COMMERCE , INDUSTRIE. ■— ASPECT DE LA VILLE
MÉTROPOLE de la contrée qui s'éteod eolre la Seine, les collines du Perche, les marches de Bretagne et la mer, et qu'on appelait communément la Normandie d' outre-Seine ^[Caen figurait, en 1Û17, parmi les grandes cités du royaume.
Plus de /i.0,000 âmes remplissaient sa vaste enceinte (1). Ce chiffre, très-considérable pour l'époque, s'explique par l'insécurité des campagnes, par l'abri qu'offrait aux populations le
(1) Pièces justificatives, n'. 2.
sysième complet de fortifications dont la ville venait d'être récemment dotée; enfin, par l'attraction qu'exercent d'ordinaire, autour d'eux, les grands foyers commerciaux et industriels. Située au milieu d'une plaine dont les écrivains de tous les temps ont célébré la fertilité et l'abondance, présentant partout des abords faciles, communiquant, par un fleuve navigable, avec la mer qui , chaque jour, venait baigner son port, cette ville était à la fois un entrepôt agricole^ un centre d'activité manufacturière, une importante place de commerce (1). Les blés, les cidres, les bestiaux, les chevaux affluaient sur ses marchés; les Espagnols lui apportaient leur fer, leur acier, leurs cuirs ouvragés ; les Génois, les épicesde l'Orient; les Hanséatiques, les fourrées du Nord. Ses ar-
(1) Au XII*. siècle, le moine voyageur Raoul Tortaire parlait ainsi de Caen :
Porlus habet grandes sibi quas mittit mare navcs.
Terra ferax segelis.
Au XIII^, Guillaume Le Breton en faisait la description sui\ante :
Villa potcns, opulenta , situ spatiosa , décora, FUiminibus, pratis et agrorum ferlililale , Mcrciferasque rates portu capiente marino.
(Philippid., Mb, VIII).
Au XIV*., Froissart la représente comme • pleine de très grand'ri- « chcssc , de draperie et de toutes marchandises, de ricUes bourgeois, • de nobles dames et de moult belles églises. — » Liv. I, part. 1, chap. ccLXXi.
matciirs allaient chercher les vins de la Guicnne, que les Roucnnais leur demandaient ensuite pour les distribuer à Paris et dans le nord de la France. Ses marchands fréquentaient les principales foires de l'Europe , oii ils avaient des quartiers. L'industrie locale fournissait un large contingent aux exportations : on expédiait à Londres la pierre si recherchée de nos environs ; on fabriquait des armes , de la coutellerie , une espèce de bourses appelées tasques (1) , et des toiles fines si estimées , qu'un bourgeois de Caen , Jean Le Painteur, avait obtenu récemment les brevets de fournisseur des nappes de la reine de France et de la reine d'Angleterre (2). Mais les grandes fabrications de la ville, c'étaient la tannerie, la teinture, la draperie, qu'alimentaient l'abondance du gros bétail , de vastes champs de vouède , et de nombreux troupeaux de bêtes à laine dont les abbayes et les gentilshommes du pays ne dédaignaient pas de perfectionner la
(i) Ces bourses jouissaient eucore d*une grande renommée au XV|I^ siècle : lors de l'entrée de Henri IV et de Marie de Médicis, en 4 603, le corps de la ville offrit ù la reine un riche coffret qui en renfermait douze (Relation publiée d'après les registres de la ville, par M. Trebulien, 1842).
(2) Reg. des tabellions de Caen , cité par Tabbé De La Rue. Pour tout ce qui concerne le commerce de Caen à cette époque, je renvoie à Texcellent chapitre sur V ancien commerce de la ville de Caen , inséré par cet écrivain dans ses Essais historiques , t. 11 , p. 296-348.
race (1). On peut juger de Timportance de la draperie de Gaeo par ce fait, qu'Edouard III, après le pillage de la ville , expédia à Londres 40,000 pièces de drap. Cette industrie, promptement remise d'une pareille catastrophe, était, en 1417 , dans toute sa prospérité. La seconde invasion anglaise allait lui porter un coup dont elle ne se relèverait jamais.
