Trochu, OHuvres poslliumes, tome I'''', p. 53iJ
difficultés. Conçue en termes menaçants, elle accuse nettement l'inaction de Ti'ochu et la faiblesse du o-ouvernement, «qui se résigne en gémissant». Elle fait connaître, avec des réticences, l'échec de Chanzy au Mans. Le général ne voulait pas, tout d'abord, renoncer à marcher sur Paris, mais Gambetta a été contraint de lui prescrire la retraite sur la Mayenne . Il n'y a plus de ce côté aucune illusion à se faire.
La situation est désespérée. Elle exigerait des résolutions viriles. On se borne, après cette interminable séance, à rédiger une note pour le Journal officiel.
Le même jour, à midi et demi, autre réunion du conseil, aussi incohérente. On ne sait que dire aux maires qui vont se réunir tout à l'heure, sur la convocation de Jules Favre. Jules Ferry, Ernest Picard, Emmanuel Arago, Magnin réclament «un nouvel etlbrt » , sans rencontrer d'opposition. Le conseil paraît d'accord sur la nécessité de la retraite du gouverneur. L'unanimité cesse quand il s'agit de laisser à d'autres la responsabilité des prochains événements. Garnier-Pagès, Magnin, Doriau, Arago réclament des élections dans Paris. Jules Favre, Jules Ferry, Ernest Picard y sont opposés : le gouvernement ne peut se décharger sur les maires, sur un nouveau pouvoir élu, de son fardeau si loud qu'il soit. Favre, Ferry et Picard voudraient à la fois combattre et négocier avec l'ennemi, en mettant à ces négociations des conditions irréalisables. Comme un glas funèbre, le mot vivres revient constamment. Jules Simon et Magnin demandent que l'on prolonge la résistance, même au risque de se nourrir uniquement de viande de cheval. Jules Favre et Picard sont seuls à protester contre cette exagération ^ .
Toute la discussion, ces projets abandonnés dès qu'ils sont mis en avant, ces })ropositions dans lesquelles il est tenu si
1. Dépêches de Gambetla à Jules Favre, 16 janvier, el à Clianzy, 13 janvier 1871, J. Favre, tome II, p. 335 et 346; Procès-verbaux cités, 19 janvier, Ducrot, tome IV, p. 192. — Voir Campagne de la Loire. Josnes, Vendôme, Le Mans, p. 294.
2. Procès-verbaux cilés, 21 janvier, Uucrot, tome IV, p. 202 et suiv.
peu de compte des récalités présentes, trahissent l'incurable faiblesse de ce gouvernement de rhéteurs, aux prises avec des difficultés supérieures de beaucoup à ses forces. Comme la nuit précédente, il n'en résulte aucune conséquence, aucune décision. On se sépare à 2 heures et demie, sans rien conclure.
Devant les maires réunis au ministère des affaires étrangères, Jules Favre fait d'abord connaître la situation des vivres. En comptant les réserves que l'armée peut mettre à la disposition de Paris, on aura du pain jusqu'au 1" février. Cette date passée, il ne restera plus un grain de blé. Puis le ministre donne lecture de la dépêche annonçant la défaite du Mans, et ces deux communications sont accueillies avec une morne stupeur. Le général Trochu entame ensuite une sorte de conférence sur l'histoire du siège , expliquant longuement l'étendue de ses efforts et les causes de notre impuissance. On lui propose une nouvelle sortie avec le concours de la garde nationale. 11 s'y refuse éuergiquement. L'un des maires s'écrie : « Il faut que le gouverneur donne sa démission !» — « Dans les circonstances présentes, continue le général, personne ne peut abandonner volontairement son poste, mais vous pouvez me destituer. . . » Et il les place alors devant la nécessité de faire choix, sur l'heure, de Vinoj, le seul qui soit en situation de lui succéder '.
D'ailleurs, il ne cache pas sa façon de voir. Tout ce que nous pouvons désormais est de tenir contre une attaque de vive force. Quand la faim nous fera tomber les armes des mains, la municipalité devra s'aboucher avec l'ennemi, pour en obtenir des conditions acceptables".
Là-dessus les protestations sont vives et unanimes. Les maires s'accordent à décliner le fardeau qu'on prétend leur imposer, et Jules Favre tente en vain de les j amener. Son
1. Ducrot, tome I\', p. 209. — Jules Favra, lome II, p. 3-to, ne meiitioniio pas cette partie de la discussion.
2. J. Favre, tome II, p. 3-10. — Le ge'néral Duciot ne mcutiouue pas cette proposilioa et l'accueil qu'elle rencontra.
éloquence s'y dépense en pure perte. Ses auditeurs ne veulent même pas admettre la possibilité d'une capitulation. Ils croient sans doute que des mots, seuls , suffiront à nous délivrer des angoisses présentes, et se perdent eu impuissantes protestations. « Ils se refusaient à nous donner d'autre Concours que celui du désespoir. Ils étaient prêts à mourir, ils préféraient les horreurs de la famine à l'humiliation d'une soumission ; ils parlaient de s'ensevelir tous sous les ruines de la cité ; ils nous adjuraient d'essayer encore un suprême effort. Quant à la population, elle était résignée à souffrir. Si le pain lui manquait, elle vivrait avec de la viande de cheval, avec des grains d'avoine concassés : elle aimait mieux mourir de faim que de honte \ »
Appliquées à une ville de deux millions d'âmes, ces ])hrases témoignent de plus de patriotisme que d'équilibre mental. Néanmoins il faut donner aux maires un semblant de satisfaction. On décide qu'un conseil de guerre, réuni dès le lendemain, sera consulté sur la possibilité d'une nouvelle sortie. Le gouvernement la prescrira, si un seul officier la juge praticable. Quant aux maires, ils prépareront la population à la révélation de l'état de nos ressources''.
Le soir, à 10 heuret--, nouvelle réunion du conseil. Le général Trochu paraît d'abord disposé à donner la démission que ses collègues réclament. Il indique même Vinoy comme son successeur désigné, tout en insistant vivement sur l'impossibilité d'une nouvelle sortie, sur le danger d'employer la garde nationale devant l'ennemi. « Il y a, suivant lui, des individualités remarquables et une masse d'une inexpérience des plus périlleuses. » Puis ses idées changent brusquement. Lorsque Jules Favre lui rappelle la nécessité d'annoncer sa démission au ])ublic, il répond que « ses qualités de gouverneur, de président du conseil et dé général en chef» sont solidaires les unes des autres et qu'il ne quittera pas l'une sans abandonner les autres. Le conseil se sépare sur cette