‹ Siegfried et le limousinChapitre 5 sur 47 · EL · texte numérisé non relu

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UPGPRTEDEETS LE" LIMOUSIN 33

vu deux ans de suite chaque jour, tu l’as vu par le soleil et par la lune, et jamais, Français, tu n’as rien! soupçonné. Ces deux Américains, nos voisins (je te les dénonce tout haut, car ils ne savent pas le français; et d’ailleurs, entre membres d’une association, secrète, ce qui est le plus inutile, c’est de se comprendre’

quand on parle), récoltent de l’or par tous les moyens

défendus pour que la directrice de la Christian Science d'Europe paie en or, règle absolue, ses dépenses personnelles. Quant à l’enfant blond qui lit le New- York Herald (le New-York Herald est, avec Le Gaulois, le bréviaire de tous les administrateurs de sectes, à cause de la rubrique des déplacements mondains; on y voit tous les mariages des adeptes, et quand le premier lunaire a gagné au polo ou au billard, ou qu’un petit ami d’Eulenbourg à un fils, il reçoit le lendemain vingt bouquets et vingt télégrammes), c’est l’auteur d’un guide en Europe que j'ai pu entrouvrir une seconde, à la page qui commençait ainsi : “ De toutes Les villes du continent, c’est Berlin qui compte le plus grand nombre d’anthropophages… ” Ne souris pas; si tu retoutnes en Allemagne, ces indications te seront aussi nécessaires qu’elles le seraient à Kim s’il y portait ses pas. “A partir de deux cents âmes par kilomètre carré... ”, dit encore l’enfant blond dans son

À Guide. Mais, te rappelles-tu Maghéna?

Maghéna était un nègre du Cameroun qui avait servi quelques jours à la Rotonde, dans un incomparable abrutissement, et qui avait disparu un soir entre le rôti et les desserts, sans apporter notre Beaujolais et pour jamais, comme ce prince hongrois qui donnait à diner, qui sortit sous le prétexte de sut-

à + veiller le caviar, et qu’on ne revit plus, si ce n’est à .

Londres, à Dieppe et à Lennox.

— Toi, tu as vu dans Maghéna une merveille ; d’idiotie congédiée par le patron. En fait, il a été

enlevé par un groupe d’Allemands et habite aujourd’hui Berlin. Tu te souviens peut-être qu’à cette époque régnait dans la Rotonde une agitation, un frémissement que tu t’expliquais par la présence de Courteline qui venait y faire son piquet. C'était Maghéna la cause de ces passions. Ainsi un éphèbe neuf à la Nouvelle Athènes. Maghéna avait été ramené du Congo par un Suisse, nommé d’ailleurs avec fran-

chise Schweitzer, qui l’avait tiré de la prison où il

attendait la mort en sa qualité d’homme-Tigre. C'était de chef de la marmite de Dibamba, c’est-à-dire celui

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sœur

qui procédait aux sacrifices humains d'initiation du

distri. Je ne te dirai pas qui il avait tué où mangé,

les viétimes devant être des parents de plus en plus

rapprochés du chef, et ses menus d’ailleurs ne lui

conféraient, entre Gabon et Oubanghi, nulle otigi-

nalité, Mais il était le dépositaire de pas mal de secrets hypnotiques, et son regard était la plus belle déformation de la lumière et de la pensée qu’on ait vu à Berlin depuis Lilidny. Je lui ai rendu récemment

visite dans le taudis de Rummelsburg où ses séquesttes:

le font jeûner ou le gavent selon l'intensité qu’ils veulent donner à leur phare. Toi, Français modèle, pendant que la ruche était en révolution sous la ptésence du fétiche, tu attribuais bruits et rumeuts au fait que Courteline venait de faire un grand schlem à sans atout sans avoir d’as.

Il s’interrompit. Je vis au fond de la nuit l'étoile -

se”

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ie CAN Ar a à

. SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 37 - qu’il avait cherchée avec tant d’impatience. Elle se - levait, de moyenne grandeur, mais taillée. Il rougit de joie, que je l’aie découvert en flirt avec une aussi belle amie...

