CHAPITRE XXIX
De l'Inde, de Madrass , de Pondieheri. Expédition de la Bourdonnais. Conduite de Dupleix, etc.
J/E^nAifT que les Anglais portaient leurs armes victorieuses sur tant de mers, et que tout le globe était le théâtre de la guerre , ils en ressentirent enfin les ef'ets dans leur colonie de Madrass. Un homme à la fois négociant et guerrier, nommé Mahé de la Bourdonnais, vengea l'honneur du pavillon français au fond de l'Asie.
Pour rendre cet événement plus sensible, il est nécessaire de donner quelque idée de l'Inde, du commerce des Européans dans cette vaste et riche contrée , et de la rivalité qui régna entre eux , rivalité souvent soutenue par les armes.
Les nations européanes ont inondé l'Inde: on a su y faire de grands établissements ; on y a porté la guerre ; plusieurs y ont fait des fortunes immenses , peu se sont appliqués à connaître les antiquités de ce pays, plus renommé autrefois pour sa religion, ses sciences , et ses lois , que pour ses richesses , qui ont fait de nos jours l'unique objet de nos voyages.
Un Anglais (1), qui a demeuré trente ans dans Je Bengale, et qui sait les langues modernes et anciennes des brames , détruit tout ce vaia amas d'erreurs doat sont remplies nos histoires desIudesT et confirme ce que le petit nombre d'hommes instruits en a pensé. Ce pays est sans contredit le plus anciennement policé qui soit dans le monde ; les savants chinois même lui accordent cette supériorité : les plus anciens monuments que l'empereur Cam-hi avait recueillis dans son cabinet de curiosités étaient tous indiens. Le docte et infatigable Ang'ais quia copié, eu i7-T>4') leur première loj écrite, nommée le Shasta, antérieure au Yeidara, assure que cette loi a quatre mille six cent soixantesix ans d'antiquité dans le temps qu'il la copie : long-temps avant ce monument, le plus ancien de la terre, s'il faut l'en croire, cette loi était consacrée par la tradition, et par des hiéroglyphes antiques.
On ne fait d'ordinaire aucune difficulté dans toutes les relations de l'Inde , copiées sans examen les unes sur les autres, de diviser toutes les nations des Indiens en mahométaus et en idolâtres ; mais, il est avéré que les brames et les banians, loin d'être idolâtres, ont toujours reconnu uu seul Dieu créateur, que leurs livres appellent toujours l'Eternel; ils le reconnaissent encore au milieu de toutes les superstitions qui défigurent leur ancien culte. Wous avons cru , eu voyant les figures monstrueuses exposées dans leurs temples à la vénération publi-
(1) M.Holwell.
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que, qu'ils adoraient des diables , quoique ces peuples n'aient jamais entendu parler du diable ; ces représentations symboliques n'étaient autre chose que les emblèmes des vertus. La vertu en général est figurée comme une belle femme qui a dix bras pour résister aux vices : elle porte une couronne ; elle est montée sur un dragon, et tient du premier de ses bras droits une pique dont la pointe ressemble aune fleur de lis. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail de toutes leurs antiques cérémonies , qui se sont conservées jusqu'à nos jours , ni de discuter le Chastubat et le Veidam , ni de montrer à quel point les brames d'aujourd'hui ont dégénéré de leurs ancêtres; mais quoique leur asservissement aux Tartares, l'horrible cupidité et les débauches des Européans établis sur leurs côtes, les aient rendus pour la plupart fourbes et méchants , cependant l'auteur, qui a vécu si long-temps avec eux, dit que les brames qui n'ont point été corrompus par aucune fréquentation avec les commerçants d'Europe, ou par les intrigues des cours des nababs , « sont le « modèle le plus pur de la vraie piété qu'on puisse « trouver sur la face de la terre. »
Le climat de l'Inde est sans contredit le plus favorable à la nature humaine; il n'est pas rare d'y voir des vieillards de six vingts ans. Les tristes mémoires de notre compagnie des Indes nous apprennent que dans une bataille livrée par un autre tyran , l'un des deux, nommé Anaverdikan , que nous fîmes assassiner dans le combat par un traître de ses suivants, était âgé de cent sept années, et qu'il avait ramené trois fois ses soldats à la charge. L'empe-
reur Aurengzeb vécut plus de cent ans. ]NTisan Elmoluk, grand chancelier de l'empire sous Mahoraet-Sha, détrôné et rétabli par Sha-Nadir, est mort à làge de cent ans révolus. Quiconque est sobre dansées pays jouit d'une vie longue et saine.
