batelier ; enfin , pressé de la faim et prêt à suc coniber , il se hasarda d'entrer dans une maison dont il savait bien que le maitre n'était pas de son pâtti. «Le fils de votre roi, lui dit-il, vient vous « demander du pain et un habit. Je sais que vous ■ êtes mon ennemi ; mais je vous crois assez, de ver- « tu pour ne pas abuser de ma confiance et de mon « malheur. Prenez les misérables vêtements qui me o couvrent, gardez- les; vous pourrez me les ap- « porter un jour dans le palais des rois de la Grande- « l'retague ». Le gentilhomme auquel il s'adressait fut touché , comme il devait l'être ; il s'empressa de le secourir .autant que la pauvreté de ce pays peut le permettre , et lui garda le secret.
De cette isle il regagna encore l'Ecosse, et se rendit dans la tribu de Morar , qui lui était affectionnée ; il erra ensuite dans le Lockaber , dans le Badenoc.k. Ce fut la qu'il apprit qu'on avait arrêté mademoiselle de Makdonall , sa bienfaitrice , et presque tous ceux qui l'avaient reçu : il vit la liste de
tons ses partisans condamnés par contumace : c'est ce qu'on appelle eu Angleterre un acte d'atteinder. Il était toujours en danger lui-même ; et les seules nouvelles qui lui venaient étaient celles de la prison de ses serviteurs dont on préparait la mort.
Le bruit se répaudit alors eu France que ce prince était au pouvoir de ses ennemis ; ses agents de Versailles effrayés , supplièrent le loi de permettre qu'au moins on fit écrire en sa faveur. Il y avait en France plusieurs prisonniers de guerre anglais ; et les partisans du prétendant s'imagine! eut que cette considération pourrait retende la vengeance de ta cour d'Angleterre, et prévenir l'effusion du sang qu'on s'attendait à voir verser sur les écliafaud s. Le marquis d'Argeuson « alors ministre des affaires étrangères , et frère du secrétaire de la guerre , s'adressa à L'ambassadeur des Provinces-I'nies , VI. Vau-Hoëv, comme à un médiateur. Ces deux ministres se ressemblaient en un point qui les rendait différents de presque tous les hommes d'état, c est qu'ils mettaient toujours de la franchise et de rhumauité où les autres n emploient guejx que la politique.
I ambassadeur Van-Hoéy écrivtl donc une longue lettre au duc de ?>eucastle , secrétaire d'état d" Angleterre : « Puissicz-vous, lui disait il, bannir • cet ait pernicieux que la discorde a enfanté pour « exciter Les hommes à se détruire mutuellement î « misérable politique , qui substitue la \engeauee, •« la haine , la méfiance, l'avidité , aux préceptes " divins de la gloire dis roi» 1 1 àa salai îles peu- « pies ! «
Cette exhortation semblait être pour la substance et pour les expressions d'un autre temps que le nôtre : on la qualifia d'homélie ; elle cboqua le roi d'Angleterre au lieu de l'adoucir. Il fit porter ses plaintes aux Etats-Généraux de ce que leur ambassadeur avait osé lui envoyer des remontrances d'un roi ennemi sur la conduite qu'il avait à tenir envers des sujets rebelles. Le duc de Neucastle écrivit que c'était un procédé inouï ; les Etats-Généraux réprimandèrent vivement leur ambassadeur , et lui ordonnèrent de faire excuse au duc de Neucastle , et de réparer sa faute. L'ambassadeur , convaincu qu'il n'en avait point fait, obéit, et écrivit « que s'il avait manqué , c'était un malheur « inséparable de la condition humaine ». Il pouvait avoir manqué aux lois de la politique , mais non à celles de l'humanité : le ministère anglais et les Etats-Généraux devaient savoir combien le roi de France était en droit d'intercéder pour les Ecossais : ils devaient savoir que quand Louis XIII eut pris la Rochelle , secourue en vaia par les armées navales du roi d'Angleterre Jacques I , ce roi envoya Je chevalier Montaigu au roi de France pour le prier de faire grâce aux Rochelois rebelles ;* et Louis XIII eut égard à cette prière : le ministère anglais n'eut pas la même clémence.
Il commença par tâcher de rendre le prince Charles Edouard méprisable aux yeux du peuple , parcequ'il avait été terrible. On fit porter publiquement dans Edimbourg les drapeaux pris à la journée de Culloden : le bourreau portait celui du prince ; les autres étaient entre les inaius des ratuo-
neurs de cheminée ; et le bourreau les brûla tous dans la place publique. Cette farce elait le prélude des tragédies sanglantes qui suivirent.
