‹ Siècles de Louis XIV, et de Louis XVChapitre 27 sur 32 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Louisbourg. Combat de mer : prises immenses que font les Anglais.

Lsï autre entreprise, commencée plus tard que celle de l'amiral Anson, montre bien de quoi est capable une nation commerçante à la fois et guerrière ; je veux parler du siège de Louisbourg : ce ne fut poiut une opération du cabinet des ministres de Londres , ce fut le fruit de la bardiesse des marchands de la Nouvelle-Angleterre : cette colonie , l'une des plus florissantes de la nation anglaise, est éloignée d'environ quatre-vingts lieues de l'isle de Louisbourg ou du Cap-Breton, isle alors importante pour les Français, située vers l'embouchure du fleuve Saint-Laurent , la clef de leurs possessions dans le nord de l'Amérique. Ce territoire avait été confirmé à la France par la paix d'Utrecbt. La pèche de la morue , qui se fait dans ces parages , était l'objet d'un commerce utile, qui employait par an plus de cinq cents petits vaisseaux de Baïonne, de Saint-Jean-de-Luz, du Havre-de-Grace, et d'autres villes ; on en rapportait au moins trois mille tonneaux d'huile , nécessaires pour les manufactures de toute espèce: c'était une école de matelots ; et ce commerce , joint à celui de la morue, faisait travailler dix mille hommes, et circuler dix millions.

Un négociant , nommé Vaugan , propose à ses concitoyens de la Nouvelle-Angleterre de lever des

troupes pour assiéger Louisbourg : on reçoit cette idée avec acclamation ; on fait une loterie dont le produit soudoie une petite armée de quatre mille hommes; on les arme, on les approvisionne, on leur fournit des vaisseaux de transport , tout cela aux dépens des habitants. Ils nomment un général . mais il leur fallait l' agrément de la cour de Londres, il leur fallait sur-tout des vaisseaux de guerre : il n'y eut de perdu que le temps de demander ; la cour envoie l'amiral vVaren avec quatre vaisseaux protéger cette entreprise de tout un peuple.

Louisbourg est une place qui pouvait se défendre et rendre tons ces efforts inutiles si on avait eu assez de munitions; mais c'est le sort de la plupart des établissements éloignés qu'on leur envoie rarerueut d'assez bonne heure ce qui leur est nécessaire. A la première nouvelle des préparatifs contre la colonie le ministre de la marine de France fait partir un vaisseau de soixante-quatre canons chargé de tout ce qui manquait à Louisbourg ; le vaisseau arrive pour être pris à l'entrée du port par les Anglais. Le commandant de la place, après une vigoureuse défense de cinquante jours, fut obligé de se rendre. Les Anglais lui firent les conditions ; ce fut d'amener eux-mêmes en France la garnison, et tous les habitants au nombre de deux mille. On fut étonné à Brest de recevoir quelques mois après une colonie entière de Français que des vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage.

La prise de Louisbourg fut encore fatale à la compagnie française des Indes : elle avait pris à ferme le commerce des pelleteries du Canada , et ses\ais-

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seaux, au retour des graud.es Indes, venaient souvent mouiller à Louisbourg ; deux gros vaisseaux de la compagnie y abordent immédiatement aprèssa prise , et se livrent eux-mêmes. Ce ne fut pas tout ; unefatalité non moins singulière enrichit encore les nouveaux possesseurs du Cap-Breton: un gros bâtiment espagnol , nommé l'Espérance, qui avait échappé à des armateurs , croyait trouver sa sûreté dans le port de Louisbourg comme les autres ; il y trouva sa perte comme eux. La charge de ces trois navires , qui viurent ainsi se rendre eux-mêmes du fond de l'Asie et de l'Amérique, allait à vingt-cinq millions de livres. Si dès long-temps on a appelé la guerre un jeu de hasard, les Anglais en une année gagnèrent à ce jeu trois millions de livres sterling. Non seulement les vainqueurs comptaient garder à jamais Louisbourg ,' mais ils firent des ' préparatifs pour s'emparer de toute la Nouvelle-France.

Il semble que les Anglais dussent faire de plus grandes entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de cent pièces de canon, treize de quatrevingt-dix , quinze de quatre -vingt , vingt -six de soixante-dix, trente-trois de soixante; il y en avait trente-sept de cinquante à cinquante quatre canons ; et au-dessous de cette forme , depuis les frégates de quarante canons jusqu'aux moindres, on en comptait jusqu'à cent quinze : ils avaient encore quatorze galiotes à bombes, et dix brûlots; c'était en tout deux cent soixante-trois vaisseaux de guerre , indépendamment des corsaires, et des vaisseaux de transport : cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune nation n"a eu de pa-

reilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient être armés à la fois , il s'en fallait beaucoup ; le nombre des soldats était trop disproportionné : mais enfin, en 1746 et 1747? les Anglais avaient à la fois une flotte dans les mers de l'Ecosse et d'Irlande, une à Spithead, une aux Indes orientales , une vers la Jamaïque, une à Antigoa, et ils en armaient de nouvelles selon le besoin.