Les Indiens auraient été les peuples du monde les plus heureux s'ils avaient pu demeurer inconnus aux Tartares et à nous. L'ancienne coutume immémoriale de Le .s philosophes de finir leurs jourssur un bûcher, dans l'espoir de recommencer une nouvelle carrier • , et celle des femmes de se brûler sur le corps de leurs maris pour renaître avec eux sous une forme différente, prouvent une grande superstition, mais aussi un grand courage dont nous n'approchons pas. Ces peuples autrefois avaient horreur de tuer leurs semblables, et ne craignaient pas de se tuer eux-mêmes. Les femmes dans les castes des brames se brûlent encore, mais plus rarement qu'autrefois. >"os dévotes affligent leur corps: celles-ci le détruisent, et toutes vont contre le but de la nature dans l'idée que ce corps sera plus heureux. m
L'horreur de répandre le sang des bêtes augmenta chez cette antique nation celle de répandre le san^des hommes. La douceur de leurs mœurs eu fit toujours de très mauvais soldats ; c'est nue vertu qui a cause leurs malheurs , et qui les a faits esclaves. Le gouvernemeut tartare . qui est précisément celui de nos anciens grands lie:s, soumet presque tous ces peuples à de petits brigands, nommés par des yice-rois, lesquels sont institues par l'empereur. Tous ces tyrans sont très riches, et le peuple très
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pauvre. C'est cette administration qui fut établie clans L'Europe,- dans l'Asie et dans l'Afrique, par les Goths , les Vandales , les Francs , les Turcs , tous originaires de la Tartarie ; gouvernement entièrement contraire à celui des anciens Romains , et encore plus à celui des Chinois , le meilleur qui soit sur la terre après celui du petit nombre de peuplades policées qui ont conservé leur liberté.
Les Marattes , dans ces vastes pays , sont presque les seuls qui soient libres. Ils habitent des montagnes derrière la côte de Malabar , entre Goa et Bombai , dans l'espace déplus de sept cents milles. Ce sont les Suisses de l'Inde , aussi guerriers , moins policés , mais plus nombreux , et par-là plus redoutables. Les vice-rois qui se font la guerre achètent leurs secours, les paient , et les craignent.
La prodigieuse supériorité de génie et de force qu ont les Européans sur les Asiatiques orientaux est assez prouvée par les conquêtes que nos peuples ont faites chez ces nations, et qu'ils se disputent encore tous les jours. Les Portugais , établis les premiers sur les côtes de l'Inde , portèrent leurs armes et leur religion dans l'étendue déplus de deux mille lieues, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à Malaca , ayant des comptoirs et des forts qui se secouraient les uns les autres. Philippe II , maître du Portugal , aurait pu former dans l'Inde une domination aussi avantageuse pour le moins que celle du Pérou et du Mexique; et sans le courage et l'industrie des Hollandais et ensuite des Anglais , le pape aurait donné plus d'évêchés réels dans ces vastes contrées qu'il n'en confère en Italie , et en aurait
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retiré plus d'argent qu'il n'en levé sur les peuples devenus ses sujets.
Ou n'ignore pas que les Hollandais sont ceux qui ont les plus grands établissements dans cette partie du moudedepuis les isles delà Sonde jusqu'à la côte de Malabar : les Anglais viennent après eux ; ils sont puissants sur les deux côtes de la presqu'isle de l'Inde et jusque dans le Bengale : les Français , arrivés les derniers, ont été les plus mal partagés : c'est leur sort dans l'Inde orientale comme dans l'occidentale.
