Ducrot, tome III, p. S
s. Taine, la Conquête jacobine, p. 431.
8. Lettre de Gambetta à Jules Favre, 16 janvier {Enquête, tome IV, p. 187 el 9uiv.).
SlàOB DE PARIS. III. Il
bombardement d'Avron, Jules Ferry reçoit du maire du 2* arrondissement, M. Tirard, « une lettre presque menaçante... une sorte de mise en demeure » de convoquer les maires. Le conseil paraît d'abord disposé à mal accueillir cette sommation ; puis il se ravise, sur la remarque de Jules Favre : les maires sont aux prises avec des difficultés inconcevables ; ils ont rendu les plus grands services \ D'ailleurs Jules Ferry voit M. Tirard et le trouve « dans les meilleures dispositions » . On convient que la convocation exigée aura lieu le 29 décembre.
La veille, Trochu a provoqué une vive émotion, en annonçant au conseil qu'il est impossible de continuer l'occupation d'Àvron. Il va plus loin : « Toute sortie au dehors lui paraît même impossible, si ce bombardement se généralise. » — Ainsi, bien loin de prendre un caractère plus actif, comme le voudrait la population, la défense va être plus inerte encore. — « L'armée est épuisée » et certains généraux jugent impossible la continuation de la résistance.
Aussitôt Jules Favre manifeste son étonnement. Il supplie le gouverneur « de ne pas rester dans l'inaction, car il s'agit de conjurer deux dangers à la fois, l'émeute et la famine ». Garnier-Pagès demande, si l'on est forcé d'évacuer Avron, que l'on entreprenne immédiatement une autre action offensive. Sans exiger l'impossible, Jules Favre et Arago voudraient que l'on tentât du moins quelque chose. Jules Simon opine de même. Finalement on se résigne à l'abandon du plateau : une note y prépiarera l'opinion *.
Le 29, à 4 heures, a lieu au ministère de l'intérieur la réunion des maires. Les adjoints croient devoir y assister, contre l'usage, et Jules Favre se laisse imposer leur présence que M. Clemenceau déclare nécessaire : l'évacuation d'Avron a produit son effet. L'un des maires, Delescluze, commence un violent réquisitoire contre le gouverneur et ses collègues : il réclame impérieusement la permanence à leur côté de
1. Procès -verbaux des séances du gouvernement, 27 décembre, Ducrol, tome m, p. 249.
a. Procès-verbaux cités, séance du 28 décembre, Ducrot, tome III, p. 249
l'assemblée des maires et des adjoints élus, une sorte de Commune. MM. Clemenceau et Tirard appuient cette demande. Visiblement, elle a pour elle la majorité.
En vain deux modérés, MM. Vacherot et Dubail, essaient de réfuter la thèse deDelescluze. Jules Favre repousse Timmixtion des maires : le gouvernement ne peut déléguer ses pouvoirs. Il tente de justifier le général Trochu, mais très mollement \ D'ailleurs la discussion s'envenime après une nouvelle intervention de Delescluze et de M. Vacherot. Il faut lever la séance au milieu d'une tempête d'interpellations, en convenant d'une réunion prochaine.
Celle-ci suifit à montrer quelle hostilité règne dans Paris contre Trochu. Le soir même, Jules Favre en rend compte au conseil. «Il renouvelle les réclamations formées parles maires, qui se plaignent qu'on ne fait rien. » Le gouverneur repousse vivement cette allégation. Mais le mécontentement s'accroît. Une délégation de l'Institut, reçue par Jules Favre, formule un vœu énergique en faveur de l'action. Les journaux signalent le désaccord très réel qui existe entre certains membres du gouvernement*. « Ce ne fut pas seulement dans les clubs que retentirent de violentes accusations centime la direction militaire, elles trouvèrent un redoutable écho dans toutes les classes ^ » Le soir du 30 décembre, au conseil, Jules Favre, Ernest Picard, Emmanuel Arago, insistent vivement pour qu'on donne satisfaction au désir de Paris, qui veut se battre. « Il ne faut pas que la fin de la lutte arrive
1. « Il constate — en Tabsence du gouverneur — qu*il règne, contre le général Trochu une animation {sic) extrême, qui s'attaque, non à son caractère, mais é ses procédés militaires » {Procès -verbaux cités, séance du 29 décembre, Ducrot, tome III, p. 251) ; Enquête, rapport Chaper, pièces justificatives n» xxxiy ; Larcliey, p. 215 : « Il (Jules Favre) confessa que le général Trochu n'avait pas toujours été exempt de blâme; qu'il s'était souveut montré hésitant, mais qu'il avait confiance dans le résultat final ; qu'il voulait le triomphe et le maintien de la République. . . » Ce passage parait tiré du Moniteur universel du 31 décembre 1870.
