Jules Favre, tome II, p
3. Jules Favre, tome II, p. 246. — La dépêche de M. de Cliaudordy fut reçue le 29 novembre à Paris.
Il est permis de croire que cette expression officieuse d'une pensée juste en elle-même n'impliquait aucune sorte d'engagement. Néanmoins la Délégation tenta de tirer parti des bonnes dispositions de la Russie, en priant M. Oukounieff de demander, par l'intermédiaire de son gouvernement, des sauf-conduitB pour un envoyé français qui se rendrait de Tours à Paris, demande qui n'eut aucune suite. « En réalité, quoique bien intentionnée à notre égard, la Russie était parfaitement décidée à ne pas se mettre en travers des desseins de la Prusse, dût leur exécution être poussée à l'extrême'. » Elle nous témoignait plutôt des velléités bienveillantes que du bon vouloir. D'ailleurs Jules Favre ne tardait pas à porter ses exigences bien au delà de ce qu'entendaient faire les puissances neutres, du moins pour l'instant. Il ne réclamait rien moins que la garantie de l'intégrité du territoire ou, à défaut, un armistice avec ravitaillement ^ Il ne semblait pas se rendre compte de la situation à laquelle nous étions réduits. Mettre notre concours à trop haut prix revenait à oublier que la Russie n'en avait nul besoin pour imposer aux neutres la revision du traité de 185G. Bientôt après (2 décembre), Jules Favre apprenait que la Prusse avait pris l'initiative de proposer une conférence avec le consentement de la Russie. L'Angleterre se hâtait d'accéder à cette proposition, y voyant sans doute le seul moyen de sortir honorablement d'une situation pénible. Elle marquait en même temps le désir de nous voir représenter à la réunion projetée.
j\Iais Jules Favre avait déjà changé d'opinion. Le seul fait ijue la pensée d'une conférence émanait de la Prusse le dis-
1. Jules Favre, loinc II, p. 247 ; J. Klaczko, p. 398 à 401 ; A. Sorel, Historié diplomatique de la guerre de 1S70, tomo !«'', p. 254, 402 et passini.
2. « Si elle (la Russie) dcuonce les traités de l8âG, d'accord avec la Prusse, nous n'avons rien à faire avec elle. Si, au contraire, elle nous promet do niius faire garantir l'intégrité de notre territoire, nous l'aiderons très loyalemoni m provoquer une révision des traités de 1856... Pourquoi la llussie no provoquerait-elle pas une résolution commune aux puissances neutres, et par laquelle on signerait un préliminaire reposant sur la base de l'intégrité du territoire?... Si on ne veut pas aller jusque-là, qu'on prenne le biais d'un armistice avec ravilaillemeiit. Je donne mon entière approbation au choix qui serait fait (le votre persoD'ie pour le négocier... » (Jules Favre, tome II, p. 24.S, dépêche du 20 novembre à M. de Chaudordy).
posait à y renoncer. « Mon avis très formel, écrivait-il le 2 décembre, est de nous montrer à cet égard d'une extrême réserve. J'irai même jusqu'à une fin de non-recevoir qui me paraît fort naturelle. Tant qu'elle est en guerre, la France est trop occupée de ses affaires pour se mêler de celles de l'Europe ; elle a le ferme espoir de se tirer d'embarras, malgré la puissance de son adversaire et l'abandon de ses amis, et, quand elle sera dégagée, elle se réserve sa liberté d'action. Elle ira du côté où l'appellera son légitime intérêt. Il n'y a qu'un moyen de lui faire changer d'attitude, et il est fort simple : que les puissances qui invoquent sa garantie commencent par lui donner la leur. . . Qu'elles proposent un protocole préliminaire dans lequel on conviendra de prendre pour base de négociation l'intégrité du territoire français, et nous donnerons notre adhésion à la conférence, pourvu, bien entendu, qu'on le fasse précéder d'un armistice avec ravitaillement \ . . »
On voit que le ton a changé depuis le 20 novembre. Jules Favre semble croire qu'il nous appartient de poser nos conditions. Il oublie Sedan et Metz. C'est que la sortie de Champigny est en cours et que le gouvernement croit à un grand succès'. Il va bientôt en rabattre, comme le prouvent ses dépêches des 3 et 4 décembre ^ Vis-à-vis de M. de Chaudordy, il revient sur sa lettre du 2, et celle du 4 élève des exigences moindres. Ce n'est plus un protocole impliquant l'intégrité du territoire qu'il réclame avant toute négociation, mais un armistice de 15 à 30 jours, avec ravitaillement. A cette condition, il accepterait un congrès pour lequel ne seraient pas limitées les questions à débattre.
Si, au contraire, les puissances nous refusent leur con-
1. Jules Favre, tome II, p. 251, dépêche du 2 décembre à M. de Chaudordy.
2. « Le droit enfin triomphe. Vous vous appréciiez, nous allons à vous. Nous touchons au terme des maux de la patrie. » ^Dépêche à Gambelta, 2 décembre, Jules Favre, tome II, p. 1-47.)
3. Dépêches à Gambetta, 3 décembre : « Elle (l'armée) n'a pas délogé complètement l'ennemi, mais elle a tenu héroïquement sous son feu » ; 4 décembre : a Nos généraux ont changé leur plan.. . Demain ou après ils agiront sur un autre point, mais ils ne perdent pas de vue voire dépêche. . . » (Jules Favre, tome II, p. 149.)
cours, il juge préférable de s'abstenir: «Mon esprit se révolte à la pensée d'une conversation diplomatique sur la mer Noire . . . , dans laquelle un plénipotentiaire français discuterait gi-avement des embouchures du Danube et des Dardanelles, pendant que son voisin, le Prussien, ouvrirait une dépêche lui annonçant que Paris est en flammes, bombardé par les philosophes qui le tiennent à la gorge pour le piller et le détruire. Je n'accepterai jamais une telle humiliation^ . . »
Cette dépêche met à nu le défaut de sens pratique qui caractérisait Jules Favre. Sans doute sa situation au congrès eût été difficile. Celle de Talleyrand, au congrès de Vienne, ne l'était-elle pas davantage ? Ne sut-il pas tirer parti des circonstances? K'aurait-il pas pu mettre plus encore à profit les inévitables difficultés qui s'élevèrent entre les puissances acharnées à la ruine de la France impériale? Jules Favi'e refusait d'accepter « une telle humiliation » , fort imprudemment, car il en accepta une bien autre, en allant solliciter à Versailles les conditions du vainqueur. Dans cet échange de lettres, il apparaît tel que nous l'avons vu à Ferrières, sans énergie morale, sans netteté de vues, sans suite dans les idées, ignorant l'importance relative des choses, comme le montre sa parole sentimentale et vide. C'a été l'un de nos malheurs que, vis-à-vis de l'étranger, le gouvernement de la Défense nationale ne trouvât point d'autre représentant.
Il faut dire que l'opinion ne parut pas comprendre l'importance de cette question des traités de 1856. Elle se montrait à cet égard d'une indifférence absolue, parce que jamais la guerre de Crimée n'avait été populaire en France. On en voulait à l'Angleterre de nous avoir abandonnés, sans penser qu'elle n'était tenue à rien vis-à-vis d'un allié aussi instable que nous l'avions été pour elle. On lui reprochait encore davantage la constante hostilité, le froid dédain ou le ton de hautain persiflage dont usaient ses journaux à notre endroit'^.
1. Dépêche du 4 décembre à M. de Chaudortly, Jules Favre, lome II, p. 252.
2. F. Sarcey, p. 200; Emile Chevalet, p. 163; Jouau&t, p. 48.