Leur compagnie établie par Louis XIV, anéantie en i 7 i 2 , renaissante , en 1 720 , dans Poudicbery , paraissait , ainsi qu'on l'a déjà dit, très florissante : elle avait beaucoup de vaisseaux, de commis , de directeurs, même des canons et des soldats; mais elle n'a jamais pu fournir le moindre dividende à ses actionnaires du produit do son commerce. C'est la seule compagnie de l'Europe qui soit dans ce cas ; et au fond ses actionnaires et ses créanciers n'ont jamais été payés que de la concession faite par le roi d'une partie de la ferme du tabac , absolument étrangère à son négoce : par cela même elle florissait à Pondicbery ; car l'argent de ses retours était employé à augmenter ses fonds , à fortifier la ville, à l'embellir, à se ménager dans l'Inde des alliés utiles.
Dupleix, homme aussi actif qu'intelligent, et aussi méditatif que laborieux, avait dirigé longtemps le comptoir de Cbanderuagor sur le Gange, dans la fertile et riche province de Beugaîe , à onze
cents milles de Pondichery , y avait formé un vaste établissement, bâti une ville, équipé quinze vaisseaux: c'était une conquête de génie et d'industrie, bien préiérable à toutes les autres. La compagnie trouva bon que cbaque particulier fît alors le commerce pour son propre avantage. L'administrateur en la servaut acquit une iiumense fortune. Chacun s'enrichit. Il créa encore un autre établissement à Patna, en remontant le Gange jusqu'à trente lieues de Bénarès , cette antique école des brachmanes. Tant de services lui méritèrent le gouvernement général des établissements français à Pondichery , en 1742. Ce fut alors que la guerre s'alluma entre l'Angleterre et la France. On a déjà remarqué que le contre-coup de ces guerres se fait toujours sentir aux extrémités du monde eu Asie et en Amérique. Les Anglais ont, à quatre-vingt-dix milles de Pondichery, la ville de Madrass dans la province d'Arcat : cet établissement est pour l'Angleterre ce que Pondichery est pour la France. Ces deux villes sont rivales ; mais le commerce est si vaste de ce monde au nôtre, l'industrie européane est si active, si supérieure à celle des Indiens, que ces deux colonies pouvaient s'enrichir sans se nuire. .
Dupleix, gouverneur de Pondichery, et chef de la nation française dans les Indes, avait proposé la neutralité à la compagnie anglaise 1 rien, n'était plus convenable à des commerçants qui ne doivent point vendre des étoffes et du poivre à main armée : le commerce est fait pour être le lien des nations, pour consoler la terre, et non pour la dévaster. L'humanité et la raison avaient fait ces offres ; la
fierté et l'avarice les refusèrent. Les Anglais se flattaient, non sans vraisemblance, d'être aisément vainqueurs sur les mers de l'Inde comme ailleurs , et d'anéantir la compagnie de France.
Mahé de la Bourdonnais était , comme les du Quesne, les Bart, les du Gué-Trouin, capable de iaire-btâucoup avec peu, et aussi intelligent dans le commerce qu'habile dans la marine ; il était gouverneur des isles de Bourbon et delà Maurice ,'nomme à ces emplois par le roi, et gérant au nom delà compagnie ; ces isles étaient devenues florissantes sous son administration : il sort enfin de l'isle de Bourbon avec neuf vaisseaux armés par lui eu guerre, charges d'environ deux mille trois cents blancs et de huit cents noirs , qu'il a disciplinés luimême, et dont il a fait de bons cauomlers. Une escadre anglaise sotïs l'amiral Barnet croisait dans ces mers, défendait Madrass, inquiétait PondLlierv , et faisait beaucoup de prises. Il attaque cette escadre, il la disperse, et se hâte d'aller mettre, le siège devant Madrass.
Des députés vinrent lui représenter qu'il n'était pas permia d'attaquer les terres du graad-mogoi. Ils avaient raison; c'est le comble de la faiblesse asiatique de le Souffrir , et de l'audace européane de le tenter. Les Français débarquent sans résistance; leur canon est amené devant les murailles de la ville mal fortifiée, défendue par une garnison de cinq cents soldats. L'établissement anglais consistait dans le fort Saint-George , où étaient tous les magasins : dans la ville qu'on nomme Blanche , qui n'est habitée que par des Européaus ; daus celle
qu'on nomme Noire , peuplée de négociants et d'ouvrxers de toutes les nations de l'Inde, juifs , banians, arméniens , mahométans , idolâtres , nègres de différentes espèces , indiens rouges , indiens de couleur bronzée: cette multitude allait à cinquante mille âmes. Le gouverneur fut bientôt obligé de se rendre. La rançon de la ville fut évaluée Tonze cent mille pagodes , qui valent environ neuf millions de France.