— Cest Bellina IIL, dit-il On la voit surtout de - Rékyavick… De Nilsen-Tilsen surtout, où l’on arrive par un petit tramway tiré par des poneys gris. Un être roux, haut de six pieds, s’était levé et masquait l'étoile. Zelten le repoussa avec colère. Le géant “s’excusa. C'était d'habitude un personnage irascible qui insultait les enfants et vidait sa bière dans le violon de la soliste. Il alla se rasseoir tout au bout, ne sachant au juste s’il avait caché Zerlina IT, Müller 34 ou Wandenberg 2.000, mais tout honteux.

| — Revenons à ton histoire S. V. K., reprit Zelten, qui lut du moins dans l’étoile un de mes désirs. Tu sais qu’à l’université de Berlin, en ce moment même, le D’ Kuno Schmitt professe que pas mal de génies ont été guidés à distance par des amis connus ou inconnus qui usaient de leur supériorité hypnotique pour leur imposer, à leur insu, une inspiration. Il va un peu loin; il explique ainsi, sans parler de l'affaire Shakespeare, toutes les contaminations et les plagiats. En tout cas, le bonhomme qui projeta ainsi sur Corneille les romanceros, sur Molière Don Juan, et Tristan sur Wagner, n’avait pas perdu son temps, et il est . à souhaiter que les lumières des douaniers, à chaque frontière, soient remplacées par un homme projecteur de cet ordre. Mais sans aller si loin et pour t’éviter de me regarder avec pitié, apprends que c’est moi, . moi seul, qui t’ai inspiré cette épigraphe sur les bienfaits du soir que tu accuses S. V. K. de t’avoir em-

on “fit TNT “

ÿ8NSTEGFRIED ET LE L'IMOUS EN

pruntée. Qui te dit que tu n’es pas toi-même, inconsciemment, le correspondant de S. V. K., en ce qui concerne du moins l’élément liquide, car pour la terre

l'air et le feu il semble se passer de nous? +

— Zelten, dis-je, sois sérieux. L’Afon française exigera une explication plus claire.

Il daigna quitter des yeux l'étoile, bien qu’elle fût. déjà à son déclin, bien que commençât le crépuscule de cette journée passionnée, mais longue, hélas! de dix minutes, il me regarda de ses yeux parfois un peu troubles et auxquels, car je n’y vois aucun tatouage, je n'avais pas les mêmes raisons de me fier qu’à son bras gauche. | |

— Tu me diras, comme le prétendait M. Pru-.

dhomme et comme a dû l’affirmer M. Brunetière, que le plus grand mystère de l’univers est encore la clarté de l’esprit français. Tous les syllogismes et les démonétrations qui ratent dans le reste de l’Europe continuent à éclater en France par des pétarades. Les déviations con$tatées à Potsdam sur la trajeétoire de Newton 16 sont immédiatement corrigées à Paris. Mais ce que l’on comprend mal chez toi, c’est que ces conventions conclues avec la logique, la simplicité, l'acceptation de la mort moyennant certaines clauses somptuaires, si tu veux avec la justice, vous êtes les seuls au monde, comme pour les autres traités d’ailleurs, non seulement à les respelter mais à en saisir le caraétère nécessaire. Archanges de la table de multiplication, Trônes du juste état civil, Séraphins du froment et de la vigne indigène, vos six cents députés assaillent dans leurs six cents circonscriptions le. malheureux qui tente, par la cocaïne ou la vue des.

-cubistes, de trouer son masque de Français. Vous y - gagnez d’être un pays tapisserie où le minimum de conscience commence à ce qui est le bonheur pour d’autres nations, et qu’on doit avoir plaisir à observer - d’une autre étoile. Mais ne vois-tu pas, toi du moins que je croyais poète, que les esprits se reproduisent en France moins rapidement éncore que les Français, et la chauve-souris roussette, seul animal cabalistique que vous ayez conservé des deux mille de votre Moyen Age, ne peut remplacer à elle seule les incubes et les succubes? Aussi la France est devenue une institution à peu près purement humaine et les forces poétiques et diaboliques en sont de plus en plus bannies à notre bénéfice. Vous avez d’innombrables forêts, mais à minuit, en pleine horreur noëturne, elles agissent moins sur l’âme primitive qu’une sapinière de Berlin à midi. Vous avez des fleuves et rivières qui se repeuplent, paraît-il, en écrevisses et en mirandelles, mais cette hégémonie et cette hypocrisie de l’élément liquide dont le moindre ruisseau allemand témoigne autant que le Mékong, on peut l’y chercher en vain, et tu peux être assuré que le Rhin, de Bâle à-Carlsruhe, ne va plus rouler lui aussi que de l’eau filtrée, loyale et insipide.

