‹ Siegfried et le limousinChapitre 4 sur 47 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Dès le lendemain, je mis Zelten au courant du mys-. tère de la Frankfurter, qui s'était d’ailleurs épaissi depuis la veille. Le numéro du matin m’avait apporté | intercalée dans un article S. V. K. sur la réforme du” code maritime allemand, une série de phrases qui préteñdaient s’appliquer à Sassnitz et qui provenaient d’une description de Wimereux, dont cette fois j'étais l’auteur : “.. De même que les parents s’extasient sur les navires et le mouvement du port, maïs que les enfants, dédaignant ce speltacle, rêvent d’apercevoir par le trou de la serrure le bateau de sauvetage et ’assiègent SOUS Son hangar...” Ou bien : “Les barques glissent, le sable amortit le bruit des pas, tous les bruits du monde sont relégués, car les sabots du dernier promeneur de droite seuls résonnent sur la dalle du quai, aux bords extrêmes de la terre et des flots...” J'avais publié ces nouveautés considérables avec l’épigraphe dont Forestier m'avait. fait compliment et que S. V. K. ne manquait pas de, reprendre : Effce à moi à dire les bienfaits du soir? ? Zeltén ne parut pas le moins du monde sutpris de” l'aventure. 7 | — On m'a parlé de S, V. K., me dit-il. C’est ce j que nous appelons chez nous un juriste poétique. Il!

s e ne re F

» vit à l'écart et se consacre, paraît-il, à une critique

SSEGFRIEDFET LE LIMOUSIN 3:

de la Constitution de Weimar. Il est hots de doute

. qu’il agit de bonne foi. Puisque je pars dans deux jours pour Munich, où il habite, tu auras la semaine - prochaine tous les renseignements. Mais que vois-tu.

. de si extraordinaire dans cette copie à distance?

Zelten, depuis mon arrivée à la Rotonde, m'avait

… installé à la terrasse, malgré le gel, et avait déjà chan-

gé trois fois de place. De chaque table, il plongeait

- ses regards dans les ténèbres, cherchait, et déména- » geait à nouveau. Enfin ses yeux brillèrent, il s’assit - tout joyeux, et comme on dit dans les romans réa-

listes, il fallut que ce fût un picon-grenadine.

— Cher Jean, dit-il, j’ai aujourd’hui pas mal de confidences à te faire. Elles te surprendront, et elles ne ressemblent guère à celles que tu aurais entendues voilà sept ans. Mais nous avons été séparés juste par les années où nous étions appelés à nous rendre compte du monde et de son mouvement, et je doute que Newton, Archimède et Copernic se soient confiés de même façon à leur ami avant et après leur découverte. Ce n’est pas en voyant tomber des pommes, mais des Allemands (et un pauvre gros que je vois encore, qui rebonditl), que j’ai pris conscience des forces qui m’emportaient et qui emportaient l’Alle-

. mâgne. Puisque ton affaire S. V. K. te tourmente,

je crois qu’il est possible de t’en donner une expli-

| cation sans recoutir à cette hypothèse de notre mau-

vaise foi, dont vos aS$tronomes se servent pour expliquer le mauvais temps et vos ménagères le prix délirant de la langouste. À ce propos, je t’avoue que

- jamais je n’ai éprouvé autant de surprise à voir la

France. Cette révélation du règne en France de petite propriété, qui laisse les banquiers américains” sans voix aux fenêtres de l’express de Cherboutg,… je la ressens devant lés Âmes des Français. Chacun” a la sienne, et conduit des disputes de muts mitoyensavec les âmes voisines. Chacun à sa loyauté, son” mensonge, sa mort à soi. Toutes les machines modernes à ensemencer ou à moissonnet les peuples sont chez" vous inutilisables. Jamais nation n’a eu moins de“ risque de disparaître que la tienne, avec ses quarante” millions de lots étanches, et il faut bien avouer qu’aucune jamais ne l’égalera en sagesse et en'équilibre,* puisque chacun de vous, atrocement isolé des autres, * arrive d’instinét aux mêmes conclusions, qui sont” l'amour de la paix, du bien-être, et d’une éternité mitigée. De là vient que toutes les familles étrangères” adorent avoir, comme un pot de fleurs à leur fenêtre, « un ami français, plus sûr qu’un géranium. Mais, débarqué d’un pays où l’âme ne fut jamais morcelée, ni le mensonge, ni le vice, ni la mort, je vous découvre, chacun avec votre canon pare-à-grêle pour détourner” jusqu’à l’ombre d’un nuage nouveau, privés de tous les sens. Un visage français est un masque contre tous ces fluides qui inondent lunivers, et plus ils sont nocifs, comme aujourd’hui, et abîment des peuples entiers, plus votre sourire et votre teint intérieurs fleurissent. Mais le système à ses inconvénients. Dès que les lois morales du monde ne se développent plus parallèlement au germe qu’on enferme en chacun de vous à sa naissance, vous n’en êtes plus avertis, « et, comme un pêcheur après un long sommeil qui retrouve les raies longues de vingt mètres et les re-…