A côté de ces marchands dont les riches magasins s'étalaient surtout dans la rue des Quais, de cette nombreuse population ouvrière , reléguée généralement dans les Taubourgs (2) , les actes du temps signalent un grand nombre de familles riches, et comme on disait autrefois, vivant noblement. Les unes appartenaient à la noblesse féodale et militaire , qui commençait à abandonner ses manoirs campagnards pour habiter à la ville de somptueux hôtels ; les autres , à une sorte d'aristocratie bourgeoise et patricienne, ayant son origine au comptoir et dans les offices royaux , et qui n'était ni moins opulente ni moins magnifique que la première : témoin cette grande maison des Quatrans, reste imposant et vénérable
(1) Statistique monumentale du Calvados , par M. de Caiimont, U I , p. 360. Voir , pour ce qui concerne la (ira|)erie de Caen , aux pièces jusliûcalives , n**. 3.
(2) Pièces justificatives, n". à.
de Tarchiteclure plébéienne au XÏY\ siècle (1). A ces diverses classes ajoutons le clergé de treize ou quatorze paroisses , et l'innombrable personnel de près de trente monastères ou établissements conventuels.
L'aspect extérieur de la ville en faisait ressortir encore rimportance et la grandeur. Assis entre deux larges et vertes prairies, avec le majestueux donjon qui dominait de cent pieds les remparts élevés et sombres de son château , avec sa blanche ceinture de murailles et de tours fraîchement bâties, le beffroi de son Ilôtel-de- Ville, les tourelles et les pignons de ses hôtels , avec les clochers de ses églises et les deux magnifiques abbayes qui l'encadraient à l'Orient et à l'Occident, Caen présentait à l'étranger surpris le profil d'innombrables saillies découpées sur l'horizon, celles-ci massives et colossales, celles-là vives et élancées ; un merveilleux entassement , enfin , de flèches et de pyramides, qui lui avaient fait donner, par les marins du moyen-âge, le surnom de fritte aux églises.
(1) Rue de Geôle. Le manoir Quatrans, comme Fappelle Huet dans ses Origines de Caen , p. 97 , fut bâti par le tabellion Jean Quatrans , vers 1380 , et long-temps occupé par ses descendants. M. de Caumont a donné une vue de la façade de cette maison dans sa Statistique monumentale du Calvados , t. I , à la p. kU.
TOPOGRA.PHIE MILITAIRE DR C'AEN. — AVANTAGES ET VICES DE SA FORTIFICATION. — LE SIRE DE MONTENAÏ , GOUVERNEUR EN 1417.
TELLE était Topulente cité contre laquelle Henry V allait amener toutes les forces de T Angleterre. Ce n'était pas la première fois, depuis qu'elle était française, qu'elle voyait flotter sous ses murs les bannières britanniques. Edouard 111 l'avait emportée d'assaut , en l3/i6, l'avait pillée et occupée pendant trois jours. C'était alors une ville ouverte, n'ayant pour toute défense que le vieux château de Guillaume, le cliâtelet deSt.- Pierre et quelques tôtes de pouls. Cette cruelle expérience avait déterminé les rois de France à la couvrir d'un système continu de fortifications. Ce grand travail, poussé avec activité sous Philippe de Valois, Jean-le-Bon et Charles V , était maintenant presque achevé. Charles V avait même fait entourer de murs et de fossés les deux
abbayes de St. -Etienne et de Ste.-Trinîté, et l'église du Sépulcre. Ces édifices religieux, convertis en forts détachés et garnis d'artillerie (1), concouraient avec le château à la défense commune.
La ville proprement dite présentait alors la forme générale d'un rectangle incliné du N.-O. au S.-E. Une enceinte, fortifiée de distance en distance par des tours dont quelques-unes subsistent encore, renfermait entièrement, sauf en un point qu'on appelait l'Ile-des-Prés. Trois des côtés étaient défendus, en outre, par le lit principal de l'Orne et deux bras de cette rivière, fossés naturels qui baignaient le pied même des murs. Le quatrième côté, protégé par de hautes murailles et des fossés profondément creusés dans le roc, était flanqué, d'un côté, par le fort de l'abbaye St. -Etienne; de l'autre, par le château dont le rempart méridional se confondait avec la ceinture de la ville
Cet appareil de défense, si formidable qu'il paraisse, avait pourtant deux vices essentiels. Si les forts des deux abbayes étaient pour la place de puissants auxiliaires, c'était à la condition toutefois d'être garnis d'une force suflisante. Cette précaution négligée , et si ces points tombaient
(i) Voir aux Pièces justificatives , n^ 3.
au pouvoir de Teonemi, au lieu d'un moyen de défense, ils constituaient un danger terrible pour la ville dont ils dominaient les murailles et commandaient rintérieur.
