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s’il ne copie pas Forestier dans les -annotations sur le régime du Danube et le Statut des lacs... ?.
Geneviève était étonnée de mon silence, mais tous les convives, anglais et autres, émus après tout de : sentir ce soir sous leurs pieds le centre du monde plus mouvant et sensible en ce lieu qu’au Palais- Royal ou à la Madeleine, étaient, eux aussi, plus silencieux que chez Larue ou chez Stefan. On devait avoir, dans quelques heures, un nouveau président du Conseil; les Français, amis de la liberté, souhaitaient, en . buvant leur fine, un tyran qui leur obéît, à part deux ou trois qui souhaitaient un doux roi qui leur commandât. J'avais conduit Geneviève dans le cabinet particulier orné de gravures de Dalila, de Jndith, et de Ninon de Lenclos… Je ne savais pas que Ninon eût fait, elle aussi, tant de mal aux hommes... La présence de Geneviève suffisait d’ailleurs à rassurer. Elle était là, menue et faible, devant son apéritif quotidien, qui lui donnait chaque soir le courage de résister à la vie, et admirant le premier maître d’hôtel comme elle eût fait Jurin de la Gravière. Je ne l'avais pas vue depuis dix ans, époque où sa sculpture ne l'avait pas rendue célèbre et où tous les trois mois elle se fiançait. Le fiancé, selon qu’il était professeur . ou ingénieur, se mettait aussitôt à déplacer dans l'appartement de la fiancée les livres ou les ampoules, apportant une pile de nouveaux poètes ou illuminant à la lumière bleue le poisson rouge, — selon qu’il disposait d’un tramway, d’un taxi ou d’une auto, lui révélant Bois-Colombes, Marly ou Chartres, — et il disparaissait un beau jour, sans que Geneviève ait
jamais su pourquoi, comme si son rôle dans l’existence avait été uniquement de lui révéler les dadas - ou le plomb vierge que respeétent les courts-circuits. Les écrivains amis de Geneviève ne se croyaient même plus tenus de dédicacer leurs œuvres au fiancé en couts. Elle, dont le visage se modelait de façon inlassable, ne répandait aucune plainte et se contentait de ressembler quinze jours au disparu. Nous l’adorions, car elle était une de ces forces ou de ces faiblesses naturelles que le monde ne produit qu’à - contre cœur et dont la civilisation se venge en les accablant de toutes les médiocres disgrâces qu’elle garde en: sa panoplie, car Geneviève était fille et mère adultérine, divorcée, défroquée, et pas mal d’autres choses encore. Elle se défendait contre la société par des phrases d’enfant qui causaient de la honte à tous ceux qui se croyaient en règle avec leur petite conscience : Je suis enfant adultérine, mais mon père était sénateur. J’ai quitté le couvent direétement pour l’atelier Quentin, mais je ne crois en Dieu que l'été. Je suis divorcée, mais je continue à vivre avec mon mari. J'ai été Allemande pendant la guerre, mais je suis revenue deux fois en France par l’aéroplane pour accoucher de petits enfants morts.
À ses jours de fierté, seuls jours qu’elle eût, elle nous parlait à toute occasion d’une cousine de Montbéliard qui, elle, était en règle avec tous les prêtres et hôtels de ville, qui était légitime, baptisée, mariée à église, et qui enfantait de petits enfants vivants. Mais d’une beauté extrême, surtout les jours où elle ressemblait à un ffancé non humain, à l’esclave de Vinci, à l’ange de Modigliani, ayant non seulement
les trois sillons du ventre, les traits et lé buste patfait
d’après le compas des Beaux-Arts (que de fois nous l
l’avions mesuréel) mais pesant, quoique toujours mourante, le poids de la santé absolue sur les bas-
cules du métro. Traversée, sans qu’elle leur offtit la.
moindre résistance, par les gros atomes qui déter-
minent les actes de ses contemporains, nationalité,
coutumes, snobismes, mais barrage absolu pour les impondérables. Incapable de pressentir aucun événement, et épousant un Bavarois le 29 juillet 1914, comme elle n’aurait pas manqué d’épouser un Anglais la veille du supplice de Jeanne d’Arc, mais prévoyant tout ce qui ne dépend que des éléments et de l’âme, annonçant les sécheresses, les inondations (le contraire, en somme, de Venizelos, qui donnait en août 1914 la date où le Guatemala entrerait dans la guerre); mais, à la vue d’une marchande des quatre-saisons, d’une concierge, devinant avec ses regards X ce que cette forme vulgaire avait accompli dans la vie en générosités, en sauvetages ou en suicides, et le lui fai- Sant avouer par des brusqueries et des menaces, comme à celui qui vous a avalé un louis. N'ayant au monde qu’un désir : ne pas habiter seule ; et, puisque les gens avec qui l’on habite de naissance manquaient
autour d'elle, puisqu'elle n’avait père, mère, frère ni:
. Sœur, elle avait donc dû se contenter des logis de fait ou de hasard, ceux des peintres russes, des banquiers, ou des aëtrices du Français. S’en libérant d’ailleurs aussitôt, dès qu’on lui avait signalé l’existence de quelque cousine en province. ;
: — Adieu, Emilio! Adieu, Somovl! je vais habiter Onze jours avec une.parente à Montereau...