quins gros comme des maquereaux, quand. vous

- vous décidez à sortir de votre monade pour les guerres

thénanes ou les congrès de parasitologie, vous retrouvez les âmes des autres peuples composées d'éléments

‘différents de la vôtre et d’une échelle différente.

Vous vous êtes étonnés, le T° août 1914, de décou-

vtit sut la France un réseau d’espions, d'apprendre :

que le maire du canton d’Albert de Mun avait nommé secrétaire de la mobilisation un nommé Durand, qui était un nommé Sachsen; et que dans l’appartement contigu au logis de Maurras habitait un autre Durand qui était le colonel Schæn... Cela prouve que la présence d’aucun académicien ni d’aucun grand esprit français n’exerce la moindre garde contré ce que Punivers recèle, — sous. le nom même de Durand, voile bien léger! — de forces secrètes ou.non raisonnables, tandis qu’ils reconnaissent comme à un nimbe le passant qui pense par syllogisme; et c’est ce que lon ne peut dire des membres de notre académie berlinoise, du père Hoffmann, ou du comte Clemens, qui devina à trente lieues une jeune fille en léthargie; ou, de nos jours, du brave Liliencron, notre François Coppée à peu près, qui tombait en transe chaque fois qu’un assassin de souverain, — on l’a vérifié pour Carnot à Lyon, Elisabeth à Genève, Humbert

… à Rome, — passait l’oétroi de la ville où il devait

tuer...

Ici Zelten changea de table, et chercha dans les ténèbres. | 6

— Le réseau d’espions, reprit-il, n’est d’ailleurs que le plus lamentable et le plus visible de ces filets

secrets. À cette terrasse, je peux te désigner sur-le-

J. GIRAUDOUX. SIEGFRIED ET LE IIMOUSIN. 2

champ celles des petites femmes qui ont mission

d'atteindre, au besoin par des intermédiaires de toutes

les races et par un tour du monde, un adjudant colo-

nial de mitrailleuses assis à la table d’en face, et ceux des maîtres d’hôtel chargés de les surveiller. Le fait qu’un seul chef de bureau français, à l’aide de trois dossiers, d’un apéritif et d’un petit arrosoir pour apaiser l’été la poussière de son parquet, arriva à contrebattre le travail de notre plus grand espion

(je parle de ce Scheuermann qui devant la foule et les. temples indous se sentit soudain la vocation de l’es-

pionnage et y était donc poussé par l'admiration du

gtouillement humain), te prouve qu’il s’agit là d’un

att bien matériel et grossier, Mais, jetés sur ces deux cents étrangers qui nous entourent, je soupçonne des rets autrement subtils. Je vois ici douze ou quinze membres de la se@te dont les adeptes, avant les aétes de lPamour, prononcent une suite de paroles rituelles que moi-même je n’ai jamais pu savoir et qu’aucune femme n’a trahie. Je vois trois représentants de la secte de ton ami Barletipoulos, le beau Grec que les femmes aïment un peu moins maintenant parce qu’il leur fait des jumeaux, et auquel elles n’accordent plus que ce qu’on accorde à deux personnes À la fois. Barletipoulos à été sacré à Güteborg, la ville d’industrie de la Suède, une nuit où tous les mineurs étaient montés à cet effet sur les toits proches des constellations, président d’une seéte de lunaites (et non de Stellaires comme on l’a prétendu), dont les vice-présidents n'étaient autres que le prince Oscar et l’héritier Nobel. Il est astreint à un protocole impérieux, qui règle ses gestes d’heure en heure; tu l’as

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