Siége et prise de Caen par les Anglais en 1417
C'est sous vos aus'pices que ce 'petit livre a été éa'it. En vous priant d'en accepter Vhommage , j'ai voulu acquitter , pour une faible part , la dette de reconnaissance que notre Compagnie a contractée envers le magistrat qui Va gratifiée d'une si honorable hospitalité , envers le Directeur qui a imprimé une impulsion si féconde à ses travaux,
LÉON PUISEUX. Caen , Avril 1858.
La première moitié du XV*. siècle a été , pour la France, pour la Normandie surtout, une époque féconde en malheurs; et j'ai peut-être à me justifier de venir, après tant de siècles /raviver les antiques blessures de notre patrie. Cependant , Tavouerai-je? il y a dans le spectacle de ces misères et de ces luttes héroïques un singulier attrait. Serait-ce une satisfaction donnée à cette curiosité égoïste qui , du rivage , contemple l'effort désespéré du naufragé contre la tempête (1) ? Ou bien , si c'est une tâche enviée, et qui flatte l'amour-
(1) LucBÈGB, De rerum naturà^ 1. 11.
propre natioDal , que de raconter la gloire et les grandeurs passées du pays, u'y aurait*il pas aussi un secret orgueil à se faire Thistorien des causes perdues? Je fais profession^ pour ma part, d'un sentiment plus généreux et plus légitime. Il y a, pour les hommes dont la vie a long-temps été battue par les orages , une jouissance intime à se rappeler, dans les jours paisibles, les périls et les souffrances d'autrefois (1). Tout ainsi que les individus, les nations ont ce charme du souvenir; et , si peu que Ton aime à se détacher , par instant , des labeurs et des préoccupations du jour , pour vivre dans le commerce et la solidarité des ancêtres, c'est avec une sympathique émotion qu'on suit ou qu'on retrace leurs infortunes noblement supportées, leurs sacrifices vaillamment accomplis. Combien plus vif sera ce sentiment , si de ces solennelles épreuves que Dieu envoie aux nations , moins pour les châtier , sans doute, que pour les sonder et les instruire , il est sorti une France régénérée , ayant conscience d'elle-
(1) ... Forsan et hœc olim meminisse juuabit, — Vibg., /En., K 1.
même et prêle pour de grandes destinées! Envisagée de ce point de vue, Thistoire de nos malheurs domestiques «'aura plus rien d'amer ni d'irritant : ce sera à la fois une leçon et une consolation.
L'épisode que j'entreprends d'esquisser ici appartient au début de celte douloureuse expérience qu'eut à subir la Normandie pendant trente-cinq ans , de lftl5 à 1450. La prise de Caen a été le premier acte de la seconde expédition de Henry V en France, le vrai point de départ de la conquête de la Normandie et du royaume. Cette ville eut l'honneur d'arrêter pendant un mois ce roi d'Angleterre , le plus grand homme de guerre de son temps, et l'élite de la nation anglaise, tout ardente encore du triomphe récent d'Azincourl: et, quand elle eut succombé, elle fut pendant deux ans le quartier-général de la domination anglaise, le centre de cette savante administration que Henry V étendit successivement à toute la Normandie.
D'où vient que cet événement ait été laissé par tous nos historiens français dans une ombre
Irès-voisine de roublîîLes contemporains , tels que le Religieux de Saint-Denys , Juvénal des Ursins , Lefêvre de Saint-Rémy , la Chronique de Normandie elle-même , lui accordent à peine une mention de quelques lignes, de quelques mots; les modernes , et parmi eux les plus illustres , MM. deSismondi, de Baraule, Michelet, Henri Martin , ont imité leur silence. Préoccupés des combats Turieux que se livraient les Bourguignons et les Armagnacs au cœur du pays, les uns et les autres ont fait comme le gouvernement de Charles VI ; ils ont oublié la Normandie qui s'immolait pour tous aux confins de l'Océan (1). Les
(i) Les historiens du temps sont, en général, si mal informés de ce qui se passe alors en Normandie , que Pierre de Fénin fait débarquer Henry V , dans sa seconde expédition en 4417, à Harfleur au lieu de Touques; que Lefévre de Saint-Remy place celte seconde expédition en 1^18, et la soumission d'Harcourt , de Verneuil et d'Ëvreux avant celle de Caen. Sisniondi , lui-même , qui est une autorité parmi les modernes, fait capituler Honfleur le 3 août 1417, trois jours après le débarquement de Tarmée anglaise , tandis que cette ville ne capitula que deux ans après, le 25 février 1410, et n'ouvrit ses portes que le 16 mars suivant. Pour ce qui est de Caen, c'est à peine s'il en cite le nom en passant : ■ Cependant , dit-il , toutes les places de Normandie tombaient les unes après les autres aux mains de Henry V. Auvitliers (Auvillars), ViUiers (Villers) , Caen , Bayeux , Laigle , avaient capitulé. » Voilà tout. Notre cité méritait, ce semble, un peu plus d'honneur.
témoignages pourtant ne manquaient pas. Nous avions des actes contemporains et authentiques ; nous avions les récits des chroniqueurs anglais, qui , tout en exaltant les triomphes de leur nation , ne dédaignent pas de raconter les efforts des vaincus : justice intéressée, j'y consens , mais qui nous rend notre bien.
Un seul écrivain, jusqu'ici, a entrepris de combler cette lacune : c'est le savant auteur des Essais historiques sur ta ville de Caen, l'un des pères de l'archéologie normande, l'abbé De La Rue, qui publiait, il y a vingt ans, une courte et intéressante notice sur le siège de Caen par les Anglais (1). C'est, sans doute, de ma part line grande témérité que d'aller sur les brisées d'un homme si bien instruit de notre histoire locale. Cependant, des informations plus complètes, plus exactes peut-être , et des documents que n'a pas connus l'abbé De La Rue (2) , m'ont persuadé
(1) Revue anglo-française , t. V, p. 351 et suiv.
(2) Je citerai particulièremenl une clironique manuscrite de Henry V ( Chronicon Henrici quinti^ qui Ilenricus de Monmuth ortus est , ab an. MCCCCXIII ad MCCCCXXII), rapportée autrefois d'Angleterre par le savant Pierre Pitbou , Pun des auteurs de la Satyre Ménippée,et
qu'on pouvait encore reprendre ce sujet après lui.
N. B. Pour aider à Tintelligence du récit . j'y ai joint un tracé de la ville et des principales opérations du siège; sans prétendre, toutefois, donner un plan complet de Caen au XV% siècle. Je n'y ait fait entrer que ce qui touchait essentiellement à mon sujet. Je me suis appuyé sur le plan en perspective dressé par De Bras, vers 1562 (1) et communiqué par lui à Belleforest, ainsi que sur les plans publiés au Xyil% et au XVIIP. siècles, par Huet et par M. De La Londe : mais j'ai évité de rien faire entrer dans cette esquisse, qui n'appartînt authentiquement au XY% siècle.
classée aujourd'hui parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale, sous le numéro 6239. Ce livre, dont récriture appartient au XV*. siècle, est Tœuvre d'un contemporain qui a gardé Tauonyme, mais qui, tout rindique, accompagnait le roi d'Angleterre dans son expédition : j'y ai puisé de précieux renseignements.
(1) Pièces justificatives, n». 1.