En second lieu , la ligne d'enceinte était interrompue, au Sud, par le bras septentrional de rOrne et le bras méridional de l'Odon, qui, en se réunissant pour traverser la ville, formaient rile-des-Prés , alors inhabitée , et qu'occupent aujourd'hui la Préfecture , l'église Notre-Dame et la place Royale. Cette île , de forme triangulaire , ayant sa base à la grande prairie, son sommet au moulin de St. -Pierre, s'enfonçait comme un coin dans la ville, et la coupait en deux parties : au Nord , l'ancien Caen ; au Sud , le vaste quartier nommé l'île St. -Jean. Par une inexplicable imprévoyance, on avait négligé de fortifier cette île. On s'élait contenté de couvrir les berges opposées, d'un côté, par les Petits-Murs; de l'autre, par le boulevard des Jacobins. Cette position, une fois au pouvoir de l'ennemi, le conduisait au cœur de la ville. Ces circonstances devaient avoir une influence fatale sur le résultat du siège (1).
(1) Pour la topographie de la ville, j'ai consulté et comparé De Bras, Antiguilet, etc.; Huet, Origines, etc.; De La Rue, Essais histo^ riqueSf etc. , ainsi que le plan de Caen au XVI*. siècle , communiqué par De Bras ù Belleforest. Ce plan , publié par Belleforest , dans sa Cosmographie, sous le titre de Vray pourctrait de la ville de Caen , a
Le goiivernemenl de la ville et du château appartenait alors au sire de Montenay , vaillant chevalier qui , Tannée précédente , avait commandé les hommes d'armes de la flotte française dans la bataille livrée par le bâtard de Bourbon aux Anglais , à Tembouchure de la Seine. Homme de grand sens et d'expérience , il avait été appelé plus d'une fois au maniement des hautes affaires du royaume. Je retrouve son nom parmi les membres du Grand-Conseil, et parmi ceux d'une commission qui fut nommée, en 1/i.lO, pour réformer et administrer l'État (1). En 1417, il élait gouverneur du château et capitaine de la ville de Caen, charge que son aïeul et deux de ses parents maternels avaient occupée pendant trente et un ans (2). Les grands biens qu'il avait dans le pays (3) ajoutaient encore à la considération que lui donnaient ses charges. Il se rattachait par ses relations personnelles, et avec la plus
été reproduit dans la réimpression de De Bras, par M. Trebutien ; Caen,
(i) V. la Chronique d€ Charles VI, parle Religieux de Saint-Denys , publiée par iVf. Bellaguet, t. V€t VI, passim; Monstrelet, passinu
(2) Yvon de Gnrencières (1380-1389) ; Jean de Garencières, son frère (1389-1^09); Jean de Garencières, fils du précédent (U09- 1^11 ) , destitué, en 1^11, par le duc de Bourgogne, alors président du Conseil.
(3) La plus grande partie du faubourg St.- Julien relevait du fief de Montenay. Guillaume tenait, en outre, de sa mère la vicomte de Fonteuay-le-Marmion.
grande partie de la noblesse normande, à la maison d'Orléans. Les sympathies de la bourgeoisie de Gaen, bien que contenues et pures des excès qui, partout ailleurs, ensanglantaient le royaume, inclinaient, au contraire, vers le parti démocratique de Bourgogne (I). Mais ces tendances diverses, dominées par le sentiment de l'intérêt public, ne semblent avoir altéré en rien la confiance réciproque de la population et de son chef. Plus que jamais cette union allait être nécessaire.