On commença ,1e 10 auguste i 746 , par exécuter dix-sept officiers. Le plus considérable était le colonel du régiment de Manchester . nommé Tounley; il fut tra'.ue . av; > fa ;if officiers . sur La claie au lieu du supplice, dans la plaine de henueuglon . pics de Londres : et après ju'on les eut pendus . on leur arracha le cœur dont on leur battit les joues, et on mit leurs membres eu quartiers. Ce supplice est un reste d"une ancienne barbarie : ou arrachait le cœur autrefois aux criminels condamnés quand ils respiraient encore ; ou ne fait aujourd'hui cette exécution que quandils sont étrangles: leur mort est moins cruelle : et l'appareil sanguinaire qu'on y ajoute sert à effrayer la multitude. Il u v eut aucun d'eux qui ne protestât, avant de mourir , qu'il périssait pour une juste cause . et qui n'excitât le peuple a ■ • «battre pour elle. Deux jouis après trois pairs écossais furent condamnes a perdre La tète.
On sait qu'en Angleterre les lois ne considèrent connue nobles que les lords . c'est-à-dire les pairs. Ils sont juges , pour crime de haute trahison , d'une autre manière que le reste de la nation. On choisit, pour présider à leur jugement . un pair à qui «m donne le titre de grand-stnard du royaume ce nom repond à-peu-pres à celui de grand sénéchal. Les pairs de la Grande-Bretagne reçoivent alors ses ordres ; il les convoque dans La u'iand'salle de Westminster par des lot ; 1 de son sceau
et écrites en latin. Il faut qu'il ait au moins dpuxe.
pairs avec lui pour prononcer l'arrêt. Les séances se tiennent avec grand appareil ; il s'assied sous un dais ; le elerc de la couronne délivre sa commission à un roi d'armes qui la lui présente à genoux ; six massiers l'accompagnent toujours, et sont anx portières] de son carrosse quaud il se rend à la salle et quand il en sort, et il a cent guinées par jour pendant l'instruction du procès. Quand les pairs accusés sont amenés devant lui et devaut les pairs , leurs juges , un sergent d'armes crie trois fois , Oyez ! en ancienne langue française: un huissier porte devant l'accusé une liaclie dont le tranchant est tourné vers le grand-stuard ; et quand l'arrêt de mort est prononcé , on tourne alors la hache vers le coupable.
Ce fut avec ces cérémonies lugubres qu'on amena à Westminster les trois lords Balmerino , Kilmarnock , Cromarty. Le chancelier faisait les fonctions de stuard : ils furent tous trois convaincus d'avoir porté les armes pour le prétendant , et condamnés à être pendus et écartelés selon la loi. Le grand-stuard qui leur prononça l'arrêt leur annonça eu même temps que le roi , en vertu de la prérogative de sa couronne, changeait ce supplice en celui de perdre la tête. L'épouse du lord Cromarty , qui avait huit enfants et qui était enceinte du neuvième, alla avec toute sa famille se jeter aux pieds du roi , et obtint la grâce de son mari.
Les deux autres furent exécutés. Kilmarnock , monté sur l'échafaud, sembla témoigner du repentir. Balmerino y porta une intrépidité incbranla ble ; il voulut mourir dans le même habit uni-
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forme sons lequel il avait combattu. Le gouverneur de la tour avant crié , selon l'usage , Vive le roi George ! Balmerino répondit hautement, Vivent le roi Jacques et son digne fils ! Il brava la mort comme il avait bravé ses juges.
On voyait presque tous les jours des exécutions ; on remplissait les prisons d'accusés. Un secrétaire du prince Edouard , nommé 31nrray . racheta sa vie en découvrant au gouvernement des secrets qui firent connaître au roi le danger qu'il avait courn ; il fit voir qu'il y avait en effet dans Londres et dans les provinces un parti caché , et que ce parti avait fourni d'assez grandes sommes d'argent : mais , soit que ces aveux ne fussent pas assez circonstanciés, soit plutôt que le gouvernement craignit d'irriter la nation par des recherches odieuses, on se contenta de poursuivre ceux qui avaient une part évidente à la rébellion. Dix furent exécutés à Yorck , dix à Carlile . quarante-sept à Londres : an mois de novembre on fit tirer au sort des soldats el des bas-officiers, dont le vingtième subit la mort, et le reste fut transporté dans les colonies. On fit mourir encore au même mois soixante et dix perv.nnes à Penrith , à Brumpton , et à Yorck ; dix à Carlile , neuf à Londres. Un prêtre anglican , qui a\ait eu l'imprudence de demander an prince Edouard l'évèché de Carlile tandis que ce prince était en possession de cette ville, y fnt mené à la potence en habits pontificaux : il harangua fortement le peuple en faveur de la famille du roi Jacques , et il pria Dieu pour tous MU qui périssaient comme lui dans cette querelle.
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Celui dont le sort parut le plus à plaindre fut le lord Devenwater : son frère aîné avait eu la tète tranchée à Londres , en 1713 , pour avoir combattu dans la même cause ; ce fut lui qui voulut. que son fils , encore enfant , montât sur l'échafaud , et qui lui dit ; « Soyez couvert de mon sang , et apprenez « à mourir pour vos rois ». Son frère puiné, qui, s'étant échappé alors, alla servir en France, avait été enveloppé dans la condamnation de son frère aîné. Il repassa en Angleterre dès qu'il sut qu'il pouvait être utile au prince Edouard : mais le vaisseau sur lequel il s'était embarqué avec son iils «T~plusieurs officiers, des armes et de l'argent, fut pus par les Anglais. Il subit la même mort que son frère, et avec la même fermeté , eu disant que le roi de France aurait soin de son fils. Ce jeune gentilhomme , qui n'était point né sujet du roi d'Angleterre 1 fut relâché , et revint en France , où le roi exécuta en effet ce que son père s'était promis en lui donnant uue pension à iui et à sa sœur.