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À cause de sa fragilité, on la disait frivole; on disait qu’elle aimait les tigres, qu’elle aimait les bruns. Calomnie! Moi-même, j'avais habité avec elle près de Rouen-Saint-Morin, chez Renaud, à l’enseigne : Au bon vin pas d’enseigne, où elle travaillait seule à sa sculpture; car elle différait en cela des autres sculpteurs, qui ne se précipitent que là où ils sont sûrs de trouver un contingent de leurs collègues, les sculpteuts s’attirant à la campagne comme les Statues à la ville, et comme si le but suprême de la sculpture était de donner au monde les bustes des sculpteurs. Elle ptéférait simplement les villégiatures humides, à cause de sa glaise, et rentrait de vacances gavée d’écrevisses ou percluse de douleurs. Elle parlait sans liaison, sans adje@if, attribuant toujours l’affirmation qu’elle croyait impottante (sur le beau temps par exemple, ou la nécessité des armées permanentes), par modestie, à un corps de métier voisin du sien, médaillers ou graveurs sut bois. Le Figaro lui accordait le plus grand talent après Rodin, mais elle, ce qui l’amusait le plus dans les bustes, c'était de percer les yeux à l’épingle à tricoter. Les Feuillets lui accordaient le plus grand génie après Barka, mais ce qu’elle préférait, dans les Statues en pied, c’était de faire les boutons des vêtements. Redon, Monet, Renoir, Debussy avaient posé pour elle, elle était la seule à imaginer l'impression des dix doigts du demiurge, si le premier jour du monde, il avait pétri, au lieu d’Adam, tous les peintres et musiciens de 1912 à 1919; mais ce qu’elle préférait, c'était modeler de grands nez au coupepapier, et comme elle ne savait, semblable à la plupart des Français, reconnaître les Israélites, elle était Stu-
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péfaite, le jour de ses expositions, de ne voir sur son catalogue que les Bernheim, les Bloch Levallois, et tous les Valdos Heymann. Parfois, des gens qui venaient la réveiller la nuit, comme on réveille un médecin en province, des gens qui allaient le. lendemain
prendre des vêtements de deuil, et n’avaient déjà plus
de gants ni de chapeaux; c'était pour l’emmener mouler la tête d’un mort célèbre. Elle se levait sans mot dire, prenait son baquet, son rouleau à plâtre, et suivait, en cuisinière de Pluton. Elle détestait, d’ailleurs, perdre ses compagnons, même animaux, et quand elle avait à choisir entre un chien, un chat, ou des oiseaux, elle allait voir le direéteur du Muséum
(cat elle adorait voir le dire@teur de chaque admi-
nistration, de chaque monument, parler au contrôleur, direéteur du tramwayl) et adoptait celui dont la face vit le plus vieux. Elle se proposait aujourd’hui d’acheter un jeune cheval, car elle était à l’âge (les poneys de Zetland vivent trente et un ans) où le cheval risquait de lui survivre. Dans cette atmosphère d’eau de Seine où elle se sentait par habitude inspirée, elle me racontait pourquoi elle avait épousé Zelten,
— Avant Zelten, javais eu des amis, mais qui alternaient tous dans cet ordre : un homme mûr, un tout jeune homme, un homme mûr, un tout jeune
homme. Jamais un homme de mon âge. Tous les.
dix-huit mois, j'étais assurée de regagner la barbe
blanche des colle&tionneuts d’Outamaro et de Van
Goyen, pour retomber, au bout de dix-huit mois, à
l'extrême jeunesse et aider mon ami à préparer son.
bachot. J'avais à changer de mode de locomotion et
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. de démarche, de jeux d’argent, de bibelots, de bien! d’autres choses aussi, et de langage. À la rigueut, j’acceptais d'abandonner le poker et de jouer la bourref les pyjamas pour les chlamydes, de compter par mille francs au lieu de compter par écus, mais c'était justement ce qui semble appartenir à tous les âges et leur être commun, qui me donnait à moi l’impression d’être collée à mes années et à ma génération : la mer, la montagne, les buissons en allant à Deauville, bref, comme disent les potiers d’att, la nature. C’étaient les ruisseaux, les forêts, c’étaient, comme disent les graveurs sut bois, les Cévennes. Quand les hommes mûrs me parlaient de la pluie ou du beau temps, cela agissait sur moi comme s’ils me parlaient d’une vieille pluie, d’un vieux beau temps. Quand les jeunes me parlaient de la tempête, j'avais l'impression de bébés
"typhons, d’enfants cyclones. Quelquefois, nous nous baignions; bien que tout nus, comme disent les ferronniers, dans mon beau paysage à moi, les vieux m’apparaissaient comme des nus de Rochegrosse, et les tout jeunes de Matisse. Aucun de mes amants n’avait le nu de mes peintres. Vous pensez de quel cœur j’ai décidé d’habiter avec Zelten : il était né le même jour que moi, nous n’avions qu’un annivetsaite à nous deux. IL m’a suffi de le voir sans vêtements pour deviner que tous les grands événements qui éprouvent l'enfance, la mort de Bismarck, la mort de Jules Ferry, la visite à Tanger, Dreyfus et l’exposition des Munichois, nous les avions ressentis au même jout de notre vie. Je crois seulement qu’il était du matin, moi du soir, mais tous ces mots : hêtres, soleil, topinambouts, trèfle incarnat, qui me causaient
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avec les autres un malaise terrible, je les sentais calmés en moi auprès de lui. Il ne s’est jamais douté de tout cela, ni pourquoi, à la campagne, je m’amusais À fermer les yeux et à lui faire décrire champ par champ le paysage. Vous aussi, d’ailleurs, ne devez pas être si loin de mon année; j’ai reconnu cela tout à l’heute, quand vous avez parlé de la nuit, comme disent les graveuts en couleurs.
