PT
SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 1x7
Canada. Je sais, en ce qui concerne la France, que vous trouverez tout juste dans son immense production un auteur prêt à confesser que les terrains vagues autour de Paris sont dépassés en beauté par les Alpes autour de Vienne, et que le sonnet d’Arvers est d’un
développement moins varié que les Lusiades. Peut-
être est-ce par politesse, et manque-t-on de ta& à parler de ses défauts. Mais ni Heine, ni Nietzsche ne se sont sentis assez polis pour dissimuler à l’Allemagne, quand ils le crurent nécessaire, sa servilité et sa lourdeur, et si j’étais un écrivain et non un prince, ou simplement si j’avais un nom au lieu d’un numéro à ajouter à mon prénom, je n’hésiterais pas à faire comme eux. Je crois cependant qu’aujourd’hui ce
serait ne pas être juste. On ne peut guère accuser un
pays que s’il se détourne de la voie que Dieu lui a tracée, s’il renonce à sa mission et à ses vocations, et, au-dessous d’apparences attristantes, je n’ai pas Pimpression que l’Allemagne, ni pendant la guerre, ni depuis, y ait renoncé. Nous parlerons de cela un autre jour, mais apprenez que c’est une impropriété de parler d’une Allemagne en guerre, et d’une Allemagne en paix. Il n’y a que l’Allemagne. Entre la paix allemande et la guerre allemande, il n’y a pas,
- comme entre la paix française et la guerre française,
une différence de nature, mais de degré. La guerre ne transforme ni nos âmes ni nos mœuts. Le jour de la mobilisation, les sergents n’ont pas eu à distribuer à nos soldats, comme ils le devaient en Angleterre et en France, avec les musettes et les jambières, des sentiments homicides nouveaux pour eux et à leur en apprendre le maniement. De 1914 à 1918, les
ie SIEGFRIED ET LE DCIMOUOIN
femmes allemandes ont à peine trompé davantage leurs maris, les colleétionneurs de livres libertins augmentèrent à peine leurs achats, les littérateurs ne se turent point. Tant c’est le paroxysrñe qui est normal en Allemagne, et non l’ordrel Tant ses énormes fleuves témoignent physiquement de son artériosclérosel Tant la passion et non la raison! Le seul sage que l’Allemagne ait produit se trouve être son plus grand homme, mais il est à peu près le seul, alors que dans le moindre bourg français de la côte méditertanéenne, Cassis ou Carqueranne, le reflet qui a caressé le front de Gœthe et qui s’accroche d’ailleurs depuis sa mort à chacun de ses bustes, se pose chaque jour sur le visage du brigadier du port et du receveur en retraite.
Sur le front de Kleist, une tache de soleil jouait. Le prince se tut, la regarda. Il avait le choix : il pouvait croire que c'était là le second reflet de la sagesse sut une tête allemande, ou plus simplement, comme dans les music-halls une lumière annonce la fin du numéro, qu’il devait passer maintenant la parole à Siegfried... J’aidai à cette interprétation en me tournant vers mon ami. Kleist se préparait d’ailleurs à patler; à dire sur l’Allemagne sa pensée profonde, qu’il n’éprouvait plus le besoin, depuis la lettre de Solignac, de me cacher, pensée qu’il croyait inspirée en lui par Mommsen et Treitschke, alors qu’elle l'était par Michelet et par Renan, avec des détails d’expression qu’il croyait empruntés à Dehmel ou à Gottfried Keller et qui étaient du Toulet ou du Moréas, et parfois des hésitations, qu’ilattribuait à Luther, à Hauptmann, mais qui lui venaient en fait de Montaigne ou de France...
