‹ Siegfried et le limousinChapitre 11 sur 47 · MOD · texte numérisé non relu

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- SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 87 de langueuts et d’amours allemandes, elle n’eut en effet qu’à souffler sur une mèche rebelle de ces cheveux dont l’annexe m'avait dit la longueur, qu’à faire saillir sous la jupe ce genou droit, dont je savais le tour. La connaissance au compas que j'avais de ce corps, de ces tresses de 1 m. 83, de ces yeux de cinq ‘ centimètres, de cette bouche calibrée, de cés jambes de deux pieds six pouces, de ce mollet égal à la moitié de sa taille et aux trois dixièmes de sa poitrine, me conférait subitement, de mon poste d’observation, une connaissance égale de ses pensées. Je la devinais ardente et ob$tinée, à ce front de quatorze centimètres qui s’appuyait sur l’air comme sur un joug, avec des fièvres et des passions dont je pouvais prévoir, à un degré, l’exaéte température, de la bonté, de la ruse, et un amour considérable des chapeaux, car au lieu des bleuets ordonnés par l’annexe, elle portait un casque Walkyrie-Reboux. Forestier l’accompagna jusqu’à la grille, d’un corps non mesuré qui paraissait, à côté de ce corps immuable, se modifier à chaque pas, la suivit des yeux jusqu’au moment où elle se retourna avant de disparaître, agitant ses fleurs comme il est prévu à l’image 9 et dernière pour la séparation suprême. Puis, destiné ce jour-là à effacer les traces sur la neige, vinssent-elles des fauves ou des femmes, il se baissa pour ramasser les pétales tombés du bouquet, et, se relevant, haussa vers moi un visage où il n’était nécessaire de connaître ni les rapports du menton et de l’oreille ni l’ellipse de l’œil, pour lire une grande candeur. Qui me dira pourquoi j’en fus irrité comme d’une hypocrisie, non contre mon ami certes, mais contre le major Schiffl et consorts, et

cette Allemagne qui prétendait redonner la pureté? Car Forestier connaissait de la passion tout ce que peut en penser Mlle Trapet, de l’Odéon, des bousculades tout ce qu’en sait Mlle Béril, du Français, et du dégoût tout ce que peut en apprendre Sola AStrum, le démon exaétement contraire à ceux que conseillait la circulaire, tout noir, tout onduleux, tout criard, et de l’indifflérence tout ce qu’en inspire Yvonne de Greille, qui eut sa dernière lettre, son dernier mot écrit en français la veille du jour où il fut porté tué :

— “ Adieu, chère Yvonne, je n’ai pas de monnaie ce soir : acceptez tout ce grand amour que je sens aujourd’hui en moi... ?

Forestier ne bougeait pas. Il ressemblait à un sofnnambule que nous avions éveillé un jour par de grands ctis; c'était aussi l’hiver, et l’homme ne s'était fait aucun mal sur la neige épaisse.

Au bas de la Maximilianétrasse, juste avant les bâtiments romantiques en $tuc d’où les monstres et les reines essaient vainement de se dégager, et juste après PHôtel des Quatre-Saisons, dont le marbre se plaît pat contre à libérer de fort joliés personnes, a@trices viennoises ou américaines, et aussi quelques gargouilles, telles que les petites Rosenbreit et la comtesse Cohn, habitait Bertha-Augusta, douairière de Schleissheim. C’est Bertha, dans sa jeunesse, que Sacher- Masoch avait pris pour le modèle de sa dame d’honneut dans son roman sut l’Allemagne, et elle en avait

