‹ Siège de ParisChapitre 22 sur 326 · LA LETTRE DE MOLTKE · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE MOLTKE

Envoi d'une lettre de Moltke. — Etfet produit sur le gouvernement. — Discussion. Réponse de Trocliu.

Par suite de diverses circonstances, notamment des relations irrégulières qui, dès cette époque, se sont établies entre les avant-postes français et allemands, des journaux étrangers ont pénétré dans Paris. Ils montrent qu'en Allemagne l'opinion publique est irritée de la prolongation du siège. Elle accuse la lenteur des généraux, leurs ménagements pour Paris « qu'ils évitent de bombarder », et les somme d'en finir'. C'est dans ces conjonctures que la lettre suivante est remise à nos avant-postes, le 5 décembre, à 2 heures du soir :

A Son Excellence M. le général Trochu à Paris.

Versailles, le 5 décembre 1870,

« Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'armée de la Loire a été défaite hier près d'Orléans et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes.

« Si toutefois Votre Excellence jugera (sic) à propos de s'en convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un sauf-conduit pour aller et venir.

« Agréez, mon Général, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Le Chef d' état-major,

« Comte DE Moltke '. »

Cette lettre, remise au pont de Sèvres, est aussitôt envoyée

1. Trochu, Œuvres posthumes, tome !'=■', p. ^67; Sarcey, p. 200.

2. Nous reproduisons cette lettre d'après la Moltkes miliidrische Korrespondenz, 28 partie, n" 4G3. La formule de salutation, seule, est empruntée aux

à Vincennes, où le général Trochu est encore. Ainsi que Ducrot, il juge que la situation a complètement changé : il n'y a plus urgence à reprendre les opérations actives pour tendre la main à l'armée de la Loire. Il sera possible de consacrer plus de temps à réorganiser l'armée, à lui donner du repos, à préparer nos moyens d'action*.

L'accord entre ces deux généraux s'arrête là. Ducrot croit voir dans la démarche du chef d'état-major allemand une ouverture à des négociations. Il est persuadé que l'ennemi, fatigué, nous offrirait des conditions admissibles, et conseille d'accepter l'offre venue de Versailles. Au contraire Trochu la considère comme « une invite à capituler » , non à négocier. Il propose de lui opposer un refus formel. Entre ces deux hommes, l'accord a été complet jusqu'ici, malgré l'opposition des caractères. La divergence commence, pour aller s'accentuant jusqu'à la fin du siège'.

Au conseil, qui a lieu le 6 à 9 heures et demie du matin, la discussion est vive. Le gouverneur donne lecture de la lettre de Moltke et y ajoute ce détail : le parlementaire a dit, en la remettant, qu'il y avait eu trois jours de combat avant la reprise d'Orléans. Pourtant, Trochu espère que l'armée n'a point été désorganisée et qu'elle a pu se reformer derrière la Loire.

Jules Favre est d'avis de profiter sans retai'd de l'offre des Allemands. « La continuation de la lutte lui paraît un danger pour l'honneur du pays. D'une part, le gouvernement manque

Œuvres poslliumes du général Trochu, tome l'f, p. 468. II est à noîor que le texte reproduit par ce dernier, par Ducrot, tome III, p. 112, par Jules Favre, lome II, p. 169, par M. A. Duquel, p. 324, ne concorde pas exactement avec celui publié par ï Étal-major prussien.

1. Ducrot, tome III, p. 113. — Le général affirme que le gouverneur exprima des doutes sur l'exactitude de celte nouvelle, ce qui n'est nullement confirmé par les Œuvres posthumes, p. 469, ni par les Procès-verbaux des séance» du gouvernement, 6 décembre 1870. En outre, si Trochu doutait de la défaite de nos troupes de la Loire, pourquoi consentait-il à l'ajournement de nos opérations'?

D'après Trochu, la discussion entre lui et Ducrot eut lieu après le conseil du 6 décembre. Suivant Ducrot, elle fut antérieure, ce qui est plus vraisemblable, puisque les deux généraux étaient encore, le 6, au château de Vincennes.

