Enquête, déposition Valdan; d'Hérisson, p
La douloureuse, la néfaste convention est signée. M. de Bismarck, s'adressant à Jules Favre, lui dit alors : « Avez-vous un cachet? C'est l'habitude des chancelleries que, pour des actes de ce genre, il y ait apposition de cachets. — Je n'ai pas de cachet», répond Jules Favre; puis, tirant une bague : Cela vous suffit-il? — Oui », répond le chancelier'.
Ce sacritice accompli à la forme, Jules Favre témoigne le désir de faire parvenir à Bordeaux la nouvelle de l'armistice. Il demande deux sauf-conduits, l'un pour un membre du gouvernement, l'autre pour un officier. M. de Bismarck consent et Jules Favre écrit, sous son œil ironique, la dépêche suivante qui met le sceau à ces négociations, constamment conduites de notre part avec tant de légèreté et de maladresse :
€ Versailles, 28 janvier, 11'' 15 du soir.
« Nous signons aujourd'hui un traité avec le comte de Bismarck. Un armistice de vingt et un jours est convenu ; une assemblée est convoquée à Bordeaux pour le 12 février. Faites exécuter l'armistice et convoquez les électeurs pour le 8 février. Un membre du gouvernement va partir pour
Bordeaux.
Jules Favre ^ »
Ainsi Jules Favre omet de mentionner cette stipulation essentielle, d'après laquelle l'armistice commencera « pour les départements dans un délai de trois jours » , c'est-à-dire le 31 janvier. Il ne fait pas même allusion à une autre disposition qui maintient l'état de guerre dans le Doubs, le Jura
1. Enquêie, déposition Valdan. — Voir aux Annexes le texte de la convention. D'après Jules Favre, tome III, p. 5, c'ost pour honorer la défense de Paris que l'empereur Guillaume tint à ce que le mot capitulation no figurât pa.s dans la convention du 28 janvier. Cette concession ne parait pas avoir été du goût de Moltke (Correspondance citée, n° 694). — M. Busch (tome II, p. 291) porte à 7*'20 environ la signature de la convention dans la cliambre verte prés du cabinet do Bismarck. Jules Favre, tome H, p. 408, dit à 10 heures ; Ducrot, tome IV, p. 34 1, à 11 heures et quart du soir, sans doute d'après le rapport de M. Daru et le télégramme reproduit ci-aprés,
2. J. Favre, tome II, p. 4U9. — Jules Favre assure dans sa déposition {Enquête, tome V, p. 1551, qu'il écrivit cette dépèche en présence du général de Valdan. Celui-ci affirme le contraire ^Enquête, tome VI, p. 83 et sulv.).
et la Côte-d'Or, ainsi qu'autour de Belfort. M. de Bismarck, qui le voit faire, se garde bien d'attirer son attention sur cette double omission, qui aura de si tragiques conséquences!
Comment l'expliquer, sinon par ce fait que la pensée de Paris hypnotise Jules Favre ? Il ne voit que Paris, ne redoute que Paris durant toutes les négociations. Cette obsession ressort de tous ses comptes rendus au conseil, de ses dépositions devant la commission d'enquête ' . Malgré ce qu'on a pu dire pour tenter de le justifier -, il ressort de ses explications mêmes que sa légèreté n'eut d'égale que son insuffisance.
A 1 heure du matin, Jules Favre est de retour à Paris où ses collègues l'attendent impatiemment. Il apporte avec lui la convention conclue et sia-née ^. Il en donne connaissance à
1. J. Favre a prétendu expliquer son oubli par «son très grand état de trouble n {Enquête, tome \i. II « ne savait pas que l'armistice dût être relardé de deux ou trois jours ». — « J'ai un regret extrême que cette dépèche ait pu prêter à une équivoque; je ne croyais pas que l'armistice put s'appliquer sans qu'un officier fut envoyé dans nos armées, et qu'il pùl communiquer, soit verbalement, soit par écrit, les ordres du minisire de la guerre n. Dans une lettre adressée au président de la commission, Jules Favre risque une autre explication non moins invraisemblable : « Loin de croire nécessaire de mentionner lexceplion relative à l'armée de l'Est, je supposais qu'en annonçant l'armistice d'une manière générale, en donnant l'ordre de l'exécuter, l'armée de l'Est y était comprise; que la clause respective de la convention disparaissait, et que la délimitât. on de la zone resterait seule ajournée jusqu'au moment où l'on recevrait les informations attendues. Cette dépêche étant revêtue du contre-seing de M. de Bismarck, l'armée de l'Est ne paraissait plus menacée». On goûtera fort, sans doute, l'imprévu do ces justifications. Elles prouvent que Jules Favre ne comprenait pas le sens des clauses discutées et acceptées par lui-même.