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conçu pour elle-même et pour l’auteur une admiration qui l’avait poussée à s’inscrire, bien innocemment, à toutes les sociétés masochistes, dont elle ignora toujours le véritable but. Son petit salon n’était plus ouvert aux Alliés; elle me reçut dans la salle des vitraux, où les photographies signées de Moltke et de Bismarck paraissaient aussi périmées et lamentables que paraissent soudain périmés et ravissants, dans une anse de l’Oise et du Petit-Motin, des canots d’avant la guerre qui ont nom Owand-Méme ou Coulmiers. Je n’hésitais pas à recourir à Bertha, car j'avais barre sur elle. Avare, égoïste et entêtée, comme la famille de Schleissheim dont elle avait acquis tous les défauts par alliance, elle devenait généreuse s’il lui était prouvé qu’elle vous portait bonheur. Des foutnisseuts, prévenus, avaient obtenu par elle le Service de la Cour, pour avoir prétendu qu’au lendemain du jôur où la baronne avait acheté leur entame de veau ou leur papier à lettres Solde en essayant de leur passer des pièces fausses, le nombre des clients avait doublé et le poisson en plein soleil ne pourrissait plus. Les domestiques, s’ils disaient ne rien casser quand elle était là, pouvaient sans crainte saccager Chine et Saxe quand élle était absente, Sa table était fournie de quémandeurs, tenus pour son dînef de revenir __ de la chasse aux cogs de bruyère, leurs derniers boutons de faux col à bascule brisés dans la hâte, leurs chaussettes craquées, le menton haché d’avoir été livré sans lumière au rasoir, qui la proclamaient leur fétiche, et auxquels elle se pendait en breloque toute la soirée. J'avais eu la chance de lui écrire en juin 1914 une catte d'Auvergne et de Saint-Neétaire, où

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je lui disais qu’elle me portait chance et que je n’avais jamais de vers dans mon fromage. Elle m'avait aussitôt répondu de ne pas me risquer sur les montagnes élevées de plus de 1.500 mètres, sinon elle m’abandonnait à mon soft...

— Eh bien? dit-elle, sans répondre à mon salut.

— Eh bien! répondis-je. Je ne suis pas tuél Votre carte de 1914 m'a sauvé!

Elle n’avait pas pensé à cela. En fait, n’avais-je pas raison? De tous les êtres qu’elle avait favorisés, métais-je pas le seul à qui elle eût vraiment porté bonheur? Tous ceux qu’elle avait cru hisser à la réussite, le ténor belge, l’intendant général, la baronne Wolkinska, la guerre, ou le cancer, ou le gâtisme, les avaient ramenés à des tombes particulièrement originales mais au lot commun. Tandis que moi, qui selon ses préceptes formels sur l'altitude avais évité pendant ces cinq années passées en combats, d’attirer mes ennemis.au faîte du Sancy, de livret mes luttes patticulières au col du Saint-Bernard, et qui avais vogué sur bien des mers, cherchant la faveur de Bertha au vrai niveau, on pouvait dire qu’elle m'avait sauvé. Il me suffit d'ajouter que j'avais hérité de quelques millions, que j'avais échappé à deux torpillages, pour qu’elle me pardonnât et se pardonnât à elle-même d’avoir porté bonheur, indireétement, à ma patrie.

Je commençai à croire ce jour-là à son pouvoir, cat elle m’apprit que Siegfried von Kleist cherchait un professeur de français. Elle lui téléphona et voulut m'y conduire le jour même, sous mon nom canadien si je le désiais, par un de ces après-midi de vent et

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de rafale que l’on n’obtient à Paris qu’en sortant sur son char la reine des reines. Bertha avait d’ailleurs constaté que toujours elle portait bonheur au mauvais temps. :

Le roi Otto, frappé d’entendre un mandarin répondre aux compliments de M. Patenôtre par l’affirmation que les seules nations civilisées étaient la France et la Chine, elles seules possédant une cuisine et une politesse, avait chargé vers 1875 Bertha-Augusta de créer une école ménagère pour les filles aînées de sa noblesse, une école de Grâces pour les cadettes et d’amener ainsi la Franconie à [a hauteur de ses deux devancières. On sait combien pleinement réussit l’expérience, couronnée par le soufflet bayadère et la révérence à écho, mais trop vite interrompue par la folie d’Otto. Il en restait à Bertha, qui avait dû apprendre par cœur les manuels de cuisine et de maintien, l'habitude de répondre sans hésiter et en phrases . de catéchisme. À travers les cahots du fiacre, j’obtins ainsi sur Siegfried des renseignements que leur précision reculait autant dans le passé que s’il s’agissait du vrai Siegfried ou du vrai Kleist.

Je demandai quelles villes Siegfried connaissait de l’Allemagne.

— Sassnitz, où il à été guéri; Munich, où il rédige sa critique des constitutions; Oberammergau, où il passe l'été.

Je demandai ses projets.