(1) Caen avait refusé , en 1A05, de recevoir les lettres du duc d'Orléans. Quelques années plus tard, le bailli et les bourgeois de Caen prirent les armes pour arrêter des ambassadeurs porteurs d'un traité d'alliance entre les princes du parti d'Armagnac et le roi d'Angleterre ; et peu après, le petit peuple, dans l'exaspération où l'avait jeté celte trahison, démolit la halle au pain, qui appartenait à un fougueux armagnac, Bertrand Campion. C'est la seule circonstance où la population de Caen, dans le cours de ces abominables luttes, se soit départie de sa modération habituelle.
DEBARQUEMENT DU ROI d'aNGLBTBRRB A TOUQUES. MESURES
DE DÉFENSE PRISES PAR LES MAGISTRATS DE CABN. — FAI- BLESSE DE LA GARNISON. — COURAGEUSE RÉPONSE DES HA- BITANTS A HENRY V. — ILS S'OPPOSBNT A LA DESTRUCTION DES DEUK ABBâTBS.
DANS la Duit du 1*'. au 2 août l/il7 , une étoDuante nouvelle vint tomber à Caen comme un coup de Tondre. Une flotte innombrable , pavoiséeaux couleurs d'Angleterre, avait paru inopinément la veille à l'embouchure de la Touque et y avait débarqué une armée anglaise, commandée par le roi lui-même. La garnison de Touques , ramenée dans le château , après une impuissante sortie, était maintenant investie. Les jours suivants , les informations se succédèrent, de plus en plus efTrayantes. Touques avait capitulé le 3; Auvillars, le 7; un détachement de l'armée anglaise avait mis le siège devant Honfleur, qui résistait ; un autre avait couru sur Lisieux ,
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ville ouverte et sans défense : la population avait fui en niasse, et Tennemi n'y avait trouvé qu'une femme gardant un vieillard inGrme ; enfin , le 13, le roi d'Angleterre était à Dives (1). En même temps, un convoi, chargé de grosse artillerie, avait forcé l'embouchure de l'Orne. Déjà affluaient aux portes de la ville , avec leurs familles et leur chétif mobilier , des bandes de paysans effarés, fuyant devant les Anglais qu'ils s'imaginaient être, dit l'évêque de Lisieux, Thomas Basin , non des hommes » mais des bêtes dévorantes (2).
Le sire de Montenay , le grand-bailli Charles de Mauny, sire de Lingèvres , et les Conseillers- Gouverneurs de la ville (3) se hâtèrent de prendre
(\) Pièces justificalives, n«. â.
(2) « Populus, longa tune pace,simul cum scrvitute, imbellis el • simple! nimis erat, xstimanlibus pluribus non Anglos gentem atque a homines esse, sed immanes quasdam beiluas, quae ad dcvorundum « populum se e£funderenl. • Thomas Basin est Técrivain connu sous le pseudonyme d'Ameigard et dont la Société de l'Histoire de France publie en ce moment la chronique.
(3) Antérieurement au\ premières années du XIV*. siècle, Caen avait un maire, d'abord élu par tous les habitants, nommé plus tard par le Roi , sur une présentation de trois candidats. Ce fonctionnaire disparait sous Piiilippe-le-Bel , pour faire place à six bourgeois, élus de trois ans en trois ans, et que nous voyons figurer, selon les temps, sous les noms de jurés élus, pairs et jurés de la ville , conseillcrs'gouverneurs , échevins. Sous Charles V, la présidence de ce Conseil, avec une partie des attributions de Tancien maire, fut donnée au grand-bailli.. — De Bras, Aniiquitez, eie., passim.
loules les mesures usitées en semblable occurrence, et de mettre la place en état de soutenir un siège. Huit jours, dix au plus, c'était bien peu pour une pareille tâche. Les vicomtes du bailliage furent requises de fournir les vivres auxquels elles étaient tenues pour ravitaillement du château. Les armes furent visitées, les canons et les machines mis en batterie. Un arrière-guet extraordinaire , composé de seize bourgeois notables, fut chargé de faire des rondes de nuit et de jour aux portes et sur les murailles (t). En ', même temps, chacun mettait en sûreté, dans le château , ce qu'il avait de plus précieux ; les églises y envoyaient leurs reliques, leurs vases sacrés, leurs riches ornements; les particuliers y portaient leur argent, de l'orfèvrerie, des étoffes et des meubles de prix. II semblait qu'on désespérât déjà de la ville.
