CHAPITRE X
Nouvelles disgrâces de l'empereur Charles VII. Bataille de Dettingue.
JL aitt de belles actions ne servaient de rien au but principal ; et c'est ce qui arrive dans presque tontes les guerres. La cause de la reine de Hongrie n'en était pas moius triomphante. L'empereur Charles VII , nommé en effet empereur par le roi de France , n'en était pas moins chassé de ses états héréditaires , et n'était pas moins errant dans l'Allemagne. Les Français n'étaient pas moins repoussés au Rhin et au Mein. La Fiance enfin n'en était pas moins épuisée pour une cause qui lui était étrangère , et pour une guerre qu'elle aurait pu s'épargner ; guerre entreprise par la seule ambition du maréchal de Belle-Isle , dans laquelle on n'avait que peu de chose à gagner et beaucoup à perdre.
L'empereur Charles VII se réfugia d'abord dan* Augsbourg , ville impériale et libre , qui se gouverne en république , fameuse par le nom d Auguste, la seule qui ait conservé les restes, quoi-
que défigurés , de ce nom d'Auguste , autrefois eoininnu à tant de villes sur les frontières de la Germanie et des Gaules. Il u "y demeura pas longtemps; et eu la quittant, au mois de juin i- + 3, il eut la douleur d'y voir entrer un colonel de houssards , nommé Mentzel , fameux par ses férocités et ses brigandages, qui le chargea d'injures dans les rues.
Il portait sa mallieureuse destinée dans Francfort, ville encore plus privilégiée qn'Augsbourg , et dans laquelle s'était faite son élection à l'empire ; mais ce fut pour y voir accroître ses infortunés. 11 se donnait nue bataille qui décidait de son sort à quatre milles de son nouveau reluge.
Le comte Stair, Ecossais , l'un des élevés du duc de Mailborough, autrefois ambassadeur en France, avait marche vers Francfort à la tète d'une armée de cinquante mille hommes , composée d'Anglais, d'Hanovrieus et d'Autrichiens. Le roi d'Angleterre arriva avec son second fils , le duc de Cumberland , après avoir passé à Francfort daus ce même asile de l'empereur . qu il reconnaissait toujours pour son suzerain , et auquel il faisait la guerre dans l'espérance de le détrôner.
Le maréchal duc de Noailles, qui commandait l'année opposée au roi d'Augleterre , avait rorte les armes dès l'âge de quinze ans: il avait commandé en Catalogne dans la guerre de 1701, et passa depuis par toutes les fonctions qu'on peut avoir dans le gouvernement : à la tète des finances au commencement de la régence , général d'armée , et miuislre d'état, il ne cessa daus tous ces esta
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plois de cultiver la littérature; exemple autrefois foraniii,] chez les (irees et chez les Romains , mais rare aujourd'hui dans l'Europe. Ce général , par une manœuvre supérieure , lut d'abord le maître «le la campagne, li côtoya l'armée du roi d'Angleterre qui avoit le Mein e:itre elle et les Français ; il lui coupa les vivres en se rendant maître des passages au-dessus et an-dessous de leur camp.
Le roi d'Angleterre s'étoit poste dans Aschafcnbourg, ville sur le Mein , qui appartient à l'électeur de Maieueé. il avait lait cette démarche malgré le comte de Stair, son général, et commençait à s'en repentir. 11 y voyait son armée bloquée et affamée par le maréchal de Noailles ; le soldat fut réduit à la demi-ration par jour; on manquait de fourrages au point qu'on proposa de couper les jarrets aux chevaux, et on l'auroit fait si on était resté encore deux jours clans celte position. Le roi d'Angleterre fut obligé enfin de se retirer pour aller chercher des vivres à Kanau sur le chemin de Francfort ; mais en se retirant il était exposé aux batteries du canon ennemi placé sur la rive du Mein. Il fallait faire marcher en hâte une armée que la disette af aiblissait, et dont l'arriere-garde pouvait être accablée par l'année f'rancarle maréchal de Noailles avait eu la préeau! ioa de jeter' des ponts entre Dettingue et A3chafenbourg, cur le chemin de Ifauau ; et les Anglais, I joint à leurs fautes celle de lais;:r établir c«.s ponts. Le 26 juin, au milieu delà nuit, le roi d'Angleterre ht décamper son armée dans le plus grand silence, et hasarda cette marche préci-
DE LOUIS XV. Sj
pitee et dangereuse à laquelle il était réduit. Le .maréchal de Noailles voit les Anglais qui seiu- Llent marcher à leur perte dans un chemin étroit entre une montagne et Sa rivière. Il ne manqua pas d'abord de (aire avancer tous les escadrons composés de la maison du roi , de dragons et de houssards , vers le, village de Dettiugue , devant lequel les Anglais devaient passer. Il fait défiler sur deux ponts quatre brigades d'infanterie avec celle des gardes françaises : ces troupes avaient ordre de rester postées daus le village de Dettiugue en-decà d'un ravin profond; elles n'étaient poini" appercues des Anglais, et le maréchal voyait tout ee que les Anglais faisaient. M. de Valliere . lieutenant-géuéral , homme qui avait poussé le service de l'artillerie aussi loiu qu'il peut ader, tenait ainsi dans un défilé les ennemis entre deux batteries qui plongeaient sur eux du rivage. Us devaient passer par un chemin creux qui est entre Dettiugue et un petit ruisseau : on ne devait fondre sur eux qu'avec un avantage certain. Le roi d'Angleterre pouvait être pris lui-même : c'était enfin uu de ces moments déeisiis qui semblaient devoir mettre fin à la guerre.
