‹ Siegfried et le limousinChapitre 16 sur 47 · CHARTE · texte numérisé non relu

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Re? FLLE LIMOUSIN 109 ‘sur la terre de ce petit ennui, mais que dans l’existence * immédiatement prochaine, tous les archanges et séraphins feront cocu. Depuis son premier roman sur Lilith (la dernière peut-être qui le trompa avant sa naissance terrestre), jusqu’à sa Suite sur la Reine de Saba (celle peut-être qui le trompe depuis douze ans), et en passant par la multitude fidèle de ses héroïnes modernes, il avait attiré sur les femmes de l’Allemagne ‘du Sud une particulière faveur, dont l’effet se faisait sentir l’été dans les casinos de la Baltique et en hiver de Davos à Vienne par la qualité de leurs flirts. Vingt fois des privat-docents de Heidelberg trompés et furieux, des chefs d’orchestre de Salzbourg bernés, ou de jeunes et vieilles personnes de Dantzig et de Stettin jalouses des perfeétions méridionales avaient tenté d’introduire le doute en son âme. Emma avait surpris dans la malle d’une copiste, — le jour par bonheur de son engagement, — la Refgiense de Didetot, Schopenhauer, dont le Cygne n’avait lu que l’édition pout jeunes filles, et des albums complets aussi de photographies d’art pour lesquelles une archiduchesse respeltée de Punivers servait de modèle nu, les bas peints au pinceau. Elle avait arrêté également un microphone, envoi d’une anonyme, qui répétait les dix premières phrases prononcées par une héroïne paneuropéenne qu’adorait Schwan, le jour du départ vers Samoa de l’ami pour lequel elle avait renoncé . à ses titres et peut-être à la couronne : — “ Quelle sale histoire que la pluiel... Ma paupière droite remue, on parle de moil.. J’ai envie de poireaux à déjeuner, m'est l’asperge du pauvrel.. Quels beaux yeux ont les marins mais quelle dégoûtante histoire que la pluie, :

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au moins le soleil réchauffel.. ” Une autre fois, le gros acteur Bauberger avait été introduit par surprise dans Linderhof où il lui fut mandé que Lili Arlberg le lâchait, mais il s'était borné à briser les cloches à melon du jardin, ce qui n’avait pu que déprécier encore, vis-à-vis de Schwanhofer, le coefficient de Pâme masculine. Il fallut, pour qu’il commençit à concevoit l’ombre d’un soupçon, l’y préparer par une série de méprises savamment graduées, dont la première lui fit trouver Thérèse Rosenwald dans les bras de son propre frère. Cependant, la petite Eva, soucieuse déjà de son teint et redoutant la poudre d’or d’Amalia à l’égal de la poudre de riz, croissait en vertu et en gorge tiède parmi des peintres et des poètes dont le dessein bien déterminé était de lui faire réparer un jour vis-à-vis de leur sexe l’injustice de Schwanhofer.

— Ma cousine Eva, dit Zelten, est l’infirmière qui a guéri Kleïst.

— En quoi cela regarde-t-il votre ami? dit Eva.

— Cest elle qui l’a baptisé Siegfried, continuait Zelten, parce qu’il ne connaîtra jamais son père ni sa mère, et Klei$t, en souvenir de notre plus grand. poète, cat la balle qui enleva la vie à Kleist et la mémoire à Siegfried pénétra juste à la même place. L’un perdit par elle sa vieillesse, l’autre son enfance.

Toute la dilatation en millimètres que donnait la colère au corps modèle du Major Schiff, je pus la conStater en cet in$tant. D'autant plus que Zelten, qui ce jour-là mariquait de ta, se mit à raconter son amour malheureux pour Eva.

— Le 2 juin 1915, dit-il, je peux te l’avouer main-

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tenant, je m'étais juré de t’enlever... Tu as été sauvée par un triolet que j'avais promis au Berlrer Tageblatt et que je ne pouvais remettre. Que tes baisers sont doucereux!

Car Zelten n’avait pu s’habituer à dire “ ous au lieu de “ doucereux ” — Vous êtes fou, ce matin, Zelten! Cet étranger est gêné de vos paroles.

Zelten se mit à rire.