— Le 25 avril, une fête de Gæthe, à Berlin. Le 14 juin, à Breslau, le procès Erzberger. Hier, par une pénible coïncidence, on a apporté chez lui, le matin, les poignards et revolvers des assassins qu’on

o2 SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN doit laisser une semaine, selon la coutume, chez chaque membre du jury, et, l'après-midi, lurne qui contient, dit-on, le cœur de Gœthe et qu’on confiera

aussi quelques jours à chaque orateur désigné. Mais

chaque Allemand ne vit-il pas à la fois dans cette double atmosphère?

Je demandai son âge.

— Il à trente-sept ans.

C'était, en effet, son âge exa&. À quoi l’Allemagne avait-elle bien pu le deviner?

IL en était de la maison de Forestier comme de son vêtement. Pas une trace ne subsistait de la sûreté avec laquelle il avait jadis retiré de cent boutiques d’antiquaires et de trois ateliers modernes tous les meubles et tous les objets qui, depuis le xvi® siècle, et en passant par Iribe, n’avaient été faits que pour lui. Gravés sur tout ce qui était bois, brodés sur tout ce qui était étoffe, je retrouvais dans son bureau tous ces proverbes et résidus de la sagesse allemande dont le visiteur est abreuvé : “ Qui parle le matin, se tait le soir. Qui aime son prochain aura des fleurs au ptintemps. Assieds-toi sur moi, je suis un loyal fauteuil de-Dessau.… L’heure du matin a de l’or dans la bouche... ? J’aperçus du moins, pendu au mut, un objet

commun à ce bureau et à son bureau de Paris, un Objet neutre, la femme à turban de Vermeer. Rien n’était perdu, puisque ce petit Hollandais avait réussi dans sa petite tâche, en s’atmant, il est vrai, d’un cadre étain et cuivre plus large que lui-même, et en

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. se colorant de couleurs infiniment plus vives encore que celles de l’original.. Le combat avait dû être rude pour traverser cette rétine endurcie par un destin allemand... Enfin, Kleist entra...

Il entra plus couvert encore de barbe, de bagues et de breloques qu’il ne l’avait semblé de loin, tant VPAllemagne prenait ses précautions pour qu’il ne manquât plus, en cas de nouvelle amnésie, de plaques d'identité. Mais il avait gardé ce qu’un homme n’abandonne que s’il est résolu à disparaître, son tic de la lèvre, celui aussi de ses mains qu’il continuait à croiser sans cesse et qu’il tâtait comme une preuve encore muette mais impérissable. Sa première parole aussi me montra que ses maniés de pensées, ét la joie par exemple qu’il avait de savoir la superficie exacte des pays du monde, ne l’avaient pas abandonné...

— J'aime le Canada, me dit-il en allemand. Peu : - de personnes savent que son territoire est plus grand que celui des États-Unis, y compris PAlaska…

Pourquoi fallait-il qu’il appattint aujourd’hui à un pays dont les kilomètres carrés étaient réduits par la guerre? Je retirai «ma main aussi vite que je le pus, comme si c'était à elle qu’il allait se reconnaître, et je me plaçai à contre-jour, dans la crainte que ma vue n’agît trop brusquement, mais c'était une crainte vaine. Tout droit, chargé de son passé à lui, de son triomphe au baccalauréat à Poitiers, de sa sœur écrasée à Boussac, de sa patrie Limoges, de notre promenade à Dampierre sur un chat-à-bancs à coussins tigrés, de son désespoir le jour de rentrée au lycée Lakanal où il s'était assis avec son complet blanc dans l’encrier, je re$tais à ses yeux le fils d’une dame

de Montréal, baigné dans le Saint-Laurent, frotté . dans la neige. De quel cadre gigantesque cuivre et étain devrais-je me parer, de quelle aniline éclatante enduire mes vêtements pour atteindre ce cerveau dont je voyais, à travers son iris toujours si large, la pre- * mière brume? Lui, à chaque instant, fermait les yeux, se coutbaïit, c’est qu’un des cent mille passés possibles pesait sur lui, il se taisait, c’est qu’un des mille passés probables ombrageait un moment sa tête; et cet homme qui ne se souvenait d’aucune souffrance, — ni des plus légers maux de dents de son enfance, — on sentait qu’il devait admettre les avoir connues toutes. Le soir était venu. Il alluma une lumière au fond d’un pot en albâtre sur lequel dansaient des chiens bassets, servit le thé avec une théière dont lPanse était la queue d’une sirène, approcha un cendrier qui était Rübezahl, et, une fois remué le trio ou le quatuor des petits animaux ou héros légendaires dont un vrai Allemand se doit d’exciter toutes les heures la ronde, il s’enfonça dans un fauteuil, et me dit :

— Cher monsieur, vous perdez votre gant.