— Il en a toujours été ainsi en France, Zelten. —-Erreur, triple erreur. Quand Swedenborg mou- . tut, c’est à la France qu’il remit la direétion des forces spirituelles de la planète, à un certain Le Boy des Guays, un des inventeurs aussi du puits attésien, qui pendant cinquante ans entretint de pression démo-

. niaque le monde, et en particulier l’État de Michigan, pour lequel il noutrissait. une prédileétion que l'étude

des textes ne m’a pas permis d’expliquer. Je t’avoue que, dans le désir de’ trouver en France un distriét où le bon sens eût plus de trois dimensions, je suis allé autrefois rendre visite au grand maître, son successeur direct, qui habitait l’hôtel Le Boy des Guays lui-même, à Saint-Amand-Mont-Rond en Berry. J'y atrivai plein d’espoir, car les renseignements pris « sut la ville et sur M° Rollet me laissaient penser que je trouverais dans Saint-Amand autre chose que ce mélange de nain jaune, de soucis testamentaires et de valse de Faust qu’on appelle une atmosphère bien française. C’est sur le Mont-Rond qu’étaient brülées les sorcières; c’est au centre de la ville, en l’endroit nommé Eldorado, que confluent la rivière la plus froide de France, la Marmande, et la plus chaude, le Cher; le confluent, si tu veux, du diable et de Vénus. Du jour où j’eus décidé de m’y rendre, il ne passa ‘ point de semaine où je ne con$tatai, d’après les journaux, que Saint-Amand n'avait pas été choisi à la légère par Le Boy des Guays. En un mois, j’eus le crime du marquis de Naïive, le cimetière hanté, et l'affaire toujours énigmatique des canards décapités Ville sans grands hommes et sans Statue, excellente précaution, car les esprits détestent une concurrence trop précise. (Cet avantage a d’ailleurs disparu, cat c’est aux environs de Saint-Amand que Carpentier ! vient maintenant se mettre au vert.) Ville qui marque juste le centre de la France, ou plutôt qui le marque à nouveau depuis que tu m’as repris l’Alsace, où les fêtes druidiques se sont muées sans transition, en romaines, puis en françaises, et les menhirs en satcophages, puis en bornes milliaires. Sur chaque borne

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kilométrique, une rigole pour le sang. Avec ses ri-

chesses, ses lacs noirs de l’abbaye de Noirlac, sa forêt

de chênes verts de Vertechenaie, le tout dominé par

- un syS$tème de tours ridicules bâties après la guerre

de Crimée et appelées les tours de Malakoff, la même ville en Allemagne aurait créé trois Hoffmann et cinq Arnim. Mais quand j’entrai chez Me Rollet, ma dernière illusion mourut. Un tennis, comme à l’Ambas-

- sade d'Angleterre; dans le jardin, des fleurs piquées

comme à la Légation de Hollande, c’est-à-dire suivant le dessin le moins extra-terrestre, et un pavillon chinois avec des porcelaines neuves, comme à celle de Chine. A l’intérieur, le premier phonographe qu’il y ait à Saint-Amand, la première bouilloire électrique,

* la première voiturette Bollée : la légation des États-

Unis. Je revins à Paris le soir même.

L'étoile était couchée. A demi étendu, Zelten se

- tut et semblait un fumeur d’opium qui attend sa

seconde pipe. Mais létoile polaire elle-même ne pouvait plus fournir ce soir d’aliment à ses yeux... Il se détourna du ciel dépeuplé, et remit au lendemain ‘ses confidences, car, à ce qu’il me dit, le troisième sous-btigadier de la 8° escouade de contre-esp onnage venait d’être désigné par le gérant pour verser nos

- consommations. Nous y gagnâmes d’être servis

copieusement, et le sous-brigadier d’entendre une discussion aussi vive qu’'impromptue sur l’influence aryenne dans les mouvements mexicains.

— Tu as dû apprendre, me dit cependant Zelten qui me raccompagnait chez moi, que je suis divorcé. Mais je continue à voir Geneviève. Elle te portera

- mes lettres pendant mon absence, car je pars pour une

grande entreprise, et j’ai l’impression que S. V, K,. ne va pas tarder à nous être moins étranger.

— Tu pars pour l’Allemagne? La

— Il vaut mieux ne rien te dire. Je pars pour « Munich. Je pars à cause d’une phrase qui m’obsède. Cette phrase, c’est tout ce que je sais encore de mes «

projets. Je me suis acheminé vers tous Les aêtes impot-.