Les forces dont on disposait n'étaient , en effet, proportionnées ni à l'ennemi qu'on attendait, ni à l'étendue des ouvrages qu'on avait à occuper et à défendre. D'abord, les cinquante arbalétriers à cheval , qui , avec leurs valets , également à cheval, formaient un corps de cent cavaliers ; les vingt-deux dizainiers qui avaient sous leurs ordres une infanterie d'élite d'environ
(1) Pièces justificalives, n" 5.
500 hommes ; la milice bourgeoise , forte ordinairement de 2,000 hommes , mais qui , dans un cas urgent , pouvait être portée à 4,000 (1). La banlieue donnait , en outre, un millier d'hommes ; les habitants de Cormeilles étaient tenus de garder la forteresse de la porte Milet (2) ; les vassaux de St. -Gilles, celle de TÂbbaye-aux- Dames ; les vassaux du Bourg-FAbbé , d'Ifs , d'Allemagne, etc., celle de St. -Etienne. A ces troupes urbaines Montenay n'avait à joindre que 400 hommes d'armes (3), c'est-à-dire 1,200 combattants environ, et un corps d'archers génois commandés par Philippe, de l'illustre maison des Grimaldi. Ajoutons , s'il faut en croire Monstrelet (ft) , qu'à la première annonce du danger, deux hardis capitaines étaient venus se jeter dans la place: c'étaient le sire de La Fayette, sénéchal de Poitou et maréchal de France, et le chevalier Jean Bigot , qui ont laissé l'un et l'autre
(1) Pièces juslificalives, n**. K^
(2) Ord. des rois de France, t VI, p. 58G, an. 1381. Pièces jusliticatives, n". 7.
(3) C'est le cbi£fre donné par le Religieux de Saint-Denys, liv. XXXVIII, c. 12. Mais Juvénal des Ursins avance un fait qui, constaté, porterait une grave atteinte à Tbonneur du sire de Montenay. « Celui-ci, dit-il, devait avoir avec lui âOO hommes d'armes; et, en e£fet, recevait-il la solde pour ce nombre, mais il n'en avait réellement que 200. • L'énergique et vaillante conduite du sire de Montenay pendant ce siège semble démentir une pareille accusation.
ià) Monslrelet, liv. I, c. 190.
un nom redoutable aux Anglais. Le premier leur avait enlevé récemment la ville de Soubise, en Guienne (1). Il devait bientôt défendre contre eux Falaise et, plus tard, remporter à Beaugé un éclatant succès sur le duc de Clarence. Le second battit une petite armée anglaise aux environs de Mortain, en 1419, et décora l'église de Notre- Dame de Paris des drapeaux qu'il leur avait enlevés (2). Tous deux apportaient au sire de Montenay le secours de leur épée et de leur expérience ; mais ils étaient venus seuls.
Si donc on fait le compte des forces de toute nature réunies à grand' peine dans les murs de Caen et de son château , on voit que cette ville n'avait à opposer à une armée de près de cinquante mille hommes, qui allait l'investir avec un matériel formidable, que 7,000 combattants au plus.
Le gouvernement incapable et précaire qui siégeait à Paris avait abandonné à elle-même cette partie de la Normandie , se contentant de disséminer quelques milliers de soldats dans d'innombrables forteresses (3). Du reste, pas de plan
(1) Relig. de St.-Denys, liv. XXXIV, c. 46.
(2) Id., liv. XL, c. 9.
{3) « Les bonnes villes et forteresses d'iceluy pays de Normandie se commencèrent moult fort à esmerveiller ; car ils avoient peu de gens lK)ur eux delTendre. Ainsi que vous avez ouy, esloit toute France en
général pour la défense , pas d'armée prêle à courir aux points menacés : l'argent, la prudence, les hommes, tout manquait à la fois.
