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8o SIÉGFRIED ET LE LIMOUSIN *%
QuanpD je m'éveillai, la neige ne tombait plus, mais un grand vent soufflait, qui soudain, comme si le vent avait été le grand ennemi des hommes à leur naissance sut la terre, rendait attendrissante aux larmes l’invention des maisons, de la casserole de . cuivre, du lit et des doubles fenêtres. Les animaux, « chevaux et bœufs, qui n’ont point la faculté ou le : temps de changer leur couleur l’hiver, effarés d’être aussi visibles sur la rue blanche, s’y creusaient, en Piaffant et grattant, un socle noir. Comme si la neige avait été le premier ami des êtres humains à leur naissance, les passants se baissaient là où elle paraissait le plus sensible, et la caressaient. Point de bruits de pas, les hommes semblaient tout au plus appuyer sut le monde, comme par un trolley, pat leur rire ou pat leur parole. Un vicillard, qui avait dû chasser des fauves aujourd’hui disparus, imprimait de ses doigts sur chaque pierre de fenêtre la trace du loup et de l'élan. Puis des valets balayeurs, selon l’amitié ou l’antipathie des propriétaires, tracèrent ou ne tracèrent pas de petits chemins entre les villas.
Juste en face, Siegfried avait tiré ses rideaux et achevait sa toilette. Presque identique en pyjama à Forestier, il disparaissait à chaque instant de sa fenétre, et de chacun de ses plongeons en Allemagne tapportait un vêtement qui le déguisait un peu plus, Lui, qui ne portait que du linge blanc, s’enveloppa d’un tricot mauve, d’un caleçon rose, de genouillères vett véronèse, s’armant pour je ne sais quel tournoi
avec l’arc-en-ciel. En déshabillant nos blessés prussiens nous trouvions ainsi, au-dessous de leut uniforme invisible, un écorché de couleurs. Lui, port qui jadis les deux questions irritantes, à des moindres degrés, était celle de la rive gauche du Rhin et ceile des bretelles, il consolida son matelassage d’épingles de nourrice, de chaînettes-supports, relia ses boutons de plastron par un fil de faux argent qu’il agrafa à une chaîne centrale. Puis, aidé de serviteurs dont la race différait plus encore de la race des nôtres qu’un Celte d’un Germain, par une brosse à tête en nickel élastique, par un soutien-moufstache, par une brosse à habits dont se recourbait la poignée et qui laissait croire dans chaque mouvement à un hara-kiri, lui, qui n’admettait jamais qu’il plût, consulta un ther-
momètre intérieur, un thermomètre extérieur, le baromètre, et tapota un instrument horizontal qui pouvait être un sismographe. Ainsi s’assurent les Allemands du temps qu’il fait. Tout lui indiquant la neige, il la regarda enfin, ouvrit la fenêtre, et, apercevant la trace du loup et de l’élan, l’effaça pour qu’ils pussent échapper aux chasseurs.
Ida vint déjeuner avec moi et’ m’apporta les nouvelles. On continuait à craindre un complot, et Ida avait l’idée que Zelten en était l’âme. Les/inquiétudes nétaient pas encore si vives, cat Zeltén remettait toujours les grandes entreprises au 2 juin, jour annivetsaire de sa naissance, et le 2 juin prochain risquait d’être chargé, car, d’après ses confidences successives, Zelten avait ce jour-là à commencer son livre sur POrient-Occident, à engendrer enfin un fils, et à se faire plomber cinq dents. Peut-être sa famille délé-
82 SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN guetait-elle cette année encore, du 25 mai au 5 juin, : pour le surveiller, cet oncle, cette cousine ou ce notaire qui avaient empêché, ‘entre autres, deux suicides, un engagement à la Légion, et l’achat (particulièrement redouté du délégué notaire) d’un cuirassé désaffe&é avec dancing. À deux heures, les visites pour Siegfried Klei$t commencèrent. Ce n’était malheureusement pas des visites insignifiantes. Forestier n’était pas.