RO er N'727
— Monsieur Chapdelaine, dit-il, ne m’en veuillez pas si j’élimine du débat votre continent, Les États-Unis n’ont jamais compris la guerre et n’y ont pas pris part. Ils ont, tout au plus, pris part à une autre mêlée qui se livrait en même temps et sur les mêmes champs de bataille. Les États-Unis n’imaginent pas d’autre guerre que la guerre civile. C’est toujours eux-mêmes et celui de leurs défauts que personnifie la nation ennemie qu’ils combattent dans chaque guerre. Ils appellent la guerre une crise morale. Quand ils étaient Anglais, ils se battirent avec
les Anglais; dès. qu’ils ont été Américains, ils se sont
battus entre Américains; le jour où ils ont été suffsamment germanisés dans leurs mœurs et leur culture, ils se sont rués contre les Germains. Le premier Amé-
ricain qui fit un prisonnier en 1917 $’appelait Meyer, et son prisonnier aussi. En Allemagne, nous n’avons jamais pris au sérieux cette brouille de famille, Mais la guerre a été réelle entre l'Allemagne et la France. Il est vain de discuter le problème des responsables. L'Allemagne est responsable, pour la raison que l’Allemagne est le mouvement et la France le repos. Aucun peuple ne jouit plus de ce qu’il possède et ne se limite plus à cette possession que le peuple français, n’est plus heureux de bonheurs, souvent fiétifs et fragmentaires comme la propriété de la Martinique, de Pondichéry, débris d’empires coloniaux, ou du savant Adler et de celui qui prévit le téléphone, débris de l’empire des ondes aériennes et sonores : — ce qui est signe de paix. Aucun peuple n’attache plus ses désirs à ce qu’il n’a pas que le peuple allemand, — signe de guerre. Il désire Besançon, Grenoble, il ré-
clame Chopin, Franck; il baptise Roger de la Bruyère, Roger van der Wayden dans un appétit d’annexion souterraine auquel pas un professeur ordinaire ou . un privat-docent ne s’est refusé, il a annexé les cathé- drales gothiques, les colonies hollandaises et l'Algérie, les épopées françaises; et les malheureux artistes et savants neutres, aux environs de la cuvette allemande, ne s’en tirent, comme des mouches d’une jarre à crème, qu'avec des appellations teutonnes qui les suivent désormais dans tous les manuels. L’Allemagne voulait gagner la guerre pour que la ville où naquit Pasteur fût allemande, et cette année, le jour de son centenaire, Pasteur, seconde naissance, aurait été proclamé Allemand... Mais qu’en concluez-vous? Moi, j'en conclus que son orgueil et son appétit de querelles ont pu être cette fois justement refrénés. Mais c’est tout. L’Allemagne est aussi vivante aujourd’hui qu’hier. Le mot France et le mot Allemagne ne sont à peu près plus et n’ont jamais été pour le monde des expressions géographiques, ce sont des termes moraux... Plus on démembre l’une d’elles, plus sa puissance non temporelle, comme celle de la papauté, s'accroît. Pourquoi alors continuer de juger comme un simple attentat à la propriété, une explosion qui était à la vie moderne ce qu'est une passion dans un cœur. L’Allemand à été soudain amoureux de l’univers. Depuis cinquante ans, l’échelle qui servait au maître d’école pour ses leçons de choses, au brasseur pour le diamètre de ses tonneaux, au fabricant de clous pour la longueur de ses clous, était graduée à l’usage de l’univers. Pas une carte du monde, des océans, des a$tres, où la couleur réservée à l’Alle-
SRÉCGPRMEDOETeLE LIMOUSIN r:#
magne n’inondât soudain le Brésil entier, le Gulf- Stream, et quelque constellation. Nous prenions la terre comme on prend une femme : en étant là continuellement; en la menant à la musique; en la menant à la parade; en adorant les géraniums; en étant propres, et chacune de nos villes avait sa baignoire; en allant à Ténériffe par bande d’astronomes quand Mars se rapprochait d’elle et.en lui offrant un album d'honneur avec autographe d’Ein$tein pour cette conjonétion; en faisant verser par des Allemands . dans chaque hôtel et dans chaque restaurant du monde entier le café-crème, Wagner et le champagne. Ce : qu’on a appelé notre force de propagande n’est pas autre chose. C’est cet amour du globe qui éparpille nos enfants sur chaque