La Bourdonnais avait un ordre exprès du ministère « de ne garder aucune des conquêtes qu'il pource rait faire dans l'Inde »; ordre peut-être inconsidéré, comme tous ceux qu'on donne de loin sur des objets qu'on n'est pas à portée de connaître. Il exécuta ponctuellement cet ordre, et reçut des otages et des sûretés pour le paiement de cette conquête qu'il ne gardait pas. Jamais on ne sut ni mieux obéir , ni rendre un plus grand service: il eut encore le mérite de mettre l'ordre dans la ville , de calmer les frayeurs des femmes , toutes réiugiées dans des temples et dans des pagodes , de les faire reconduire chez elles avec honneur \ et de rendre enfin la nation victorieuse respectable et chère aux vaincus.
Le sort de la France a presque toujours été que ses entreprises , et même ses succès hors de ses frontières, lui sont devenus funestes. Dupleix , gouverneur de la compagnie des Indes , eut le malheur d'être jaloux de la Bourdonnais: il cassa la capitulation s'empara de ses vaisseaux, et voulut même le faire arrêter. Les Anglais et les habitants de Madrass , qui comptaient sur le droit des gens, demeurèrent interdits quand on leur annonça la violation du
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traite et de la parole d'honneur donnée par la Bourdonnais : mais l'iudignation fut extrême quand Dupleix , s'ttant rendu maitre de la ville Noire, la détruisit de fond en comble. Cette barbarie fit beaucoup de mal aux qolons innocents , sans aire aucun bieuanx Français : la rançon qu'on devait recueillir fut perdue , et le nom français fut en horreur dans l'Inde.
Au milieu des aigreurs, des reproches, des voies de fait, qu'une telle conduit- produisait, Di fit signer par le conseil de Pondichery , et pa: les principaux citoyens qui étaient a ses ordres, les mémoires les plus outrageants contre son rival : on l'accusait d'avoir exige de Madrass une rançon trop faible, et d'avoir reçu pour lui des présents trop considérables.
Enlîn . pour prix du plus signale service . le vainqueur de Madrass en arrivant à Paris fut enfermé à la Bastille. Il y resta trois ans et demi, pendant qu'on envoyait chercher des témoins contre lui dans 1 Inde : la permission de voir sa femme et ses enfant-- lui fut refusée. Cruelleme-î puni sur le soupçon seul , il contracta dans sa prison une maladi- mortelle : mais avant que cette persécution terminât sa vie il fut déclaré i -noceur par la commission du conseil nommée pour le ,uger. On douta si dans cet état c'était une consolation ou une douleur de plus d'être justifié si tard et si inutile- Nulle récompense pour sa famille de la part de la cour : tout le publiclui eu donnait une flatteuse en nommant la Bourdonnais le vendeur de la Fiance, et la victime de l'envie.
Mais bientôt le public pardonna à son ennemi Dupleix quand il défendit Pondicbery contre les Anglais , qui l'assiégèrent par terre et par mer. L'amiral P>oscaven vint l'assiéger avec environ quatre mille soldats anglais ou hollandais et autant d'indiens , renforcés encore de la plupart des matelots de sa flotte , composée de vingt et une voiles. M. , Dupleix fut à la fois commandant, ingénieur, artilleur , munitionnaire : ses soins infatigables furent secondés par M. de Bussi , qui repoussa souvent les assiégeants à la tète d'un corps de volontaires. Tous les officiers y signalèrent un courage qui méritait la reconnaissance de la patrie. Cette capitale des colonies françaises , qu'on n'avait pas crue en état de résister , fut sauvée cette fois : ce fut une des opérations qui valurent enfin à M. Dupleix le grand cordon de Saint-Louis , bonneur qu'on n'avait jamais fait à aucun homme hors du service militaire. Nous verrons comme il devint le protecteur et le vainqueur des vice-rois de l'Inde, et quelle catastrophe suivit trop de gloire.