amatté à son nouveau pays par ces petites chaînes,
sut moi d’ailleurs assez solides, qui aboutissent à des poètes disciples de Dehmel, des musiciens élèves de } Reger, à des aëtrices viennoises, et à une douzaine de : tables de brasserie. Je con$tatais autour de la villa les allées et venues de ceux qui, grâce à leurs automobiles, leurs rapides ou leurs avions, parviennent plus vite que la foule auprès de la gloire à son lever. Ida, qui était camarade de pension de Rita Sacchetti, voyait chaque semaine autour de la danseuse le même remue-ménage, et à peu près les mêmes gens; car il vint le président du Conseil, le banquier Zotn, le brasseut Dittmann, tout ce qu’il y a de solide en Bavière. IL n’était pas possible, pour y enfoncer quelqu'un, de lui attacher au cou de plus grosses pierres. Puis vint une foule qu’Ida n'avait guère aperçue qu'aux festivals, celle qui se dérange pour les victoires ou pour les généraux vittorieux, le baron von Xylinder, Frau Rattel, les Schœneburg. Puis, un peu plus tard, pour me redonner quelque espoir, ceux qui dans Munich allaient de mon temps au concert français, à l’exposition française, chez la modiste Huguette, et je fus surtout rassuré d’apercevoir le prince Heinrich. ;
RP. D RD ? F eo
J'avais connu le prince Heinrich von Sachsen Altdorf, qui habitait une rue voisine, près du château de Nymphenburg. J’arrivais à sa maison par une suite de jardins français, à travers un quinconce de statues,
signées Couftou, de dieux nommés de noms français,
puis par un chemin bordé des quinze logements réser-
vés aux contremaîtres limousins ou parisiens qui tra-
vaillaient à la porcelainerie, le nom de famille sur la plaque de marbre remplaçant les noms d’arbustes ou de femmes que portent les chalets français, le Morin, Villa Forichon, Villa Couillard, à travers des enfants qui s’appelaient Robert ou Marcel et jouaient aux billes avec un mouvement du pouce qui les eût fait reconnaître entre les quinze autres millions d’enfants de l’Empire; mais, par cette chaussée Greluchot (c'était son nom), je parvenais au centre de ce que je croyais, avec Mme de Nouailles et cent millions d’'Américains, l’Allemagne. Le prince, qui devait régner suf Saxe-Altdorf après son frère aîné marié à une sœur de Guillaume maïs sans enfants, était né le même mois que l’empereur, et avait étudié en même temps que lui à Bonn, où ils s’étaient brouillés en langue - anglaise chaque matin pendant quatre semestres, les précepteurs les contraignant à se ré-
‘ concilier le soir pour les exercices de français. Le milieu de la journée étant réservé à la langue mater-
nelle, ils n’avaient pas eu encore à se parler allemand. Depuis, car le destin qui a des hommes une médiocre opinion aime insister ou préciser, chacun des aétes de Guillaume était reproduit ou devancé dans la semaine ou l’année par un aéte correspondant du prince, qui en était, aux yeux de la vraie Allemagne, le désaveu.
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Le mois où Guillaume eut épousé cette impératrice peu radieuse, on annonça les fiançailles d’Heinrich avec Annette Blensen, fille du romancier, reine de beauté du Schleswig, et la meilleure nageuse du continent, ou plutôt des mers environnantes. Ses robes, même de. cour, étaient conçues de telle sorte qu’elle pût se laisser tomber en n’importe quelle circonstance
dans la rivière, l'étang ou l’avenue d’eau sur les bords .
desquels on passait, y dispataissait comme une ondine, *
et seul Roosevelt, pendant son séjour à la cour impétiale, essaya de la suivre, tout habillé, sans succès, à travers les bassins de Potsdam, puis les rigoles du Spreewald. Dans l’année où Guillaume édifiait la
Siegesallee, Heinrich, dans son jardin de Nymphen- ! butg, fit construire une tonnelle et poser un cadran * solaire. Pour chaque prince adipeux et terrestre que !
