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caur même de Platen. Ce n’est pas que j’en veuille à votre neveu Ernest d’avoir reproché à la France ses « idées claires et son armée sans poésie. Ni que je songe amèrement à nos terribles disputes journalières, et que je m'écarte de celui qui ctoit la vie née de l’ordre et“ non du chaos, qui estime le sanscrit plus utile aux historiens que le grec, et l’effort au lieu de l'intuition la. seule preuve de l’existence. C’est que je ne suis plus Allemand...
Il est six heures du matin et je vous écris d’Oberammetgau, à cette fenêtre des Schwanhofer vets laquelle l’écho renvoie six fois les paroles et douze
fois les pensées. Je vois tous les animaux sortis de la nuit grands et purs, les bœufs endormis debout se redonner à la vie de bœuf en ouvrant simplement les Jeux, couverts de rosée comme des plantes; les chats tout lisses guettent les musaraignes toutes peignées. J'ai vu, par contre, le voisin Sadock laver son visage sali par le sommeil, étendre ses bras alourdis par le repos, et rappeler ses esprits déchaînés par les rêves en lisant sa Gaxerte de Munich. La banque Mueller a sauté. Le ténor Knote va mieux. La bière baisse de 2 pfennig. Ces trois nouvelles vont amorcer le passage d’Oberammergau du songe au réel. La vie peut y teprendre. La Passion continuer.
C’est que je disparais. C’est que ce soir, à six heutes, mon train passera une frontière et que Siegfried Kleïst aura vécu. Je vous rends ces deux noms intaéts, de même que j’ai dû rendre, élève, à la fin de l’année, à l’économe du gymnase, mes livres de latin et de grec sans taches nouvelles. Tous mes papiers, permis de circulation pendant les émeutes, cartes de séjour pen-
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PÉREGERIEDOERT LE, LIMOUSIN. 24r
dant les révolutions, médailles d’identité pour la ra‘ion
des denrées indigènes, entrée gratuite aux Pinacothè-
ques et à tous les Musées germaniques, abonnements
spéciaux au gaz et à l’éleétricité, j’en débarrasse tout
à l'heure mon portefeuille. Désormais, je paierai double pour voir les Cranach et les Dürer, triple pour me chauffer à Munich, et quadruple pour acheter les œuvres de Schiller… Jai perdu l’Allemagne...
Le Rhin, le Danube, l’Elbe et l’Oder, tous ces fleuves que j'ai appris si récemment dans l’ordre comme un enfant, je les ai perdus. Il y en a que je n'aurai même pas eu le temps de voir pendant qu’ils étaient mes fleuves nourriciers. Soixante millions d'êtres et leurs ancêtres se sont envolés de moi l’autre
‘jour, et m’ont laissé seul, comme le renard glissé dans l’assemblée des oiseaux qui apparaît dès que les oiseaux s'élèvent. Le gros aigle de l’Empire s’est envolé. Me voici abandonné aussi par l’oiseau Wagner, l’oiseau Nietzsche, l’oiseau Gœthe. Zelten me retire un second passé dont le souvenir peut m'être aussi cruel que le néant de l’autre. Je sens d’ailleurs qu’il a äit vrai. Je sens que j’ai été un élément étranger en Allemagne; je me rends compte aujourd’hui seulement des malaises,
des douleurs provoqués par elle en moi, et qui m’indi-
. queront peut-être mon vrai peuple : cette peine que
j'avais toujours à rouler le verbe à la fin, cette menie de ne pas croire les journaux, ce besoin d’avoir les? cheveux non rasés, d’exiger une preuve à toute affirmation, un $tatut précis aux relations des États avec l’Empire et du cœur avec les sens. Vous rappelezvous comme je reprochais à votre dynastie de n’avoit pas réglé depuis 1113 la question des biens du clergé
Mn ne ie
avec la Saxe? Vous auriez dû deviner ce jour-là que j'étais né hors de l’Allemagne. Je me rends compte mieux encore depuis l’autre jour du délire sacré de votre patrie, que j’ai dansé chorégraphiquement, de sa résonance terrible, dont j'ai usé pour lire de petits discours composés, de son déterminisme épouvantable, que j’avais cru quelque phénomène politique
et passager comme la course à la mer où au Rhin,
en somme de tout ce que je croyais une conséquence
de la guerre, alors que les causes seules en apparaissent encore en Allemagne comme les muscles après l’écor-
chement. Pauvre grande nation, qui n’est plus que
chair, que poumons et digestion à jour, et sans douce
peau. Tout ce que je demande aujourd’hui, c’est
que l’on me redonne pour patrie un pays que je puisse : du moins caresser.
Jai prévenu les autorités. Il n’y aura pas de scandale. On va me porter noyé au Starnberg. Mueller et Salem m'ont vu couler devant eux. Ils m’ont tendu une dernière fois les mains avec une force d’ailleurs qui autait retiré vingt noyés. Krumper m’a regardé partir avec cet air à la fois dédaigneux et jaloux du soldat qui voit le soldat blessé quitter le front. Toutes les recherches et les sondages dans le lac n’ont donné aucun résultat. Dès que je reparaîtrai, dans l’Adriatique, dans le lac d'Annecy, ou le Balaton, vous serez prévenu par Eva. Adieu. Deux vrais oiseaux viennent de s’élever près de moi, de la terrasse même. Le râle des genêts et le faisan bavarois m’abandonnent...
Tous étaient maintenant éveillés en France. Le soleil
rayonnait sur le pays à idées claires. Un chasseur à cheval de l’armée sans poésie avait capturé un renardeau et le montrait d’une barrière aux parents voyageurs qui n’hésitaient plus, pour un si beau spectacle, à réveiller leurs enfants dans les filets. Ces side-cars roux héritéside l’armée américaine couraient
déjà les routes comme des parasites. Tous étaient
éveillés, à Valençay, à Buzançais, et dans les pays
des fromages, Roquefort et Levroux, déjà on les