‹ Siège de Paris (volume 2)Chapitre 139 sur 326 · SIÈGU DIS PARIS. III · texte numérisé non relu

SIÈGU DIS PARIS. III

très » créait autant d'intéressés à une prompte cessation des hostilités. Il y avait là une chance favorable qu'il eût été coupable d'ignorer. Mais il aurait prudemment agi en évitant de poser ses conditions à l'avance, en se bornant à tirer parti des circonstances. Le fait même que les neutres étaient contraints d'entrer en négociations avec le gouvernement de la Défense nationale avait son importance. Il indiquait que nous n'en étions plus réduits au fâcheux isolement qui avait suivi le 4 septembre. On pouvait le constater, tout d'abord, quitte à saisir les occasions qui se présenteraient infailliblement d'améliorer notre situation extérieure.

Au contraire, Jules Favre crut devoir affirmer des exigences, d'abord assez modérées, mais bientôt hors de saison. Elles n'allaient pas, en premier lieu,. au delà d'un armistice avec ravitaillement ^ D'ailleurs les circonstances semblaient favoriser une intervention des neutres. L'Angleterre était vivement irritée du ton qu'avaient pris ses relations avec le gouvernement russe. Lord Granville chargeait l'ambassadeur à Saint-Pétersbourg de se plaindre de la forme de la communication de M. de Brunow et de faire ses réserves sur le fond. A Vienne et à Constantinople l'émotion était profonde. « Chacun cherchait à deviner le parti que prendrait son voisin et tournait les yeux vers le cabinet de Londres, duquel en effet tout dépendait*. » A Tours, lord Lyons faisait de pressantes

1. I Je ne sais quelle sera la réponse de la Prusse, mais c*esl le cas pour nous, on reslant sur ce point dans une réserve absolue, de presser TAngleterre d*amener une solution. Elle a tout intérêt à obtenir un arrangement entre nous et la Prusse, et maintenant elle doit comprendre la faute qu'elle a commise en laissant aller les choses si avant. Si, par son intermédiaire, nous avions traité au mois de septembre sur la base de Tintégrité du territoire, ces complications européennes n'auraient pas été soulevées. Je suppose que rXngleterre se retire et laisse les événements s'épuiser, elle court forcément à ua congrès dans lequel peuvent s'opérer des modifications qui lui seraient défavorables. Elle a donc un intérêt considérable à terminer les hostilités. Pour cela il nous faut une Assemblée et pour une Assemblée un armiscice avec ravitaillement. » (Dépêche du 19 novembre à M. de Chaudordy, J. Favre, tome II, p. 243.)

8. L'Autriche avait fait à la circulaire GortschakofT une réponse très séchti, entendue avec une impatience mal déguisée : « Le comte de Beust déclarait qu'il aurait pu s'en référer simplement à l'article 14, mais que, par égard pour le gouvernement russe, il voulait bien entrer on explications, v L'Italie

instances pour connaître nos dispositions. M. de Chaudordy se bornait à des réponses dilatoires, sous prétexte d'attendre les instructions du gouvernement de Paris. Toutefois, dans des conversations oflScieuses, il s'attachait à montrer l'intérêt qu'aurait l'Angleterre à hâter la fin de notre différend avec l'Allemagne*.

De son côté, le gouvernement russe nous témoignait certains égards, qu'il eût peut-être été possible de transformer en des marques positives d^ntérêt. La dépêche qui accompagnait la circulaire Gortschakoff, variant selon les pays, était, au regard de la France, « conçue dans les termes les plus bienveillants * » .

Vis-à-vis de M. de Chaudordy, le représentant de la Russie à Tours, M. OukounieflF, insistait sur le peu d'intérêt que nous avions dans cette question : la guerre d'Orient était le fait personnel de Napoléon III; elle n'avait été entreprise que dans un intérêt uniquement dynastique. M. de Chaudordy répliquait naturellement « qu'elle était pour nous un noble souvenir de gloire, une belle page que nous ne pouvions consentir à effacer de notre histoire; que même elle avait créé pour nous une obligation dont nous devions tenir compte», «Elle ne saurait, repartit M. Oukounîeff, faire disparaître la communauté d'intérêts qui existe entre la France et la Russie. » Et comme son interlocuteur, l'arrêtant à ce mot, lui faisait observer que le moment était venu de nous prouver cette similitude d'intérêts, il ajouta : « Il ne faut pas en politique s'occuper exclusivement du présent, il faut songer à l'avenir. C'est ainsi que se créent les relations utiles. Et quel avantage pour la France de trouver, lorsque les représentants des grandes puissances seraient réunis, un concours qui pourrait sauver l'intégrité du territoire*! »