Il fallut que la France résistât pendant toute la guerre, n'ayant en tout qu'environ trente - cinq vaisseaux de roi à opposer à cette puissance formidable. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient sans secours à la merci des flottes anglaises ; si les convois partaient ou de France ou des isles, ils couraient risque étant escortés d'être pris avec leurs escortes. En effet les Français essuverent quelquefois des pertes terribles; car une flotte marchande de quarante voiles, venant en France de la Martinique sous l'escorte de quatre vaisseaux de guerre, fut rencontrée par une flotte anglaise ; il y eu eut trente de pris, coulés à fond, ou échoués : deux vaisseaux de l'escorte, dontl'un était de quatre-vingts canons, tombèrent au pouvoir de l'ennemi.

En vain on tenta daller dans l'Amérique s. ptentrionale pour essayer de reprendre le Cap^Breton , ou pour ruiner la colonie anglaise d'Annapolis dans la Nouvelle-Ecosse: le duc d'Enville, de la maison delà Rochefoucauld, y fut euvové avec quatorze vaisseaux. Celait un homme d'un grand courage^ d'une politesse et d'une douceur de mœurs que

les Français seuls conservent dans la rudesse attachée au service maritime : mais la force de son corps ne secondait pas celle de son ame ; il mourut de maladie sur le rivage barbare de Chiboctou , après avoir vu sa flotte dispersée par des tempêtes. C'est lui dont la veuve s'est fait dans Paris une si graude réputation par ses vertus courageuses, et par la constance d'une ame forte, qualité rare en France. Un des plus grands avantages que les Anglais eurent sur mer fut le combat naval de Finistère; combat où ils prirent six gros vaisseaux de roi, et sept de la compagnie des Indes armés en guerre, dont quatre se rendirent dans le combat, et trois autres ensuite ; le tout portant quatre mille hommes d'équipage.

Londres est remplie de négociants et de gens de mer qui s'intéressent beaucoup plus aux succès maritimes qu'à tout ce qui se passe en Allemagne ou en Flandre : ce fut dans la ville un transport de joie inoui quand on vit arriver dans la Tamise le même vaisseau le Centurion, si fameuxpar son expéditionautour du monde; il apportait la nouvelle de la bataille de Fiuistere, gagnée parce même Anson, devenu à juste titre vice-amiral général, et par l'amiral Waren : on vit arriver vingt-deux chariots charges de l'or, de l'argent, et des effets pris sur la flotte de France. La perte de ces effets et de ces vaisseaux fut estimée plus de vingt millions de Frauce. De l'argent de cette prise on frappa quelques espèces, sur lesquelles ou voyait pour légende Yiniïlerc ; monument flatteur à la fois et encourageant pour la nation, et imitation glorieuse de

J usage qu'avaient les Romains de graver ainsi sur la monnaie courante, comme sur des médailles, les plus grands événements de leur empire. Otte victoire était plus heureuse et plus utile qu'étonnante ; les amiraux Anson et Waren avaient combattu avec dix-sept vaisseaux de guerre contre six vaisseaux de roi, dont le meilleur ne valait pas pour la construction le moindre navire de ia flotte anglaise.

Ce qu'il y avait de surprenant c'est que le marquis de la Jonquiere , chef de cette escadre , eût soutenu long-temps le combat, et donné encore à un convoi qu'il amenait de la Martinique le temps d'échapper. Le capitaine du vaisseau le Windsor s'exprimait ainsi dans sa lettre sur cette bataille: « Je n'ai jamais vu une meilleure conduite que ■ celle du commodore fiançais ; et , pour dire la « vérité, tous les officiers de cette nation ont mon- « tré un grand courage: aucun d'eux ne s'est rendu .< que quand il leur a été absolument impossible de < manœuvrer. »

Il ne restait plus aux Français sur ces mers que sept vaisseaux de guerre pour escorter les Huttes marchandes aux isles de l'Amérique, sous le commandement de .M. de l'Estanduerc : ils furent rencontrés par quatorze vaisseaux anglais ; on se battit comme à Finistère avec le même courage et la même fortune: le nombre l'emporta, et L'amiral Hawkes emmena dans la Tamise six vaisseaux des sept qu'il avait combattus.

La France n'avait plus alors qu'un seul \ de guerre. On connut dans toute sou étendue la faute du cardinal de l'ieuri d'avoir négligé la mer;

cette faute est difficile à réparer. La marine est un art et un grand art. On a vu quelquefois de bonnes troupes de terre formées en deux ou trois années par des généraux habiles et appliqués; mais il faut un long temps pour se procurer une marine redoutable.

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