. — Ma petite Eva, dit-il, je vais te conter une histoire. Il y à dix-huit ans j’en avais dix-huit. Tu sais comment m’éleva mon grand-père. Je vivais étendu, à cause de ma coxalgie, et de ma naissance au jour de la guérison je n’ai pas aperçu un jeune visage. Ce n’était pas que mon grand-père l’eût voulu, mais! le précepteur, la cuisinière, les valets étaient de son âge, et l’on écartait tout enfant pour que je ne souffrisse pas de sa vue. On ne me promenait que dans le parc, où les Statues de personnes que mon maître disait jeunes, Proserpine, la reine Louise, offraient une tête sans nez et décrépite, — et jusqu’au pavillon du Grand Ele@eur, converti lui aussi, mais par la municipalité, en asile de vieillards. Si bien que les éléments de la beauté humaine étaient pour moi des . yeux usés et lavés, une voix aigre et sourde, les cheveux blancs et le craquement des genoux. Les traits normaux et officiels c’étaient les veines gonflées, les éclats de sang dans les yeux ou sur le nez, les mains tremblantes. J'aime mieux ne pas vous dire comment j'imaginais les héros de mon histoire sainte ou de la littérature, ce qu'était le père Anchise pour moi, le père Mathusalem, ou la mère Hécube, puisque je

croyais jeunes les oétogénaires qui m’entouraient. Puis je fus guéri, et le soir vint où j’eus la permission de partir pour Munich. C'était la nuit, et une veille de Fasching. Toutes les puissances maléfiques de la Bavière avaient pris à cette heure leurs formes les plus jeunes, mais toutes d’ailleurs, et dans la rue et à la redoute dù Volk$theater où mon précepteur me : dirigea d’office, louant à la porte des dominos, étaient masquées. Le bal commençait. Les loges des barons et des banquiers avaient baissé leur pont-levis jusqu’au parterre et favorisaient l’échange de corps à peu près nus, à peine agrémentés d’une épingle ou d’une ceinture qui permettaient de les reconnaître : pour ceux d’une bayadère ou d’une dame de pique. De ma cage en peluche rouge, à peu près ivre d’ailleurs, moi pour qui les corps humains n’avaient guère été jusqu'ici que des os et des tendons, j’admirais leur souplesse, leurs bonds, leur peau. Aucun ne craquait, et si je fermais les yeux quand l’un d’eux passait près de moi, c'était un froissement incomparable. La matière humaine soudain devenait nouvelle, mais les visages étaient toujours masqués. J’imaginais moins que jamais une tête digne de ces corps, et la jeunesse au carrefour des sens. Incapable d’attendre le premier coup de minuit qui allait faire tomber les loups de toute tête non titrée et non marquée de la vérole, trop timide et trop éloigné du parteire pour arracher celui d’une femme, je me penchai, et tirai à moi, de la loge voisine, celui d’un grand jeune homme. Je vis alors, je vis, — et ce fut pour moi comme si en écorclant un lièvre je trouvais sous la peau un petit corps d’enfant, — un visage de dix-huit ans, des joues,

des yeux, des lèvres, des dents de dix-huit ans, le visage enfin de celui qui est là et que vous appelez un étranger!

Il me regarda tendrement, mon visage d’aujourd’hui masqué pour lui de mon visage de la redoute... Mais Eva haussait les épaules. Je prétextai un rendez-vous et les laissai…

Kzersr ne fit aucune allusion à ma lettre, mais à la façon dont il me serra la main, je compris qu’il l’avait reçue. La leçon fut moins bonne que la veille, il était distrait. Le chapitre du Coiffeur, de la visite au Musée Grévin n’arrivèrent point à le captiver. Je crus qu’il attendait Eva, mais j’appris bientôt qu’il s'agissait d’une triste visite. Il m’apparaissait non pas transformé depuis hier, mais plus ressemblant à la de+nière image que j'avais conservée de lui. J’appris à la fin de la soirée pourquoi il avait enlevé ses lunettes et se condamnait à plus de myopie, écourté sa barbe, coupé ses cheveux. Sa chemise était à col souple et ouvert, ses escarpins laissaient voir presque entièrement ses pieds. De tout son être il était bon, affectueux, mais hors du présent. Je me souvenais avoir éprouvé à un degré plus faible la même impression, et il me revint que c'était à la Fourrière. Chaque chien sur mon passage se televait, l’oréille contraëtée pour donner à l’onde sonore la forme de son nom, s’étalait pour indiquer sur lui ce qu’il croyait sa marque. Un Aux et un reflux de souffrance agitait les toisons des caniches bruns comme le vrai flux un bouquet d’algues.