continent, d’où s’échappent aussitôt le fumet des choucroutes et les voix des quartettes et des harmonicas; un amour physique de la planète, qui nous pousse à aimer sa faune et sa flore plus que tout autre peuple, à.avoir les plus belles ménageries, les plus beaux herbiers, à fournir de fleurs en cristal les universités asiatiques et tropicales; et aussi à l’aimer (ce qu’elle sent, prodiguant de préférence à nos chimistes et à nos physiciens ses rayons secrets, ses éleétricités, ses eétoplasmes), dans ses minéraux et ses essences. Il se trouve qu’en plein . siècle nuptial, nous nous sommes heurtés à un peuple qui ne l’aimait plus que d’un vague amour platonique, mais que choquait notre étreinte, car, il faut bien le dire, la terre, nous l’étreignions. Il nous a vaincus, mais, vous qui connaissez la France, monsieur Chapdelaine, vous nous rassureriez et nous consoleriez, si vous preniez sur vous d'affirmer qu’elle est capable
+ pr N 1 EN LR
de redevenir pour notre planète cet amant. Les houilles de Chine, les inseétes du Pacifique, les palmiers du Brésil, les cheveux frisottés des professeurs de Cambridge ont besoin, à certaines époques, d’être caressés pat le même souffle, la même main et les mers ouvertes par les mêmes étraves…
Je n’eus pas le temps de répondre que l’Occident eût peut-être préféré d’autre affetion que l’amour von Kluck, d’autres tendresses que la tendresse Kronptinz, et qu’il eût peut-être convenu de les réserver d’abord à l'Orient, — cat on frappa...
Je vis entrer cinq femmes âgées et un vieillard. Deux d’entre elles portaient de pauvres vêtements; lune était une paysanne du Spreewald en co$tume: les deux autres et le vieillard paraissaient de condition meilleure. Mais tous avaient en évidence des: médaillons avec cheveux, de petites croix avec médail- ..les, et chacun tenait dans la main, comme un ticket d'entrée, une photographie : c'était le lot mensuel des parents de disparus qui avaient cru reconnaître un trait de leur enfant dans les portraits de Kleist. Kleïst était sorti de son bureau, pour que ses jambes aussi fussent visibles. Les vieilles le regardaient de loin, n’osant approcher, ne voyant rien sur lui qui rappelât leut fils, mais attendant encore qu’il les reconnût.et tâchant de se rendre semblables à ce qu’elles étaient voilà sept ans, voilà vingt ans. On avait allumé tout grand le lustre. Au-dessous de cent bougies, je sentais mon ami misérable et sans nom. Siegfried, Kleist s'étaient écartés de lui, pout laisser la place, si par bonheur il le fallait, au père Strossmeyer, et à Frau Oberrath Friesz, qui pour cette minute les dépassaient
en grandeur. Le père Strossmeyer renonça le premier, en homme qu’il était... Puis les femmes partirent... Je les reconduisis jusqu’à la porte. Fatiguées, elles laissaient une trace dans la neige, la trace à peu près d’une femme qui porte un fils.
QuanD je quittai mon ami, ni Siegfried ni Kleist n'étaient encore revenus. Leurs ombres libérées avaient quitté jusqu’à la salle, jusqu’à la maison; elles devaient se plonger avec délices, ombres septentrionales, dans l’échafaudage encore mouvant de la nuit tombante, s’éloignant à jouer avec les ombres des fusains, seules encore intactes, ou les ombres d’enfants, et le prince Heïnrich, n’osant même plus prononcer leur nom, essayait d’appeler Forestier d’un mot neutre qui se trouvait être le mot : Mon enfant... Ma décision était prise; le lendemain soir, à la leçon, je révélerais le secret.
Mais sous ma porte, je trouvai la lettre suivante, écrite à l’encre rouge et en français :
— Devons vous prévenir que vos relations avec S. V. K. hautement suspetes nous sont. De votre départ immédiat le désir exprimons hautement. En . tout état de cause avertissons hautement que, si troublez S. V. K. dans état calme péniblement obtenu et interrompez d’un jour son travail, il court risque de mott, ainsi que vous, dont sommes hautement serviteur. Signé : Consul.
JE me vengeai provisoirement de la Consul en envoyant le lendemain à Kleist l’exemple suivant de nomenclature française. Je publierai un jour ces indis- j pensables compléments pratiques à la méthode Berlitz.