Le maréchal recommande au duc de Grammont. son neveu, lieutenaut-genéral et colonel des gardes , d'attendre dans cette position que l'ennemi vint lui-même se livrer. Il alla malheureusement reconnaître un gué pour faire encore avancer de la cavalerie : la plupart des olliciers disaient qu'il eut mieux fait de rester à l'armée pour se faire obéir. H cïivova faire occuper le poste d'Ascliafc i
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bourg par cinq brigades ; de sorte que les Anglais étaient pris de tons cotés. Un moment d'impatience dérangea toutes ces mesures.
Le duc de Grammont crut que la première colonne ennemie était déjà passée, et qu'Li n'y avait qu'à fondre sur une arriere-garde qui ne pouvait résister ; il fit passer le ravin à ses troupes-. Quittant ainsi un terrain avantageux où il devait rester, il avance avec le régiment des gardes et celui d-j Noailles infanterie dans une petite plaine qu'on appelle champ des coqs: les Anglais, qui défilaient en ordre de bataille , se formèrent bientôt. Par-là les Français , qui avaient attiré les ennemis dans le piège , y tombèrent eux-mêmes. Ils attaquèrent les ennemis en désordre et avec des forces inégales : le canon que M. de Yalliere avait établi le loug du Mein , et qui foudroyait les ennemis par le flanc, et sur -tout les Hanovriens , ne fut plu» d'aucun usage, parcequ'il aurait tiré contre les français mêmes. Le maréchal revient dans le moment qu'on venait de faire cette faute.
La maison du roi à cheval, les carabiniers, enfoncèrent d'abord par leur impétuosité deux ligne» entières d'infanterie ; mas ces lignes se reformèrent dans le moment, et enveloppèrent les Français. Les officiers du régiment des gardes marchèrent hardiment à la tête d'un corps assez faible d'infanterie; vingt et un de ces officiers furent tués sur la place , autant furent dangereusement blessés : le régiment des gardes fut mis dans une déroute entière.
Le duc de Chartres, depuis duc d Orléans , îe
prinee de Clermont , le comte d'En, le dnc de Penthierre, malgré sa grande jeunesse , faisaient des efforts pour arrêter le desordre. Le comte de Noailles eut deux chevaux de tues sons lui: son frère , le duc d'Aveu , fut renvers*.
Le marquis de Puysegur , fils dn maréchal de ce nom . parlait aux soldats de son régiment . courait après eux, ralliait ce qu'il pouvait, et en tua Je sa main quelques uns qui ne voulaient plus suivre, et qui criaient sauve qui peut. Les princes et les ducs de Biron , de Luxembourg , de Richelieu , de Pequigni-Chevreuse, se mettaient a la tète des brigades qu'ils rencontraient, et s'enfoncèrent dan* les lignes des ennemis.