Il avait parlé français et je regardais à mes pieds, heureux de ce gant perdu qui me permettait de cacher mon émotion Il avait parlé français sans accent, avec une adhérence, tout au plus, entre les mots comme entre des mots blessés et fraîchement cicatrisés. D’ailleurs, mon gant était près de moi, sur la table, et la baronne se mit à rire : Kleist avait voulu simplement me réciter un chapitre de son manuel. La leçon était commencée, car à la pendule une troupe mixte de coucous, de moines et de Geneviève de Brabant venaient d’indiquer la demie.

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T'avais laissé tomber mon gant. Tu avais déchiré ta robe. Nous avions couronné l'âne noir. C’est ainsi que le manuel, ouvert au chapitre des Petits Malheurs, nous fit passer cette première entrevue à une confession puérile, mais dont chaque aveu me libérait à la fois de je ne sais quelle faute et me couvrait de peine. J'avais lâché l’écureuil, il avait plumé le serin… Au-dehors, le vent s'élevait. Je pensais aux vrais méfaits que nous avions commis ensemble; j’avais déchiré la robe de Cicri; il avait accusé Sarcey de perfidie; nous avions tiré la sonnette de Larroumet.. Des tuiles tombaient des toits. Dieu aussi, à en juger par ce vacarme au-dehots, était aujourd’hui bien maladroit! Dieu, — qui avait volatilisé l’uniforme de Forestier, qui avait déchiré le voile du monde, qui avait décimé l’innocente Russie! Je m'étais approché de Siegfried et je surveillais sa leéture. La dernière fois que nous nous étions ainsi penchés de front, âmes à l’abreuvoir, sut le même volume, il se trouvait que c'était sur un texte allemand, sur Schopenhauer. Quels petits malheurs n’avaient pas causé les femmes ce jour-là] Mais Kleist ne me laissa pas le temps de préciser mon souvenir, il fallut lire le chapitre suivant, qui était celui des animaux, avec le nom de leur ramage, de leur appel ou de leur cri; et quand le coucou reparut pout sonnef la fin de la leçon, nous savions qu'il coucoulait et nous savions aussi ce qu’aurait pu faire, si l’horloger l’avait voulu, le daim muet de Geneviève.

Il était six heures. De ce cri qu’on appelle la patole,

de ce cri étouffé, guttural, émouvant qu’on appelle

la parole allemande, Siegfried me dit à demain.

Iz avait été convenu qu’après chaque leson, pour la compléter, j’enverrais à Siegfried un exemple de tédaétion française. Je savais que le raccord profond entre Forestier et moi ne pouvait guère être obtenu que par cette correspondance en apparence anodine. Jamais la conversation de Forestier, même avec son meilleur ami, ne permettait autrefois l’abandon ou les confidences. Mais, parfois, nous recevions des lettres, auxquelles il ne faisait plus ensuite allusion, dans lesquelles il nous expliquait par exemple pourquoi, la veille, du Père-Lachaise, il avait détourné la tête au lieu de reconnaître la Seine invisible à sa gaine de brume et de tendre l’oreille pour suivre au bruit le tracé des métros, ou tout autre détail insignifiant d’une attitude qui se révélait ainsi très complexe et très sensible. Au téléphone, d’ailleurs, c'était un troisième Forestier, précis, sec et assez dur; je ne sais ce qu’il était par télégramme, par T. S. F. ou par message spitite. Mais j'étais assuré de l’atteindre par la moindre écriture. Je choisis donc une rédaëtion qui me permit de lui parler de ces ruisseaux limousins dont l’humidité baignait encore son cerveau et je lui fis un tableau semblable à ceux des écoles, mais avec sa vraie petite ville, en y logeant certains épisodes de sa vie même, comme celui de l’anguille, et en diminuant ou grossissant démesurément certains objets, pour que sa mémoire, qu’elle fût devenue myope ou presbyte, eût plus de chances d’être atteinte. En voici le début :

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