Guillaume engendrait, Heinrich ajoutait à sa lignée un nouveau baron de Altdotf, honnête, candide, qui, dès qu’on put voler, se laissait tomber dans l’air comme sa mère dans l’eau. Il y en eut assez pour faire, en 1914, la première escadtille, et tous, Guillaume | gardant intaëts ses fils, furent mutilés ou tués. C'était le vieux duc de Saxe le père qui avait créé vers les
quatre-vingt la troupe des Altdorf, où chaque rôle,
fût-ce celui d’un valet, était joué par un aéteur célèbre, comme pour le centenaire de l’auteur, et qui se disait moins offensé par un petit aéteur dans un grand que dans un petit rôle. Heinrich avait hérité de cette manie, mais Pour sa maison. Il ne voulait voir autour de lui la vie jouée que par des Allemands dignes
pain à sa table, pour cirer le parquet, pour tirer les
d'elle et de leur prince. Il n°’y avait pour couper le .
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rideaux, que des êtres simples et bons, et ceux que l’on aurait choisis justement pour fêter le centenaire de la vie elle-même... Je savais maintenant comment rejoindre Forestier. La baronne de Schleissheim me présenterait une seconde fois au prince, et je deman-
. derais son aide pour pénétrer dans la villa.
Vers six heures, quand les visites eurent cessé, je pouvais donc faire mon bilan. Tous les Allemands que j'avais vus passer ce seuil, en somme, musiciens, banquiers et princes libéraux, sans parler des princesses nageuses, n'étaient autres que ceux qui gardent depuis des siècles POr du Rhin, si l’or du Rhin représente la naïveté, la pompe, la douceur allemandes, et c'était à eux que j'avais à ravir Forestier. Le vrai Siegfried aujourd’hui, c'était moi, avec mon passe-: port canadien : Siegfried Chapdelaine. Dans la circulaire du Generalstab sut la rééducation des blessés allemands amnésiques que venait de m'apporter Ida, je Lisais d’ailleurs qu’on ne leur donnait comme maîtres que les spécialistes du Moyen Age; on les confinait dans les cités libres intaétes, Stralsund, Rothenbourg ou Nüremberg; on usait avec eux, comme avec les enfants «allemands, de cette ressemblance vraie ou fa@ice de l’Allemagne d’aujourd’hui à celle du Saint- Empire pour glisser le Moyen Age comme un transparent au-dessous de chacun de leurs atlas ou de leurs leçons. J'avais à ravir Forestier, non à Lerchenfeld,
non à Theodore Wolf, mais aux Fugger, aux Picco-
lomini, à Albert Dürer. J'avais à le ravir, non à Lili Marlberg, à Léa Bolz, mais aux Allemandes de Vischér
et de Cranach, car je venais de lire aussi la circulaire
du médecin-major de Stralsund sur l’infirmière type
BL STEG PRIEDNE TE LTMOUIMEN
que doit trouver à son chevet le soldat allemand amnésique dont la conscience s’éveille.. “Pas de brunettes, pas de Lorraines rieuses, écrivait le majorchef Schiffl, mais l’image même de la patrie. Il est x Stritement prescrit qu’elle porte ses cheveux en longues nattes blondes et si possible jusqu’à la cheville, que sa poitrine soit haut placée et qu’elle puisse leffleurer en se courbant du menton, que son teint soit de neige, de sang, avec un millième de safran, et — telle d’ailleurs que le type parfait ci-contre, dont neuf * photographies dans l’annexe reproduisent les principales poses réservées aux regards du blessé, avec les mensurations modèles de son corps, déterminées d’après les meilleurs tableaux ou Statues du Moyen Age, ou nos meilleures héroïnes vivantes de tragédie et d'opéra... ” | Soudain (je ne devais pas me tromper, cat j'avais regardé les neuf photographies avec complaisance), il me sembla voir près de la maison Forestier la femme modèle du major Schiffl. Elle en sortait sans que je pusse me rappeler l'avoir vue y pénétrer, par une étroite porte invisible dans un retrait, et, de cette villa qui était maintenant une partie de m&i-même, ainsi qu’une aiguille soft tout d’un coup de votre bras ou de votre manche. C'était bien elle, les bras chargés de roses rouges, le menton penché effleurant presque sa gorge, et telle enfin, malgré l’absence de péplum et l’adjon@ion d’une veste en chat sauvage et de bottes à l’écuyère, qu’il était prescrit de se pré senter, d’après l’image 6, aux amnésiques de deux ans. Pour réveiller même en moi, d’une époque ou- bliée pas mal antérieure à ma naissance, le souvenir