Les habitants de Caen, du moins, ne manquèrent ni à l'honneur de la cité, ni à cette France qui les délaissait. Aux lettres par lesquelles Henry V leur promettait, pour prix de leur soumission , la conservation de leurs anciennes franchises et de nouveaux avantages, ils ne daignèrent point répondre. Quelques jours plus tard, des hérauts d'armes vinrent en grand appareil les sommer de rendre la ville à Henry , duc de Normandie, roi d'Angleterre et de France. « Notre ville, répondirent-ils, est à notre seigneur naturel , le roi Charles. Nous la lui garderons fldèlement avec l'aide de Dieu , ou nous succomberons avec honneur (1). »
Certain maintenant d'être assiégé et dans un bref délai , le sire de Monlenay convoqua un conseil de guerre , composé de ses officiers et des principaux habitants. Les hommes de guerre, comparant la faiblesse de la garnison aux nécessités de la défense , proposèrent un expédient énergique : c'était de raser les faubourgs et les
desrision et division , qui estoit chose bien propice pour le roy d* Angleterre, n — Lefévre de St.-Remy, Hisi, de Charles F/, c. xc. (i) Relig. deSt.-Dcnys, liv. XXXVIII, c. 12.
deux abbayes. Mais les bourgeois se récrièrent vivement contre la destruction de ces édifices, orgueil de la cité, consacrés par le long respect des peuples, monuments vénérables de la religion et de l'histoire nationale : plutôt leur propre ruine qu'une profanation sacrilège (l). L'opposition des bourgeois prévalut, scrupule héroïque qu'ils devaient payer de leur sang.
(1) Id.^Ibid.
FORCES DE l'armée ANGLAISE. — PORTRAIT DE HENRY V ; SA TACTIQUE ET SON PLAN DE CAMPAGNE. — CAEN EST LA. CLBF
DE LA. PROVINCB. MARCHE DE l'aRMKE ANGLA.ISE SUR CETTE
VILLE. GLOCBSTBR ENLBVB LES DEUX ABB.lYBS.
CEPENDANT Heiiry V avait mis en mouvement sur Caen ses forces partagées en trois corps (1). C'était le plus bel armement qu'on eût vu depuis long-temps. Les églises et les communes d'Angleterre avaient prodigué leurs trésors pour cette grande et lucrative entreprise de la conquête de la France. Toute la haute noblesse était accourue sous la bannière royale. Outre les deux frères du roi, Clarence et Glocester, on comptait, dans celte brillante élite, 24 grands barons et 77 seigneurs bannerels. Sous leurs ordres marchaient 16,400 chevaliers et hommes d'armes et 6,400 archers à cheval; plus, 16,000 de ces vaillants
(1) Le duc de Clarence commandait Pavant-garde; le roi, le corps de bataille ; le comte de Saiisbury, Parrière-garde.
archers qui avaient gagné les batailles de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, et n'avaient pas de rivaux au monde; 6 à 7,000 artilleurs , mineurs, pontonniers ; enfin, 1,000 ouvriers d'armée, charpentiers et maçons; en tout, 47,000 hommes (1). Le chef de cette armée était un homme de trente ans , d'une beauté mâle et imposante , à la mine fière et hautaine. Décrié pour les folies de sa première jeunesse , le trône l'avait soudainement transformé. Il étonnait maintenant par sa sobriété, sa rigidité puritaine, la gravité de ses discours et son respect pour les choses saintes. Sa piété n'était pas exempte d'ostentation. Prétendant à l'héritage de la couronne de France, il s'annonçait comme investi d'une mission divine pour châtier et réparer les iniquités des Français. Miséricordieux envers les faibles et ceux qui pliaient devant lui , il brisait impitoyablement tout ce qui résistait , et faisait des exemples terribles. Il couvrait ses desseins d'un secret impé
(1) Rien de moins concordant que les chiffres donnés pour Tarmée de Henry V par les historiens anglais et français. L'Anonyme, Elmham, Holiinshed , le Religieux de St.-Denys, Juvénal des Ursins , tous fournissent les éléments d'évaluations différenles, don la moindre est de 30,000 hommes et la plus élevée de 70,000. Je crois être arrivé, par une comparaison attentive de toutes ces données, au chiffre le plus voisin de la vérité. On sait combien il est difficile, même pour les armées modernes, d'obtenir un état exact des hommes présents sous le drapeau.
