‹ Siège de Paris (volume 2)Chapitre 230 sur 326 · AGITATION DANS PARIS · texte numérisé non relu

AGITATION DANS PARIS

Effet de la bataille sur la population. — Déchaînement général contre Trochu. — Diseassions au oonseil. — Réanion des maires. — La démission du gouverneur réclamée. — Son remplacement par Vinoy. — Conseils de guerre.

Pendant la journée du 19 janvier, Tanxiété est grande dans Paris. On s'attroupe aux portes conduisant vers Touest, sur l'avenue de NeuîUy. Sous les petites ondées qui se succèdent, une foule impatiente, surexcitée, attend sur les boulevards, autour des mairies, les bulletins de la bataille aflSchés d'heure en heure \ Le premier provoque une joie qui ne laisse pas d'être mêlée d'inquiétude. On a eu si souvent à se repentir, ces derniers mois, de s'être réjoui trop tôt! Le second est déjà moins rassurant. Puis surviennent deux autres dépêches, qui font entendre clairement, à travers leurs réticences, que, si nous ne sommes pas repoussés, nous n'avançons plus. La dernière détruit toute illusion ; c'est celle datée de 9**50. Et, le lendemain, chacun lit le télégramme du gouverneur réclamant un armistice de deux ou trois jours, pour l'enlèvement des blessés, l'enterrement des morts! «Il semblait en vérité qu'il s'agît de déblayer le champ de bataille de Waterloo *. »

Il se produit un moment de stupeur, de tristesse infinie.

1. F. Sarcey, p. 880; Journal du siège, par le Gaulois, p. 433.

2. F. Sarcey, p. 280; Journal du siège, par le Gaulois, p. 442.

On croit à des montagnes de morts ou de blessés. Puis la garde nationale rentre dans Paris et Ton démêle la vérité. Nos pertes sont réelles, mais non de nature à justifier la dépêche du gouverneur. Ce n'est alors qu'un crî : « On n'est pas si maladroit que cela!. . . » Puis, la réflexion aidant, on se demande : «Est-ce vraiment maladresse? Ne serait-ce pas plutôt calcul? Ne veut-on pas, en effrayant les imaginations, familiariser Paris avec l'idée d'une capitulation ^ ? »

Cette fois le gouvernement est absolument discrédité. Il ne reste en place que par l'impossibilité d'en trouver un autre sur l'heure. Mais c'est un effroyable déchaînement, de toutes parts, contre son inertie et sa maladresse. On s'en prend surtout aux « culottes de peau », au général Trochu. Le bruit court que son mysticisme a tourné à la folie, qu'il est en proie à des hallucinations. Sa proclamation de sainte Geneviève est la fable de Paris. Il est partout bafoué *.

Plus que jamais, avec une violence croissante, on réclame «la sortie torrentielle». On voudrait jeter soldats, gardes nationaux, citoyens sans armes, même les femmes et les enfants, contre l'ennemi. Certains journaux font assaut d'incohérence. Le Réveil propose des travaux de contre-approche : « Tout le monde se mettra à la besogne civique. En quatre jours nous aurons fait 50 lieues de tranchées, qui, poussées sur vingt points différents, feront éclater le cercle qui nous entoure'. . . »

Les membres du gouvernement ont partagé les angoisses

1. F. Sarcey, p. 280 ; J. Clarelie, tome I", p. 482; E. Chevalet, p. 259; E. Rousse, tome II, p. S6i ; M"»» Adam, p. 394; M. Cornudel, p. 421 ; F. Garnier, p. 146; Flourens, p. 202; d'Hérisson, p. 317.

2. F. Sarcey, p. 282; d'Hérisson, p. Si7; J. Favre, tome II, p. 331 ; Ducrot, tome IV, p. 197; E. Rousse, lorae II, p. 357; Vinoy, p. 422; Journal des Concourt, a« série, tome I®», p. 199.

3. Ducrot, tome IV, p. 198; Trochu, Œuvres posthumes» tome I«*, p. 540; J. Favre, tome II, p. 366 ; Journal du siège, par le Gaulois, p. 444 : « Plus loin, un vieillard à barbe grise exhorte la foule au combat, à la résistance à outrance.

— Ce qu'il nous faut, ce sont des chefs jeunes, hardis, entreprenants, dans lesquels la garde nationale et Tarmée aient confiance.