•2. M^^ Jules Favre, la Vérité sur les désastres de l'année de l'Est, p. 6i à 86. — Le général Trochu tente aussi de l'excuser {Œuvres posthumes, tome l", p. 43 et suiv.), et la faiblesse de son argumentation est extrême. Dans le même ouvrage, p. 545, il parait croire que Chaiizy, venu à Paris, fut consulté sur l'extension de l'armistice à toutes les armées de province. Or, il est évident que ce voyage ne put avoir lieu qu'après la signature de la convention du 28 janvier. Au lieu d'être consulté sur l'extension de l'armistice, Chanzy le fut sur la possibililé de reprendre les hostilités ^Campagne de la Loire. Josnes, Vendôme, Le Mans, p. 354).
3. II nous paraît impossible d'admettre sur ce point le récit de M. d'Hérisson, p. 368. A l'en croire, Jules Favre soumet celte couvenlion à ses collègues, puis remet le teste à M. d'Hérisson, pour le porter à M. de Bismarck (qui a conservé l'autre exemplaire, et n'a nul besoin de celui-ci). — M. d'Hérisson aurait mis cette circonstance à profit pour ouvrir des négociations de son propre chef et obtenir : i° que les canons fussent, non pas jetés dans les fossés de l'enceinte, mais déposés sur le chemin stratégique; 2" que l'on revint sur
ses collègues et prie le général Le Flô de vouloir bien assurer l'exécution de ce qui touche les zones à occuper par l'ennemi ou à neutraliser. Il sollicite aussi l'envoi immédiat à Bordeaux d'un membre du gouvernement et d'un officier, comme il a été conv^enu avec M. de BisraarckV Jules Simon est désigné pour cette mission ; nul ne s'inquiète de lui adjoindre un militaire.
Cependant Gambetta a reçu à 3 heures du matin la dépêche de Jules Favre. Il laisse s'écouler plusieurs heures, attendant sans doute une confirmation qui ne vient pas. A midi et demi (29 janvier), il transmet aux préfets et sous-préfets la copie du télégramme venu de Versailles. A 2 heures, puis à 3 heures et demie du soir seulement, il adresse la nouvelle de la convention aux généraux commandant les armées, les divisions et subdivisions". Un troisième télégramme sur le même objet leur est envoyé à 7^54.
Partout nos généraux se regardent comme liés par des instructions aussi formelles, répétées trois fois. Ils arrêtent leurs mouvements, alors que l'ennemi ne se fait, avec raison, aucun scrupule de continuer les siens. Sur plusieurs points il en résulte des difficultés sérieuses^. Elles sont des plus graves dans l'Est, où nos armées se croient couvertes par l'armistice alors qu'il n'en est rien. Celle de Bourbaki est déjà dans les conditions les plus difficiles, à peu près coupée de sa retraite vers Lyon. Fille ne pourrait s'échapper qu'à la condition de ne pas perdre une heure, et la fatale erreur de Jules Favre lui fait garder l'immobilité deux jours entiers*. La Déléga-
le Iracé de la ligne allemande proposé par notre état-major; 3° que l'armée de Paris conservât ses drapeaux.
Ce récit nous semble de pure fantaisie, malgré le cerlificat à l'appui donné par le général Sclimitz (Ibidem, p. 3). Il est en contradiction avec ceux de .Iules Favre, de M. de Valdan, de M. Moritz Buscli et avec les procos-verbaux des séances du conseil, sans parler de la simple vraisemblance.