«r ne se retusaU pas à examinor, de concert avec les autres signataires du traité de iS^e, les modifications quMl était opportun d*y introduire. La Turquie gardait le silence. » (J. Favre, tome II, p. 447.)

1. Jules Favre, tome II, p. 245; Enquête, déposition Chaudordy. • 3. Jules Favre, tome II, p. 246.

S. Jules Favre, tome II, p. 246. — La dépêche de M. de Chaudordy fut reçue le 29 novembre à Paris.

Il est permis de croire que cette expression officieuse d'une pensée juste en elle-même n'impliquait aucune sorte d'engagement. Néanmoins la Délégation tenta de tirer parti des bonnes dispositions de la Eussie, en priant M. Oukounieff de demander, par l'intermédiaire de son gouvernement, des sauf-conduits pour un envoyé français qui se rendrait de Tours à Paris, demande qui n'eut aucune suite. « En réalité, quoique bien intentionnée à notre égard, la Russie était parfaitement décidée à ne pas se mettre en travers des desseins de la Prusse, dût leur exécution être poussée à l'extrême \ » Elle nous témoignait plutôt des velléités bienveillantes que du bon vouloir. D'ailleurs Jules Favre ne tardait pas à porter ses exigences bien au delà de ce qu'entendaient faire les puissances neutres, du moins pour l'instant. Il ne réclamait rien moins que la garantie de l'intégrité du territoire ou, à défaut, un armistice avec ravitaillement*. 11 ne semblait pas se rendre compte de la situation à laquelle nous étions réduits. Mettre notre concours à trop haut prix revenait à oublier que la Russie n'en avait nul besoin pour imposer aux neutres la revision du traité de 1856. Bientôt après (2 décembre), Jules Favre apprenait que la Prusse avait pris l'initiative de proposer une conférence avec le consentement de la Russie. L'Angleterre se hâtait d'accéder à cette proposition, y voyant sans doute le seul moyen de sortir honorablement d'une situation pénible. Elle marquait en même temps le désir de nous voir représenter à la réunion projetée.

Mais Jules Favre avait déjà changé d'opinion. Le seul fait que la pensée d'une conférence émanait de la Prusse le dis-

1. Jules Favre, tome H, p. 347 ; J. KLaczko, p. 398 à 401 ; A. Sorel, Historié diplomatique de la guerre de 1S70, lome I®^, p. 254, 402 et passim.

2. « Si elle (la Russie) dénonce les traités de 1856, d*accord avec in Prusse, nous n*avons rien à faire avec elle. Si, au contraire, elle nous promet de nous faire garantir Tintégrité de notre territoire, nous Taiderons très loyalemeni a provoquer une révision des traités de 1866... Pourquoi la Russie no provoquerait-elle pas une résolution commune aux puissances neutres, ot par laquelle on signerait un préliminaire reposant sur la base de Tintégrilé du territoire?. .. Si on ne veut pas aller jusque-là, qu'on prenne le biais d'un armislice avec ravitaillement. Je donne mou entière approbation au choix qui serait fait de votre personne pour le négocier. . . » (Jules Favre, tome II, p. 248, dépêche du 20 novembre à M. de Chaudordy).

ait à y renoncer. « Mon avis très formel, écrivait-il le 2 décembre, est de nous montrer à cet égard d'une extrême réserve. J4rai même jusqu'à une fin de non-recevoîr qui me paraît fort naturelle. Tant qu'elle est en gueri'e, la France est trop occupée de ses affaires pour se mêler de celles de TEurope ; elle a le ferme espoir de se tirer d'embarras, malgré la puissance de son adversaire et l'abandon de ses amis, et, quand elle sera dégagée, elle se réserve sa liberté d'action. Elle ira du côté où l'appellera son légitime intérêt. Il n'y a qu'un moyen de lui faire changer d'attitude, et il est fort simple : que les puissances qui invoquent sa garantie commencent par lui donner la leur. . . Qu'elles proposent un protocole préliminaire dans lequel on conviendra de prendre pour base de négociation l'intégrité du territoire français, et nous donnerons notre adhésion à la conférence, pourvu, bien entendu, qu'on le fasse précéder d'un armistice avec ravitaillement ^ . . »