tants de ma vie, et entraîné à eux, tout simplement “

en me répétant une année, six mois à l’avance la même

formule, venue d’ailleurs pat hasard à mon esprit,

mais l’habitude de la répétition finissait par me rendre «

anodin et inévitable l’ae qu’elle figurait, Je ne redoutais rien plus, enfant, que désobéir à mon grand- . père, mais si je me répétais trois jouts de suite : “ Jai dit zut à mon grand-père ”, j’arrivais inéluftablement

et sans remords à ce méfait. L’aéte n’était plus que « ma confession. L’aéte m’absolvait. Ainsi dans mon exi$tence, j'ai prononcé six mois innocemment la “

phrase : “ J'ai trompé ma femme ”, puis six autres mois j’ai dit : Je trompe ma femme avec ma belle sœur ”, et ces phrases endormaient en moi tout sutsaut et tout jugement. Vingt formules ont habité ainsi ma pensée et ma gorge, dont je n’ai pas à te dire si elles se sont ou non réalisées : “ J’ai tué mon capi-

taine ”, j'ai crevé la Ronde de Nuit ”, “J'ai coupés

de force la barbe et une moustache de Sudermann

“ j'ai donné le quart de ma fortune aux petites sœurs

de Cassel”. Sache seulement que la phrase que je porte en ce moment est la suivante : “ Je veux mourir

pouf la vraie Allemagne... ” Rassure-toi, il faut

d’abord la trouver...

Mais nous étions presque à ma rue. J'entendais

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à SIEGFRIED:ET LE LIMOUSIN 4

» déjà l’ébranlement que cause à ma maison, tous les soirs, à minuit, un locataire auquel la concierge ne tient pas à ouvrir et qui secoue, comme Samson,

- mais en criant, le double portail.

“Érarr-ce à moi, ce soit-là, à dire les bienfaits du soit? ; RS ie Je me trouvais avec Geneviève Prat, qui avait à me remettre une lettre de Zelten, sur le pont de la péniche du Maréchal- Joffre, achetée par le Club des Cent, convertie en reStaurant, et amarrée par des ancres au sol de la Concorde. Des bandes de Saint- Cyriens y dînaient, c'était le Borda des maréchaux. Le service était fait par trois Stewards, anglais, français et suédois, qui, tous trois, avaient été maîtres d'hôtel sur de vrais navires, et que reconnaissait patfois un ancien passager du ToKya-Mors, du Crefic ou du Calédonien. Geneviève m'avait suivi avec bonheur sur la péniche, car elle détestait tout ce qui est en fer et adorait tout ce qui est en bois. Jamais, lors de son flirt de Toulon, le neveu de l’amiral Germinet n’avait pu obtenir qu’elle vint à bord du cuirassé, - et il avait dû louer, pour lui offrir le thé, l’opium et la le@ure de Tristan Corbière, un vieux brick aban-. donné nommé La Désolation. Aussi était-elle étonnée de voir sur l’eau tant de monde. C'était un bateau qui sentait exclusivement ce que ne sent pas un bateau : la violette, la rose, les fraises et le feu de satments; c'était un bateau sans barre de gouvernail (on l'avait démontée depuis le jour où elle avait ba-

. . e . t layé sans raison les trois tables voisines); mais il y $

avait parmi les clients quelques vrais voyageurs, qu’on reconnaissait à ce qu’ils cherchaient instinétivement à descendre vers une cabine, et surtout on ‘voyait deux mouettes, après avoir accompagné jusqu’à une bouche d’égout connue de toutes les mouettes de

la Manche quelque saumon âgé qui remontait, attendre “

devant la Chambre des députés quelque saumon jeune qui descendît. Puis le soleil se coucha, et elles dis- parurent vers le lieu où couchent lés mouettes à Paris... En face, au quai d'Orsay, s’allumèrent les deux fenétres derrière lesquelles le chiffreur mettait sans repos

en bouillie le télégramme pour Pékin qu’allait avaler

dans une heure le gros câble de mer... Les cinq étoiles du Maréchal, peintes sur les assiettes et les menus, foisonnaient déjà au-dessus des têtes ; et du niveau de la Seine, on voyait les différentes montagnes de Patis reprendre leur vraie hauteur, le Mont-Rouge plus haut que le Mont-Parnasse, le Chaut-Mont moins haut que le Mont-Martre... Par le robinet de la cuisine, toujours grand ouvert, le lac du Mont-Souris se

déversait avec mutmutes dans la Seine... Quand le :

Nord-Sud passait sous le fleuve, la péniche tremblait comme un immeuble et l’on entendait ce bruit du

crital qui, au centre de l'Océan Indien, annonce seul -

le typhon... Sous le souffle de la terre, la lune se couvtait de buée; impossible de prétendre ce soir que la terre était morte... Rehaussés de rouge là d’où partent leurs paroles, de bleu là d’où partent leurs regards, les visages des femmes, selon Pangle qu’elles aiment avoir avec les rayons de la lune, s’inclinaient ou se

relevaient…. Pour en revenir à ces fameux bienfaits

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