Trochu, Œuvres posthumes, tomo !•', p
télégramme du général d'Hugues fait connaître que tout le matériel d'arti]lerie aura été enlevé vers 5 heures, sauf, peut-être, un certain nombre de projectiles*.
Mais des difficultés imprévues se présentent. Une pièce de 16® entraîne, sur la pente glissante qui conduit à Neuilly- Flaisance, le chariot et les chevaux qui la transportent. Avec eux, elle va rouler dans un ravin. Sur le plateau reste un autre canon, de 24, dont l'affût a été brisé par un projectile. De vains efforts sont tentés pour le ramener en temps opportim. Finalement il faut y renoncer, en se réservant d'aller reprendre ces deux trophées, ce qui sera fait dans la nuit du 30 au 31 décembre '.
Quant aux troupes, elles ont déjà commencé leur retraite. Une partie de la division d'Hugues s'établit dans les carrière» de gypse qui déchirent les flancs du plateau vers Rosny. C'est une vue grandiose et bizarre que celle de ses bivouacs sous ces hautes voûtes, aux arceaux irréguliers. Puis la division reflue tout entière au delà du fort de Rosny et marche vers Charenton. Cette retraite, commencée de nuit et qui continue sous le ciel bas et sombre d'une des dernières matinées de décembre, prend bientôt les aspects d'une déroute. < La rue charriait de l'artillerie, des mobiles bretons, des marins, des lignards, des chasseurs; des officiers d'état major galopaient, bride abattue, dans le tas, tous les bataillons me. lés, les compagnies perdues, un affi-eux pêle-mêle de déroute, un souffle effarant de panique balayant les troupes '. » Puis on s'installe au camp de Saint-Maur, dans des baraques ouvertes à tous les vents. Aussitôt les mobiles de les déserter.
1. Ducrot, tome III, p. 24a; Vinoy, p. 347. Voir le texte de celte dùpéche, Ibidem, p. 505. VÈtat-major prussien, tome IV, p. 760, ne mealioane pas celte reprise du feu vers minuit.
2. Ducrot, tome III, p. 242; État-major prussien, tome IV, p. 781; Vinoy, p. 347 el 848. Voir les télégrammes du général d'Hugues, du colonel Sloll'el et de Tamiral Saisset (<{>>] o, ei^so, i^so) [Ibidem, p. 5a5 et 606]. c L*énergique commandant du mont d*Avron colonel StolTel, procéda à révacuation avec une habileté telle qu'il n'y laissa qu'une seule bouche à feu hors d'état de servir. » (Moltke, la Guerre de 1870, p. sai.)
3. G. Toudouze, p. 295 et suiv. ; G. Berlin, p. 42. — Les 3 bataillons de mobiles de la Seine pillent des voitures de pain destinées à la garde nationale.
Il ne reste personne ; tous se sont réfugiés à Vincennes, où les cabarets regorgent '.
L'ennemi, supposant que le plateau est toujours occupé, rouvre le feu à 8 heures du matin. Vers 10 heures et demie, deux bataillons du 112*, restés dans Tavancée du fort de Rosny, partent à leur tour pour regagner le Moulin-Saquet. De même la garde nationale rentre à Paris. Derrière elle, les divisions Bellemare et Mattat occupent, Tune Montreuil et Bagnolet, Tautre Fontenay et Nogent ; la brigade Reille demeure à Bondy, dont les batteries sont en partie désarmées. Il y reste trois pièces de 24 à la batterie des Gravats et six canons de 12 de siège à la barricade de la route de Metz. Masquées avec soin, ces bouches à feu ne devront tirer qu'en cas d'attaque du village*.
Les Allemands sont parvenus à nous déloger d'Avron au prix de pertes très faibles : 11 tués et 22 blessés. Dans la matinée du 30, ils poussent vers le plateau des patrouilles qui le trouvent désert. Il n'y reste que la pièce de 24 dont •nous avons parlé et un grand nombre de projectiles. Dès lors ils dirigent leur feu uniquement sur les forts de Rosny et de Nogent, qui supportent de nombreuses atteintes'*. Le premier surtout est l'objectif de la plupart des pièces du Raincy et de Gagny, tirant par-dessus Avron. «Des coups habilement dirigés sur la pièce de Pavancée du fort le prirent d'écharpe et vinrent, en plongeant, frapper le mur d'escarpe de la courtine. » Celle-ci n'a qu'un mètre d'épaisseur, sans aucun terrassement. Les obus allemands la traversent aisément et pénètrent dans les casemates, tuant ou blessant plusieurs hommes. Il faut aussitôt doubler la muraille de sacs
1. G. Toudouze, p. 311. — D'après G. Berlin, p. 42 et suiv., plus de 200 mobiles de la Seine tentèrent de rentrer dans Paris. Le 8« bataillon aurait perdu à Avron 6o hommes, un dixième de son effeclif.