D'un autre côté la maison du roi et les carabiniers ne se rebutaient point: on vovait ici une troupe de gendarmes, là une compagnie des gardes , cent mousquetaires dans un autre endroit, des compagnies de cavalerie savaucant avec des chevaux-légers ; d'autres qui suivaient les carabiniers ou les grenadiers a cheval , et qui couraient aux Anglais le sabre a la main, avec plus de bravoure que d'ordre. Il y eu avait si peu, qu'environ cinquante mousquetaires , emportes par leur courage, pénétrèrent dans le régiment de Baraterie du lord Stair. Ymgt-sept officiers de la maison du roi à cheval périrent dans cette confusion , et soixante -six furent blessés dangereusement. Le comte d'Eu, le comte dHarcourt , le comte de Beuvron, le duc de Boufflers, furent blessés; le comte de la Motbe-Houdancour , chevalier d'honneur de la reine , eut son cheval tué, fui foulé
PRECIS DU SIECLE longtemps aux pieds dos chevaux, et remporté
presque mort : le marquis de Goûtant eut le bras cassé; le duc de R.ochecbopartfl premier gentilhomme de la chambre , ayant été blesse deux fois , et combattant encore, fut tué sur la place: les marquis de Sabrau , de Fleuri , le comte d'Estrade, le comte de Rostaing, y laissèrent la vie. Parmi les singularités de cette triste journée on ne doit pas omettre la mort d'un comte de Boufflers de la branche de Rémianconrt : c'était un enfant de dix ans et demi ; un coup de canon lui cassa la jambe; il reçut le coup, se vit couper la jambe, et mourut avec un égal sang- froid : tant de jeunesse et tant de courage attendrirent tous ceux qui furent témeius de sou malheur.
La pert? n'était guère moins considérable parmi les o/iiçiers anglais. Le roi d'Angleterre combattait à pied et à cheval , tantôt à la tète de la cavalerie , tantôt à celle de l'infanterie. Le duc de Cumberland fut blessé à ses côtés : le duc d'Aremberg , qui commandait les Autrichiens, reçut une balle de fusil au haut de la poitrine. Les Anglais perdirent plusieurs orfîciers généraux. Le combat dura trois heures: mais il était trop inégal J le courage seul avait à combattre la valeur , le nombre et la discipline. Enfin le maréchal de ouailles ordonna la retraite.
Le roi d'Angleterre dîna sur le champ de bataille, et se retira ensuite , sans même se donner le temps d'enlever tons ses blessés, dont il laissa environ six cents, que le lord Stair recommanda à la générosité du maréchal de Noaille* : les Français les re?
*ueillirerit comme des compatriotes : les Anglais et eux se traitaient en peuples qui se respectaient.
Les deux généraux s'écrivirent des lettres qui font voir jusqu'à quel point on peut pousser la politesse et l'humanité au milieu des horreurs de la guerre.
Cette grandeur d'ame n'était pas particulière au comte Stair et au duc de Noailles : le dnc de Cumberland sur-tout fit un acte de générosité qui doit être transmis à la postérité. Un mousquetaire , nommé Girardeau , blessé dangereusement , avait été porté près de sa tente : on manquait de chirurgiens , assez occupés ailleurs; on allait panser le prince, à qui une halle avait percé la jambe : « Commencez , dit le prince , par soulager cet office cier français ; il est plus blessé que moi ; il manque- ■ rait de secours , et je n'en manquerai pas >•.
Au reste la perte fut à-peu-prés égale dans les deux armées. Il y eut du coté des alliés deux mille deux cent trente et un hommes , tant tués que blessés : on sut ce calcul par les Anglais, qui rarement diminuent leur perte , et n'augmentent guère celle de leurs ennemis.
Les Français souffrirent une grande perte en faisant avorter le fruit des plus belles dispositions par cette ardeur précipitée et cett^ indiscipline qui leur avait fait perdre autrefois les batailles de Poitiers, de Créci , d'Azincourt. Celui qui écrit cette histoire vit, six semaines après, le comte Stair à la Haye ; il prit la liberté de lui demander ce qu'il pensait de cette bataille. Ce
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général lui répondit: «Je pense que les Francaisont «fait une grande faute, et nous deux: la vôtre a « été de ne savoir pas attendre ; les deux nôtres ont « été de nous mettre d'abord dans un danger évident «d'être perdus, et ensuite de n'avoir pas su pro- « fiter de la victoire. »
Après cette action beaucoup d'officiers français et auglais allèrent à Francfort, ville toujours neutre, où L'empereur vit l'un après l'autre le comte Stair et le maréchal de Noailles , sans pouvoir leur marquer d'autres sentiments que ceux de la patience dans sou infortune.
Le maréchal de Noailles trouva l'empereur accablé de chagrin , sans états , sans espérance , n'ayant pas de quoi faire subsister sa famille dans cette ville impériale , où personne ne voulait faire la moindre avance au chef de l'empire : il lui donna une lettre de crédit de quarante mille écus, certain de n'être pas désavoué par le roi son naître. Voilà où en était réduite la majesté de l'empire romain.