nélrable, et savait envelopper ses ennemis dans un réseau de négociations perfides, jusqu'au moment où il les Trappait à coup sûr. Diplomate habile, administrateur inTatigablc, il était surtout général. Dans un temps où toute la stratégie féodale consistait à fondre impétueusement sur Tennemi et à engager des combats corps à corps, loi seul savait la guerre. Personne , mieux que lui , ne s'entendait à organiser et à conduire une armée, à choisir son champ de bataille, à combiner des manœuvres et à préparer patiemment les résultats d'une campagne. Le plan qu'il suivit pour la conquête de la Normandie est , pour cette époque , une conception très-remarquable.
Un conquérant vulgaire, une fois maître d'Harfleur et de l'embouchure de la Seine , aurait poussé droit vers Rouen , au risque de se faire écraser entre les murs de cette place, où il était attendu , et toutes les forces de la province , encore intactes et réunies derrière lui. Henry V procéda autrement: débarquer dans le coude que forme la côte de Normandie, et où personne ne l'attendait; couper en deux la province par une marche rapide du nord au sud ; paralyser ainsi la noblesse guerrière du Cotentin ; forcer à la neutralité la Bretagne indécise et l'Anjou tout-à-fait hostile ; de là , se rabattre sur la Seine au-dessus de Rouen, pour enlever à cette ville ses commu-
nicalions avec Paris , l'isoler , rélouffer entre l'armée anglaise et Harfleur, et terminer enGn dans ses murs la prise de possession de la Normandie : telle fut la pensée conçue, exécutée par Henry V. Pour un capitaine du XY\ siècle , cette tactique ne parait pas trop barbare.
Mais le point capital , le nœud de cette combinaison , c'était Caen , qui , une fois occupé , lui donnait un centre d'opérations fortement appuyé au rivage et ouvrait toutes les' routes qui rayonnaient dans rintérieur. Il pouvait , d'ailleurs , dans cette seconde capitale de la province, essayer un commencement d'organisation et inaugurer son rôle de duc de Normandie et de roi de France. Aussi plusieurs officiers de son Conseil, alléguant les difficultés d'une attaque contre une ville que les Français réputaient imprenable , le roi mit fin brusquement à la délibération en disant qu'on ne pouvait laisser derrière soi une place de cette importance ; que sa chute entraînerait celle de toutes les forteresses d'un ordre inférieur : a C'est le partage des hommes de cœur, ajoutaitil , de s'attaquer d'abord aux choses périlleuses (1). »
Mais dans celte impétueuse volonté, toujours même prudence. La manœuvre circulaire qu'il
(i) Religieux de Saint-Denys, liv. XXXVIII, c. xii.
exécutera autour de Rouen , Henry V Texpérîmente sur une moindre échelle , dans sa marche sur Caen. Parti de Dives le là, au lieu de s'engager sur la chaussée de Varaville et de venir se heurter contre le faubourg de Vaucelles , il remonte la vallée de la Dive jusqu'à Troarn ; de là il va camper à Grenlheville, où il célèbre, le 15, la fêle de l'Assomption; le 16, il loge à l'abbaye de Fontenay; le 17 , à Éterville (1). Il a ainsi coupé successivement les communications de Caen avec Honfleur , Rouen , Paris , Alençon , Falaise. Une autre opération , dont nous allons parler , lui donnait en même temps les routes de Vire et de Bayeux , tandis que ses vaisseaux , remontant rOrne , fermaient le chemin de la mer. Impossible , dès-lors , au gouverneur de Caen d'attirer à lui les garnisons et les renforts des villes voisines. Ainsi , par le seul fait de sa marche , pareille au cercle que l'oiseau chasseur décrit autour de sa proie , Henry V avait opéré l'investissement de la ville. Il y a plus : à ce moment même , son heureuse étoile lui livrait les deux positions importantes qui en étaient comme les clefs.