Le mal de Kleist était aujourd’hui de cet ordte. IL offrait un long cou sans collier. Il avait sur l’épaule deux grains en croix : je le sentais désolé de ne pouvoir montrer son épaule. Au lieu de combattre ses tics, il les amplifiait; il donnait carte blanche à tous ces petits sursauts mécaniques qui seuls peut-être . pouvaient désormais lui rendre une famille et un passé, Toujours comme ces chiens perdus qui furent réputés toute leur vie méchants et dangereux et qui aujou-. * d’hui vous pourlèchent, je le devinais disposé à mon-

trer ses tendresses et ses pensées les plus secrètes, comme si c'était à une pensée secrète qu’il dût être un jour reconnu,, ou à son opinion la plus sincère sur la neige et sur la pluie, Aussi, dès que le prince Heinrich fut arrivé et qu’il l’eut installé sur le sofa dont la pancarte fut ainsi cachée,

“Ici cesse la neige et s’apaise le vent

- “Du repos je suis le divan...

Kleist rejeta manuel, grammaire, et se refusa à parler d'autre chose que de l’âme de la guerre, de l’Europe, secouant ces mots autour de lui comme un cheval, dans la forêt profonde ou dans la nuit qu’il prend pour la forêt, ses grelots. |

Un malade n'attend que le mot le plus voisin de Son mal pour y revenir. Comme j'avais prononcé le mot “ allemand ” :

— Monsieur Chapdelaine, . demanda Kleist, que pensez-vous de l’Allemagne au Canada?

J'acceptai un débat qui allait me permettre de voir où en était Kleist avec l'Allemagne, de voir si j'avais quelque chance de le regagner en l’amenant À choisit peu à peu entre les habitudes et les passions des deux

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pays, comme on l’eût fait dans un roman, ou si je devais me résoudre à lui annoncer un beau jour la vérité.

On pensait de l'Allemagne, selon moi, que c’était un grand pays, plein de musiciens en uniforme, de soldats en civil, industrieux, a@if, dont la barre était tenue par des antisémites aux heures éclatantes de l’année, par des sémites à toutes les autres, et mal disposé, ou mal préparé, à remplir une seule minute les engagements répartis pour lui sur chaque instant de son prochain demi-siècle.

— Et de la France, qu’en pensez-vous?

— Ce qu’on pense de la France au Canada?

— Oui, un marchand de Québec, comment la juge-t-il?

Le marchand de Québec pensait que la France est un pays riche en églises, pauvre en baptêmes, et qui, par de petits bourgeois trop mesquins dans le détail et trop larges dans leurs vues, dirigeait depuis six ans l’Europe avec honnêteté et non sans honneur.

Le prince et Kleist se mirent à rite.

— Et vous, me demanda Kleist, reprochez-vous quelque chose à l’Allemagne?

— Oui; en trois jours, la leéture de ses journaux m'y autorise.

— Mais encore?

— J'accuse l'Allemagne d'écrire. le mot Bureau Burô et le mot Cakes Kebs. J’accuse l'Allemagne d’attaquer au bâton chaque iour ou d’inonder d’immondices le gardien du monument de Turenne. Je laccuse d'écrire, sous la signature Trossinger, que Balzac est une brute, Racine un pourceau, et Molière

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ut chancre. Je l’accuse, chez le coiffeur, de me faire passer le blaireau exclusivement sur les lèvres alors ‘que ma barbe est confinée à mon menton. J’accuse aussi l’Allemagne d’accuser tout le monde.

Le prince dit :

— Nous autres Allemands l’accusons de bien d’autres fautes encore, et c’est ce qui enlève du poids à vos accusations. Je vous connais, monsieur Chapde- laine, je vois quel penchant vous avez eu pour notre pays et quelle curiosité il vous inspire. Je ne sais si on le calomnie mais je suis certain qu’on se méprend sur le fond de son âme. Vous avez devant vous deux Allemands bien différents : S’il m’est permis de commencer pat moi, pour que la démonstration soit plus claire, j'appartiens depuis douze cents ans au plus petit État de l’Allemagne, j’en connais chaque artisan, chaque cultivateur, j’étais appelé un jour à en devenir le souvetain. Siegfried, au contraire, c’est

PAllemand idéal, il n’est fils ni de la Prusse, ni de la.

Bavière, ni de Bade. Son infortune lui a du moins valu d’être lunique représentant réel d’une race qui compte soixante millions de défenseurs. Or, je vous assure que si votre Amérique et si la France connais- Saient notre pensée, la pensée des deux Allemands qui sont aux deux extrémités de l’Allemagne, elles se rassureraient vite.

— Elles sont rassurées sur vous deux, dis-je, mais il reste les intermédiaires...

— Aucun juge n’a jamais été plus sévère pour l'Allemagne, reprit le prince, que lAllemand luimême. Je. ne sais, monsieur Chapdelaine, de quelle façon les écrivains canadiens disent ses vérités au

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