— Plus de culottes de peau ! répond la foule, en applaudissant des deux mains. » (Notes d*un témoin oculaire prises sur la place de Grève, le 21 janvier.)

de la population. A 10 heures du soir, le 19 janvier, ils sont réunis, quajad le général Schmitz apporte la dépêche annonçant notre retraite. Le gouverneur demande qu'on la rende publique. Mais ses collègues sont trop bien convaincus du danger d'une explosion populaire pour s'y résoudre sans mûr examen. Ils décident qu'un extrait seulement sera communiqué aux journaux. Puis Jules Favre, Jules Ferry et le général Le Flô partent pour le Mont-Valérien \

Ils arrivent près du gouverneur à 1 heure du matin seulement, après avoir subi le contact attristant des troupes en retraite, entassées sur toutes les voies conduisant vers l'ouest. Dans ce tragique entretien, les collègues du général ne lui dissimulent point la nécessité d'une résolution suprême. Il faut sauver Paris d'une prise de vive force ou des horreurs de la famine. Dès lors la présence du gouverneur s'impose au conseil. Il laissera à d'autres le soin de rallier nos troupes.

A défaut de déclarations formelles, l'attitude de ses collègues devrait lui montrer que sa démission est nécessaire, «absolument indispensable ». Mais, dans sa sérénité inconsciente, il paraît ne pas s'en rendre compte et gardera sa haute situation jusqu'à ce qu'elle lui soit arrachée.

A 4 heures du matin, Jules Favre et ses compagnons rentrent au conseil. Cette fois il n'y a plus à douter. Notre échec est complet. Pour le général Trochu, il annonce la fin du siège. Alors commence une discussion confuse. Les propositions impraticables se succèdent. Jules Favre voudrait renouveler l'attaque dans deux jours, associer la ville de Paris à l'action du gouvernement, autrement dit laisser à d'autres le souci des résolutions dernières *. Il espère trouver auprès des maires, « qui représentent une république beaucoup plus radicale que la sienne » , un point d'appui contre la foule'. Une dépêche de Gambetta, qui vient d'arriver, ajoute aux

1. Procès -verbaux cites, 19 janvier, Ducrot, tome IV, p. 198; J. Favre, tome II, p. 831. Ce dernier ne mentionne pas la présence du général Le Flô.

2. ProeèS'verbaux cités, 19 janvier, Ducrot, tome IV, p. 192. 8. Trochu, Œuvres posthumes, tome I"', p. 638.

difficultés. Conçue en termes menaçants, elle accuse nettement Tinaction de Trochu et la faiblesse du gouyernement, « qui se résigne en gémissant » . Elle fait connaître , avec des réticences, l'échec de Chanzy au Mans. Le général ne voulait pas, tout d'abord, renoncer à marcher sur Paris, mais Oambetta a été contraint de lui prescrire la retraite sur la Mayenne \ Il n'y a plus de ce côté aucune illusion à se faire.

La situation est désespérée. Elle exigerait des résolutions viriles. On se borne, après cette interminable séance, à rédiger une note pour le Journal officiel.

Le même jour, à midi et demi, autre réunion du conseil, aussi incohérente. On ne sait que dire aux maires qui vont se réunir tout à l'heure, sur la convocation de Jules Favre. Jules Ferry, Ernest Picard, Emnianuel Arago, Magnin réclament « un nouvel effort » , sans rencontrer d'opposition. Le conseil paraît d'accord sur la nécessité de la retraite du gouverneur. L'unanimité cesse quand il s'agit de laisser à d'autres la responsabilité des prochains événements. Garnier-Pagès, Magnin, Dorian, Arago réclament des élections dans Paris. Jules Favre, Jules Ferry, Ernest Picard y sont opposés : le gouvernement ne peut se décharger sur les maires, sur un nouveau pouvoir élu, de son fardeau si loud qu'il soit. Favre, Ferry et Picard voudraient à la fois combattre et négocier avec l'ennemi, en mettant à ces négociations des conditions irréalisables. Comme un glas funèbre, le mot vivres revient constamment. Jules Simon et Magnin demandent que l'on prolonge la résistance, même au risque de se nourrir uniquement de viande de cheval. Jules Favre et Picard sont seuls à protester . contre cette exagération*.