2. Lucrot, tome III, p. n8; Trochu, Œuvres posthumes, lome I", p. 459.

LE BOUKGET- VILLE-EVRART. 1*

de pouvoirs réguliers et suffisants ; de l'autre, la défaite de l'armée de la Loire va jeter le découragement dans l'armée et la population. » 11 croit la capitulation fatale au bout de tous ces efforts. En ce qui le concerne, «il se retirera ou il ne laissera pas la population de Paris en proie à la faim. Cependant, si Tenvoi d'un officier paraît un acte de soumission, il n'en veut pas, mais il demande qu'on fasse connaître à la Prusse, par un représentant expédié au quartier général, que le gouvernement va convoquer dans les dix jours une Assemblée nationale, et qu'en même temps, ce. . . représentant aborde les conditions de paix sur laquelle l'Assemblée aurait à statuer ou à décider la lutte à outrance. . . Il ne faut pas se payer d'illusions : si, le 20 décembre, il n'y a rien de nouveau, il faudra bien en finir. . . Il craint que la faiblesse et le découragement ne succèdent trop tût au courage et aux mâles résolutions de la population \ »

Ernest Picard est plus affirmatif encore. « . . .C'est endosser une bien lourde responsabilité que d'engager la lutte à outrance. Il n'entrevoit rien de certain, ni du côté de la Bretagne, ni du côté de la Normandie. C'est la prise de Paris par capitulation dans un délai de vingt-cinq jours. Son avis est donc d'envoyer un officier s'assurer des faits, et d'essayer, à l'aide d'un traité, d'éviter l'entrée des Prussiens à Paris. Pour éviter cette extrémité, il faut tout faire et accepter toute issue, quelque douloureuse qu'elle soit; car les Prussiens à Paris tiendraient le cœur de la France et ils en abuseseraient pour dicter des conditions plus dures encore. . . 11 craint que, si l'on ne se presse pas de négocier, on ne vienne demander au gouvernement la paix dans la rue ... Il demande si l'on pourra éviter la capitulation et, si on ne peut l'éviter, il ne voit pas pourquoi en retarder le moment. . . Dans trois semaines, il faudra se rendre... par conséquent, mieux vaudrait traiter tout de suite. . . 11 insiste pour envoyer un officier constater la situation avec le sauf-conduit prussien'. »

1. Procès-verbaux cilés, 6 décembre 1870. ■2. Procès-verbaux cités, 6 décembre 187J.

SIEGE DE PARIS. Ul.

Au contraire, Jules Ferry « est absolument opposé à l'envoi d'un officier. Quant à empêcher les Prussiens d'entrer à Paris, c'est un rêve ; ils le veulent ; c'est à ce but que tendent tous leurs eflforts, et le seul moyen de les en empêcher, c'est de Les battre. » De même, Emmanuel Arago « est convaincu que l'intérêt de la France et que l'honneur de Paris exigent qu'on résiste jus(]u'au bout ». Le p^énéral Le Flô voit dans la lettre de M. de Moltke une première sommation. Son acceptation serait le préambule «de la capitulation. Dix jours, quinze jours de lutte, peuvent encore permettre à la France de se sauver. Il faut donc ne point envoyer d'officier et continuer à se battre. . . Se rendre à Versailles, c'est se rendre à discrétion. L'armée se battra avec courage, mais il faut enfin faire donner la garde nationale. »

C'est aussi l'opinion de Jules Simon. Il veut des « eflforts héroïques. Paris est placé, suivant lui, en face de la Prusse comme un duelliste en face de son adversaire ; il faut se battre jusqu'à ce que les témoins de la France et du continent crient : Assez !. .. C'est la France qui doit faire signe à Paris de s'arrêter, et, ce jour-là, il faudra convoquer une Assemblée nationale. . . Céder maintenant, sans être suffisamment renseigné, c'est s'exposer à entendre la France crier à Paris : « Trois jours d'eôorts encore et nous chassions l'en- « nemi î » S'il en était ainsi, la mort même ne sauverait pas les membres du gouvernement de la honte qui les accablerait. Pour lui, jamais, jamais, il ne saurait se résoudre à céder dans une pareille position \ »

Aux yeux de Garnier-Pagès également, « l'envoi d'un cliarfcé de pouvoirs à Versailles, c'est la capitulation immédiate plus ou moins déguisée. Pour son compte, il n'y consentirait jamais. . . Il ne croit pas à un désastre complet de l'armée de la Loire. . . il demande qu'on ne tienne aucun compte de la ieltre du général de Moltke. » Dorian émet une opinion semblable.

Quant au général Trochu, il « rappelle au conseil quelles

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