2. Procès-verb^iux cités, séance du 30 décembre, Ducrot, tome III, p. 26i. — Le général Trochu adresse, le môme jour, « aux citoyens et aux soldais » une proclamation affirmant « qu'aucun dissentiment ne s'est produit dans les conseils du gouvernement » , et que l'union y est étroite (Jules Fuvre, tome II, p. 908; Journal du siège p par le Gaulois, p. 373).
». J. Favre, tome II, p. 2O8.
sans que la garde nationale ait été employée. » Picard prononcé le mot de capitulation. « A son avis, il n'y a que deux moyens d'éviter cette calamité : combattre ou traiter. Le traité est devenu chose dif&cile ; il ne reste donc plus que le grand eflfort militaire à tenter. . . »
Le général Trochu admet qu'on fasse donner la garde nationale, mais avec le concours de Tarmée, « qui n'est pas encore prête à marcher ». Il ne croit pas qu'un «grand effort » soit forcément appelé à être inutile ; mais, s'il échoue, il peut entraîner la capitulation*. Bref, le gouverneur entend persister dans le système de temporisation qui lui a si mal réussi jusqu'alors. Il amuse encore ses collègues de la promesse d'une sortie, que, dans son âme et conscience, il juge devoir être de pure forme. Les autres membres du conseil se rendent compte de ce que valent ces demi-promesses, ces objections à toute action prochaine. Jules Favre et Ernest Picard demandent la convocation d'un conseil de guerre, comme elle devait avoir lieu le 27 décembre, sans le bombardement d'Avron. Le gouverneur accepte volontiers. C'est lui, dit-il, qui a insisté pour cette réunion, « alors que le conseil s'était d'abord prononcé pour la négative ' ».
Le samedi 31 décembre, à 8 heures et demie du soir, les membres du gouvernement se réunissent ainsi que les ministres, le préfet de police, les secrétaires ; les généraux Ducrot, Tripier, Frébault, de Chabaud-Latour, Guiod, Noël, Vinoy, Clément Thomas, de Bellemare, Schmitz ; les amiraux de La Roncière et Pothuau. Singulière composition ! 11 manque deux commandants de corps d'armée, de Maussion et d'Exéa. L'un de leurs divisionnaires, de Bellemare, et un général de brigade qui occupe une situation tout à fait infime, Noël, commandant du Mont- Val érien, sont présents.
Le général Trochu, puis Jules Favre, exposent l'objet de la réunion, non sans des phrases inutiles. Ainsi le dernier assure, en résumant l'histoire du siège, que nous avons usé
1. Procès-verbaux cités, séance du 30 décembre, Ducrot, tome III, p. 252.
2. Procès-verbaux cités, séaace du so décembre, Ducrot, tome III, p. 263.
d'un double moyen : « Fatiguer Tennemi par des attaques incessantes, le démoraliser et le ruiner par de grandes batailles. Voilà ce que chacun des chefs présents a fait avec un talent et un courage au-dessus de tout éloge V . . » Mais ils «ne sont pas seulement les défenseurs d'une citadelle, ils sont aussi et surtout les défenseurs d'une grande cité, renfermant une population considérable, dont les passions, les mouvements politiques et sociaux existent et s'imposent. . . La ville de Paris veut être défendue à outrance; c'est là surtout un sentiment partagé par les classes moyennes*. Il est donc impossible de ne pas tenir compte de ces impressions, qu'il faut seulement concilier avec la raison et l'opportunité.
« C'est précisément sur cette raison et cette opportunité que le conseil désire être renseigné. Car le gouvernement serait brisé s'il essayait d'entraver le mouvement de la population ; or, être brisé, ce ne serait pas la ruine de certaines personnalités, ce serait l'honneur et la défense de Paris tout à fait compromis *. . . » — Jules Favre termine en précisant les points à discuter : « Croyez-vous pouvoir obéir au désir d'action de la population, à l'aide d'opérations militaires exécutées avec les divers éléments de la défense de Paris (armée, mobile, garde nationale, marine) séparés ou combinés ; enfin quel genre d'action peut-on ainsi proposer à la ville de Paris et quelles espérances peut-on lui donner?
« En un mot, la défense peut-elle être continuée et comment peut-elle l'être * ? »
C'est Ducrot qui, le premier, prend la parole, dans les termes les plus décourageants. Il « demande tout d'abord qu'on reconnaisse qu'il n'a jamais cherché à bercer ses collègues d'illusions -, il a toujours déclaré qu'il comptait très peu sur l'armée de la Loire. . . , sur l'armée de Paris, qui ne lui
1 . Procèê'Verbaux cUés, séance du 8i décembre, Ducrot, tome III, p. 254.
2. Ibidem, p. 255; assertion non fondée, car la population est à peu près uiiauime.