Le roi avait envoyé en avant son frère Clarence avec mille cavaliers, pour éclairer les abords de
(1) Valsingbam , p. 397.
la place. L'impétueux Clareoce, plus soldat que le soldat lui-même, dit notre Anonyme, avait galopé vers Caeu , et avait aperçu au-dessus des faubourgs les premières lueurs des incendies que les Français y avaient allumés. Il arriva à temps pour les éteindre , conserver les faubourgs et s'y établir. Pendant la nuit , s'il en faut croire les historiens anglais , les hommes de la garnison , désespérant de se maintenir dans l'abbaye St.- Etienne et ne voulant pas la laisser au pouvoir de l'ennemi , commencèrent , nonobstant le pieux scrupule des bourgeois de la ville , à miner secrètement les piliers et les tours de la basilique. L'incendie du monastère devait compléter l'œuvre de destruction. Un des moines surprit quelques paroles échangées (1) , aperçut ou devina les préparatifs. Comprenant difficilement les exigences de la défense militaire et ne pouvant se résigner au sacrifice de l'auguste sanctuaire où s'abritaient sa foi et son humble existence , il s'échappa furtivement à la faveur des ténèbres , et parvint , en rampant sur ses mains et sur ses genoux , jusqu'au quartier du duc de Clarence. Il trouva ce frère d'un roi d'Angleterre couché, dans son armure de fer, sur l'herbe d'un petit jardin ,
(1) « Audivit hxc insusurrari inter Francos quidam monachus ejuS' dem loci. » Id., Ibid.
avec une pierre sous la tête. S'agenouillant devant lui , il raconta ce qu'il avait vu et supplia avec larmes le duc de venir en aide à son monastère. « C'est à vous, noble duc, ajoutait-il, qu'il appartient de sauver notre saint asile, à vous qui descendez de la race des rois qui l'ont fondé , qui l'ont édifié , qui l'ont enrichi de leurs dons (1). » Cet antique lien de l'Église normande avec la descendance du Conquérant fut souvent rappelé et invoqué. Il explique les ménagements habiles dont Henry V usa envers le clergé de la province, et la résignation silencieuse avec laquelle celui-ci subit généralement la domination anglaise (2).
A la nouvelle apportée par le moine, le duc se leva brusquement , ordonna à ses gens de prendre des échelles, escalada le mur par un côté faible et pénétra dans l'enceinte de l'abbaye. Quelques
(1) « Vobis autem specialius convenit nostrum servare monasterium , qui de regum linea descendistis in locuni noslrum, quem fuiidaverunt , exstruxerunt, atque dotaverunt. • Id., p. 398. — Voyez aussi le n*'. i5 des Pièces justificatives.
(2) Il y eut toutefois de nombreuses exceptions : l'archevêque de Rouen , Louis d'Harcourt et les évêques do Bayeux et de Coutance» quittèrent leurs sièges et la Normandie, plutôt que de reconnaître Henry V. Les deux derniers furent enveloppés dans le massacre des Armagnacs, qui ensanglanta les prisons de Paris , en 1418. Plusieurs curés de PAvranchin furent chassés pour avoir refusé de prier pour le roi anglais. A Rouen, le chanoine Delivet dut racheter sa tête à prix d'or.
soldats et uo petit nombre de paysans mal armés y avaient été laissés , plutôt pour faire montre , que pour opposer une défense sérieuse. Surpris et frappés de terreur, ils se laissèrent désarmer sans combattre. Le duc renvoya libres ces pauvres gens , les regardant comme indignes de son épée. Il se contenta d'en faire décapiter un qui avait été trouvé enlevant les ferrures des fenêtres. Le lendemain , les habitants de Caen virent avec douleur la bannière d'Angleterre flotter sur les tours de St. -Etienne. Ce jour même, et sans perdre de temps , le duc , avec les troupes de l'avanl-garde qui l'avaient rejoint , alla enlever , de l'autre côté de la ville , les petits forts de l'Abbaye-aux -Dames, établit son quartier dans le monastère et s'y fortifia. Caen se trouva alors serré, comme entre les deux branches d'un étau, par deux redoutables bastilles qui touchaient et dominaient ses propres murailles.
INVESTISSEMENT DE LA VILLE ET DU CHATEaU. — MOYKNS IW-
oÉNiEax d'attaque et de défense; Équipage de pont,