On voit que le ton a changé depuis le 20 novembre. Jules Favre semble croire qu'il nous appartient de poser nos conditions. Il oublie Sedan et Metz. C'est que la sortie de Champigny est en cours et que le gouvernement croit à un grand succès*. Il va bientôt en rabattre, comme le prouvent ses dépêches des 3 et 4 décembre'. Vis-à-vis de M. de Chaudordy, il revient sur sa lettre du 2, et celle du 4 élève des exigences moindres. Ce n'est plus un protocole impliquant l'intégrité du territoire qu'il réclame avant toute négociation, mais un armistice de 15 à 30 jours, avec ravitaillement. A cette condition, il accepterait un congrès pour lequel ne seraient pas limitées les questions à débattre.

Si, au contraire, les puissances nous refusent leur con-

1. Jules Favre, tome II, p. 851, dépêche du 2 décembre à M. de Chaudordy.

8. « Le droit eaûn triomphe. Vous vous approchez, nous allons à vous. Nous touchons au terme des maux de la patrie. » (Dépêche à Gambetta, a décembre, Jules Favre, tome II, p. 147.)

S. Dépêches à Gambetta, 3 décembre : « Elle (l'armée) n*a pas. délogé complètement l'ennemi, mais elle a tenu héroïquement sous son feu»; 4 dé« cembre : f Nos généraux ont changé leur plan. . , Demain ou après ils agiront sur un autre point, mais ils ne perdent pas de vue voire dépêche. . . > (Jules l livre, tome II, p. 149.)

COUPS, il juge préférable de s'abstenir: «Mon esprit se révolte à la pensée d'une conversation diplomatique sur la mer Noire . . . , dans laquelle un plénipotentiaire français discuterait gi-avement des embouchures du Danube et des Dardanelles, pendant que son voisin, le Prussien, ouvrirait une dépêche lui annonçant que Paris est en flammes, bombardé par les philosophes qui le tiennent à la gorge pour le piller et le détruire. Je n'accepterai jamais une telle humiliation \ . . »

Cette dépêche met à nu le défaut de sens pratique qui caractérisait Jules Favre. Sans doute sa situation au congrès eût été difficile. Celle de Talleyrand, au congrès de Vienne, ne Tétait-elle pas davantage? Ne sut-il pas tirer parti des circonstances ? N'aurait-il pas pu mettre plus encore à profit les inévitables difficultés qui s'élevèrent entre les puissances acharnées à la ruine de la France impériale? Jules Favre refusait d'accepter « une telle humiliation » , fort imprudemment, car il en accepta une bien autre, en allant solliciter à Versailles les conditions du vainqueur. Dans cet échange de lettres, il apparaît tel que nous l'avons vu à Ferrières, sans énergie morale, sans netteté de vues, sans suite dans les idées, ignorant l'importance relative des choses, comme le montre sa parole sentimentale et vide. C'a été l'un de nos malheurs que, vis-à-vis de l'étranger, le gouvernement de la Défense nationale ne trouvât point d'autre représentant.

Il faut dire que l'opinion ne parut pas comprendre Timportance de cette question des traités de 1856. Elle se montrait à cet égard d'une indifférence absolue, parce que jamais la guerre de Crimée n'avait été populaire en France, On en voulait à l'Angleterre de nous avoir abandonnés, sans penser qu'elle n'était tenue à rien vis-à-vis d'un allié aussi instable que nous l'avions été pour elle. On lui reprochait encore davantage la constante hostilité, le froid dédain ou le ton de hautain persiflage dont usaient ses journaux à notre endroit*.

1. Dépêche du 4 décembre à M. de Chaudordy, Jules Favre, tome II, p. 258.

2. F. Sarcey, p. 200; Emile Chevalet, p. 163; Jouaust, p. 48.

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