2. Ducrot, tome III, p. 242 et suiv.; Vinoy, p. 348 et 349. Voir deux télégrammes de Vinoy et du gouverneur (Ibidem, p. 506). — D'après le Journal des marches de la î^ armée (Ducrot, tome III, p. 420), à dater du 29 décembre, il ne reste que 4 bataillons à Bondy et 2 à Rosny. Suivant Ducrot, tome UI, p. 214, il y aurait, à Bondy, le l«' bataillon du Tarn, le 3» de la Seine-Inférieure, les éclaireurs de la Seine. Les 2^ et 3^ bataillons du Tarn sont à Merlan.
3. État-major prussien, tome IV, p. 781; Moltke, la Guerre de i870, p. 321.
à terre, et ce travail se reproduira pour tous ceux de nos forts qui seront attaqués, tant ils sont restés inférieurs aux progrès accomplis ^
Les jours suivants, le bombardement continue contre nos ouvrages de Test et les villages voisins. Noisy-le-Sec est si particulièrement visé que la division Bellemare doit l'évacuer pour se porter, la brigade Colonîeu à Bagnolet, la brigade Fournès à Montreuil (30 décembre)*. On construit des batteries dans Tintervalle des forts, mais sans ouvrir le feu, parce que, croit -on, l'ennemi opérera une attaque sérieuse contre eux et qu'il faut se ménager la riposte ^ Il envoie ses projectiles jusque dans Montreuil, à sept kilomètres de ses batteries. Nos pertes sont pourtant faibles et le résultat matériel de cette attaque se borne à l'évacuation d'Avron. A aucun moment l'ennemi ne tentera de s'y établir.
Quant à l'effet moral de cet épisode, il est des plus fâcheux. Le bulletin qui l'annonça « répandit chez nous une agitation d'esprit qu'il est facile d'imaginer. Il parlait de la phase nouvelle dans laquelle entrait le siège et laissait entendre, de façon assez claire, que cette phase n'était autre que le bombardement. . .
« Ce fut dans toute la population comme un moment de stupeur et l'étonnement fit bientôt place à la colère. Quoi ! il y avait quatre mois que nous eussions pu occuper le plateau d'Avron-, il y avait un mois que nous l'occupions de fait, sans y avoir été inquiétés un seul jour, et l'on n'y avait fait aucun des travaux nécessaires. . . ? A quoi donc son-
1. Vinoy, p. 349 et 350; Ducrot, tome III, p. 243. — Lo fort de Rosny tira 154 coups seulement, le 28 décembre (La Roociére, p. 265).
2. Ducrot, tome III, p. 245. — Dans la nuit du 30 au 31, des marins protégés par les francs-tireurs Anquetil ramènent du plateau d*Avron les 2 pièces abandonnées par nous. L'évacuation des projectiles est terminée le 2 janvier.
Le 31, 2 pièces de 16^ sont amenées à la redoute de La Boissière et 3 pièces de 24 à celle de Noisy.
Le 29, Rosny ne tire que 90 coups (La Roncière, p. 272).
3. Ducrot, tome JII, p. 245 et 246; Dépêche de J. Favre à Gambelta, 30 décembre, J. Favre, tome II, p. 204. — D'après ÏÉtal-major prussien, tome IV, p. 781, Rosoy et Nogent flairent par cesser complètement de tirer. Le 30 décembre, logent a 6 blessés, Rosny 2.
geaient nos généraux? A quoi songeaient nos officiers du génie * ? »
Ce n'est pas seulement la population qui s'irrite, qui impute au général Trochu la responsabilité des fautes commises : les maires de Paris laissent percer vis-à-vis de lui une hostilité croissante. Le revirement est complet. Il n'est plus, comme en août 1870, le favori de tous, l'homme de qui chacun attend le salut, celui pour lequel on fait montre d'un enthousiasme qui touche au délire. Maintenant nul ne croit en lui. De jour en jour, les voix qui se font entendre dans Paris deviennent plus âpres, plus insultantes au regard du gouverneur naguère si populaire.
1. F. Sarcey, p. 256; Enquête, rapport Chaper, p. 241 etsuiv.; Rapport Daru, p. 311 ; Dépêches de J. Favre à Gambelta, 28 et 80 décembre, J. Favre, tome II, p. 202 et suiv.; Ibidem, p. 208; Ducrol, tome III, p. 247; Journal des Goncourt y 2® série, lorae I»', p. 173. '