Toute la discussion, ces projets abandonnés dès qu'ils sont mis en avant, ces propositions dans lesquelles il est tenu si

1. Dépêches de Gambelta à Jules Favre. 16 janvier, ei à Chanzy, 13 janvier 1871, J. Favre, tome II, p. 335 et 346; Procès-verbaux cités, 19 janvier, Ducrot, tome IV, p. 192. — Voir Campagne de la Loire, Josnes, Vendôme, Le Mans,

2. Procès-verbaux cités, 21 janvier, Ducrot, tome IV, p. 202 et suiv.

peu de compte des réalités présentes, trahissent l'incurable faiblesse de ce gouvernement de rhéteurs, aux prises avec des difficultés supérieures de beaucoup à ses forces. Comme la nuit précédente, il n'en résulte aucune conséquence, aucune décision. On se sépare à 2 heures et demie, sans rien conclure.

Devant les maires réunis au ministère des affaires étrangères, Jules Favre fait d'abord connaître la situation des vivres. En comptant les réserves que Tarmée peut mettre à la disposition de Paris, on aura du pain jusqu'au 1" février. Cette date passée, il ne restera plus un grain de blé. Puis le ministre donne lecture de la dépêche annonçant la défaite du Mans, et ces deux communications sont accueillies avec une morne stupeur. Le général Trochu entame ensuite une sorte de conférence sur l'histoire du siège, expliquant longuement l'étendue de ses efforts et les causes de notre impuissance. On lui propose une nouvelle sortie avec le concours de la garde nationale. Il s'y refuse énergiquement. L'un des maires s'écrie : « Il faut que le gouverneur donne sa démission !» — « Dans les circonstances présentes, continue le général, personne ne peut abandonner volontairement son poste, mais vous pouvez me destituer. . . » Et il les place alors devant la nécessité de faire choix, sur l'heure, de Vinoy, le seul qui soit en situation de lui succéder '.

D'ailleurs, il ne cache pas sa façon de voir. Tout ce que nous pouvons désormais est de tenir contre une attaque de vive force. Quand la faim nous fera tomber les armes des mains, la municipalité devra s'aboucher avec l'ennemi, pour en obtenir des conditions acceptables*.

Là-dessus les protestations sont vives et unanimes. Les maires s'accordent à décliner le fardeau qu'on prétend leur imposer, et Jules Favre tente en vain de les y amener. Son

1. Ducrot, tome IV, p. S09. — Jules Favre, lorae II, p. S40, ne mentionne pas cette partie de la discussion.

2. J. Favre, tome II, p. 940. — Le général Ducrot ne mentionne pas cette proposition et Taccueil qu'elle rencontra.

éloquence s'y dépense en pure perte. Ses auditeurs ne veulent même pas admettre la possibilité d'une capitulation. Ils croient sans doute que des mots, seuls, suffiront à nous délivrer des angoisses présentes, et se perdent en impuissantes protestations. < Ils se refusaient à nous donner d'autre concours que celui du désespoir. Ils étaient prêts à mourir, ils préféraient les horreurs de la famine à Thumiliation d'une soumission ; ils parlaient de s'ensevelir tous sous les ruines de la cité ; ils nous adjuraient d'essayer encore un suprême effort. Quant à la population, elle était résignée à souffrir. Si le pain lui manquait, elle vivrait avec do la viande de cheval, avec des grains d'avoine concassés : elle aimait mieux mourir de faim que de honte ^ »

Appliquées à une ville de deux millions d'âmes, ces phrases témoignent de plus de patriotisme que d'équilibre mental. Néanmoins il faut donner aux maires un semblant de satisfaction. On décide qu'un conseil de guerre, réuni dès le lendemain, sera consulté sur la possibilité d'une nouvelle sortie. Le gouvernement la prescrira, si un seul officier la juge praticable. Quant aux maires, ils prépareront la population à la révélation de l'état de nos ressources*.

Le soir, à 10 heures, nouvelle réunion du conseil. Le général Trochu paraît d'abord disposé à donner la démission que ses collègues réclament. Il indique même Vinoy comme son successeur désigné, tout en insistant vivement sur l'impossibilité d'une nouvelle sortie, sur le danger d'employer la garde nationale devant Tennemi. c II y a, suivant lui, des individualités remarquables et une masse d'une inexpérience des plus périlleuses. » Puis ses idées changent brusquement. Lorsque Jules Favre lui rappelle la nécessité d'annoncer sa démission au public, il répond que « ses qualités de gouverneur, de président du conseil et de général en chef» sont solidaires les unes des autres et qu'il ne quittera pas l'une sans abandonner les autres. Le conseil se sépare sur cette

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