Jules Favre, tome II, p. 24i
vancer leurs intentions'. Par nue circulaire de la forme la plus hautaine (19-31 octobre 1870), le prince Gortschakoff signifiait aux puissances signataires du traité du 18-30 mars 1856, que le gouvernement impérial regarderait désormais comme sans valeur les restrictions imposées au développement de ses forces navales dans la mer Xoire.
« Sa Majesté Impériale ne saurait admettre qu'en fait la sécurité de la Russie dépende d'une fiction qui n'a pas résisté à l'épreuve du temps, et soit mise en péril par son respect pour des engagements qui n'ont pas été observés dans leur intégrité.
« L'Empereur, se fiant au sentiment d'équité des puissances signataires du traité de 1856, et à la conscience qu'elles ont de leur propre dignité, nous ordonne de déclarer que Sa Majesté Impériale ne saurait se considérer plus longtemps comme liée aux obligations du traité du 18-30 mars 1856, on tant qu'elles restreignent ses droits de souveraineté dans la mer Noire ^. »
Bien que le chancelier se défendît de vouloir « soulever la question d'Orient » et protestât de son « adhésion aux principes généraux du traité de 1856 » , le fond et la forme de sa communication démentaient ces deux assurances. Il était trop évident que, d'un trait de plume, sans même prendre la peine de consulter les puissances contractantes, le gouvernement russe entendait supprimer l'une des stipulations essentielles du traité, anéantir les résultats achetés par les sacrifices des Alliés pendant la néfaste guerre de Crimée : premières conséquences de notre écrasement pour l'équilibre européen^.
Le 10 novembre seulement, l'ambassadeur de France à
1. En recevant la circulaire du chancelier Gortschakoff, M. de Bismarck s'écriait : « Les imbéciles ont commencé quatre semaines trop tôt ! » (Le Tagcbucli, p. 10.). Voir aussi, à ce propos, l'opiniou du roi Guillaume, L. Schneider, tome m, p. 04.
i. Circulaire du 19-31 octobre 1870, reproduite par le Moniteur universel de Tours du .i2 novembre, et par Jules Favre, tome II, p. 440.
3. J. Klaczko, p. 404; Dépêche de lord Granvillc à sir Buchanan, 10 novembre i»70.
Vienne, marquis de Mosbourg, télégraphiait à M. de Chaudordy la substance de la communication qui précède. M. de Chaudordy transmettait aussitôt à Jules Fa^Te cette grave infoiTuation, qui lui parvenait le 17 novembre. Le complet Isolement de Paris ne permettait guère au ministre des affaires étrangères d'en apprécier l'importance. Il répondit le même jour, en recommandant à son délégué « la plus grande circonspection. . . Ne pouvant connaître les dispositions de la Russie », il ne voulait « s'engager ni vis-à-vis d'elle, ni visà-vis de l'Angleterre ». Mais il voyait dans cet événement l'occasion d'une réunion des puissances et la possibilité d'une intervention à notre profit. « Vous ferez comprendre à lord Lyons, écrivait-il, que l'éventualité d'un congrès est inévitable, et qu'elle donnera forcément naissance à un état de choses nouveau'. » C'était, assurément, une oj inion fort défendable. Les premiers avis reçus de Tours confirmaient la manière de voir du ministre. Gambetta indiquait l'effet produit par la circulaire du prince Gortschakoff (16 novembre). A l'en croire, elle n'avait eu pour conséquence «qu'une vague et passagère surprise. Il semble que l'Europe... l'attendît, mais pas aussi tôt et non dans la forme où cette révision a été annoncée. Seule, l'Angleterre paraît plus émue que les autres puissances , et rien ne se comprend mieux : à Londres, la Bourse a baissé deux jours de suite et les journaux commencent à parler un langage sévère.
« Tout le monde s'accorde à reconnaître que notre situation diplomatique s'est sensiblement améliorée ^ » — M, de Chaudordy annonçait (17 novembre) que lord Granville avait envoyé à Versailles M. Odo Russell, pour connaître l'attitude que M. de Bismarck entendait prendre dans ce conflit, en même temps que « sa pensée définitive sur un court armistice avec ravitaillement ^ » .
Fort justement, Jules Favre admettait que « la nécessité d'un concert s'imposantà quatre des grandes puissances neu-