Le dernier pair qui mourut par la main du bourreau fut le lord Lovât , âgé de quatre-vingts ans ; e'était lui qui avait été le premier moteur de l'entreprise. Il en avait jeté les fondements dès l'année 174.0 ; les principaux mécontents s'étaient assembles secrètement chez lui ; il devait faire soulever les clans, en 1743, lorsque le prince Charles Edouard s'embarqua. Il employa autant qu'il le put les subterfuges des lois à défendre uu reste de vie qu'il perdit enfin sur l'échafaud ; mais il mourut avec autant de grandeur dame qu'il avait mis dans
sa conduite de finesse et d'art ; il prononça tout haut ce vers d'Horace avant de recevoir le coup .
Dulce et décorum est pro patrià mori.
Ce qu'il y eut de plus étrange , et ce qu'on ne peut guère voir qu'en Angleterre , c'est qu'un jeune étudiant d'Oxford , nommé Painter , dévoué au parti jacobite, et enivré de ce fanatisme qui produit tant de choses extraordinaires dans les imaginations ardentes , demanda à mourir à la place du vieillard condamné. Il fit les plus pressantes instances , qu'on n'eut garde d'écouter. Ce jeune homme ne connaissait point Lovât , mais il savait qu il avait été le chef de la conspiration, et le regardait comme un homme respectable et nécessaire.
Le gouvernement joignit aux vengeances du passé des précautions pour l'avenir ; il établit un corps de milice subsistant vers les frontierus d'Ecosse : on dépouilla tous les seigneurs écossais de leurs droits de juridiction qui leur attachait leurs tribus ; et les chefs qui étaient demeurés fidèles furent indemnisés par des pensions et par d'autre» avantages.
Dans les inquiétudes où l'on était en France sur la destinée du prince Edouard, on avait fait partir, dès le mois de juin , deux petites frégates , qui abordèrent heureusement sur la côte occidentale d'Ecosse où ce prince était desceudu quand il commença cette entreprise malheureuse. On le chercha inutilement dans ce pays et dans plusieurs isies voisine* de la côte du Lockaber. Enfin, le 2y septembre , le
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prince arriva, par des chemins détournés , et an travers de mille périls nouveaux , au lieu où il était attendu. Ce qui est étrange , et ce qui prouve bien que les cœurs étaient à lui , c'est que les Anglais ne furent avertis ni du débarquement , ni du séjour , ni du départ de ces deux vaisseaux. Ils ramenèrent le prince jusqu'à la vue de Brest ; mais ils trouvèrent vis-à-vis le port une escadre anglaise : on retourna alors en baute mer , et on revint ensuite vers les côtes de Bretagne , du côté de Morlaix. Une autre flotte anglaise s'y trouve encore ; on hasarda de passer à travers les vaisseaux ennemis ; et enfin le prince , après tant de malheurs et de dangers , arriva, le 10 octobre 1746, au port de Saint-Paul-de- Léon , avec quelques uns de ses partisans échappés comme lui à la recherche des vainqueurs. Voilà où aboutit une aventure qui eût réussi dans les temps de la chevalerie , mais qui ne pouvait avoir de succès dans un temps où la discipline militaire , l'artible rie, et sur-tout l'argent, décide de tout à la longue. Pendant que le prince Edouard avait erré dans les montagnes et dans les isles d'Ecosse, et que les échafauds étaient dressés de tous côtés pour ses partisans , son vainqueur , le duc de Cumberland , avait été reçu à Londres en triomphe ; le parlement lui assigna vingt-cinq mille pièces de rente ^c'està-dire , environ cinq cent cinquante mille livras , monnaie de France , outre ce qu'il avait déjà. La nation anglaise fait elle-même ce que font ailleurs les souverains.
Le prince Edouard ne fut pas alors au terme de ses calamités ; car étant réfugié en France , et se voyant
obligé à la fin d'en sortir pour satisfaire les Anglais, qui l'exigèrent dans le traité de paix , sou courage aigri par tant de secousses ne \roulnt pas plier sous la nécessité : il résista aux remontrances , aux prières , aux ordres , prétendant qu'on devait lui tenir la parole de ne le pas abandonner. On se crut obligé de se saisir de sa personne ; il fut arrêté , garrotté , mis en prison , conduit hors de France : ce fut là le dernier coup dont la destinée accabla une génération de j'ois pendant trois cents années.
Charles Edouard , depuis ce temps , se caclia au reste de la terre. Que les hommes privés , qui se plaignent de leurs petites infortunes , jettent les yeux sur ce prince et sur ses ancêtres !