Cest ainsi que tout s’ingéniait, même Géneviève, . à me désigner pour dire ce soir les bienfaits de la nuit, L'espoir incroyable que m’avait apporté la lettre de Zelten m'y poussait aussi. Sur l’autre quai, le tram- . Way n° 14 faisait la chasse éternelle au tramway n° 20. La Tour Eiffel, juste de notre âge aussi (et il y avait eu une semaine où nous avions eu la même taille qu’elle), toute sa masse mobilisée par la pointe en platine du paratonnerre, hissait par l'ascenseur sa lumière, en berne pour la nuit. Ces deux vies que nous avions eues, ces centaines d’amis tués ou morts, ces maladies, cette otite, cette névrite, et cette sinusite, ces souffrances pour mettre au jour de petits yeux éteints, ces brouilles avec notre concierge, par la vertu de nos deux verres de marc, nous étions tout prêts à les reprendre. La lune avait tourné et nous montrait toutes ses montagnes en ordre, elles aussi, et sans palpitation, le Mont-Argent moins haut que le Mont- Radium, le Mont-Platine égal au Mont-Wilson, la petite étoile qui se nourrit de ses vermines voletant suf son côté droit. Nous la contemplions, c'était bien celle dont notre livre d'enfant, le même aussi pour Geneviève et pour moi, tout en avouant qu’elle
faisait figure dans le ciel, révélait dédaigneusement qu’elle n’était pas grand-chose auprès des autres | a$tres et qu’une simple diligence pourrait y parvenir | en trois ans quinze jours. Oui, Forestier, c’est à moi de décrire les derniers onze jours, alors qu’on approche d’elle en mettant ses gants pour enfin la toucher, ses lunettés noires pour n’en être pas ébloui, et l’amour . de celle qui abandonna la terre pour vous accompagnet dans la diligence déjà changé en amitié.
Mais voici que le tramway n° 20 continue sa route, hélas! horizontale, sans se douter que le 14 le‘poursuit en brûlant l’arrêt facultatif... À chacun son métier. Moi, qui suis écrivain, quand je pense à un ami, j'écris sans le vouloir avec son écriture. Pour Geneviève, . le sculpteur, qui me perce de ses regards, qui a déjà deviné qu’un jour j’ai sauvé trois chats, qui va devinet dans une minute qu’un jour j’ai sauvé un enfant, voilà que son visage commence à me ressembler... Le steward suédois nous a mis à la porte et lâchés vers l’Obélisque.. Dire les bienfaits de la nuit? C’est au premier qui dira au premier sergent de ville : La lune est levée, sergent de ville, on voit mille étoiles!
C’est à moi.
LE 21 mats 1922, à minuit, exact comme le printemps, mais de meilleure humeur, je débarquai à Landshut. Zelten avait dépêché à la gare ‘un doéteur Mueller, professeur dans cette ville de diétion française, et au métier duquel la guerre avait porté un coup, car s’il avait toujours, quelques élèves, à mesure que les
parents voyaient s'éloigner la réconciliation franco® allemande et le jour où l’on redonnerait à la distribution des prix de lAltstadt le Solo de Flûte ou Horace immolant Camille, on lui amenait les futurs protagonistes de plus en plus jeunes, et aucun ce mois-ci n'avait plus de six ans. 7
Il avait gelé. Le sol de la Bavière sonnait demicreux. C'était la première fois depuis la guerre que je revenais en Allemagne, elle était reconnaissable, mais il avait dû s’y produire un changement que tout mon être subissait, sans que je pusse remarquer cependant autre chose que le ciel plus noir à minuit, les étoiles plus fixes, et le point du gel un degré plus élevé. Mueller m’entraînait dans un restaurant pour m'y passer les consignes de Zelten. Les maisons centenaires des Corporations, repeintes de la veille, séchaient et dormaient sans une lumière, comme les maisons et les villes ne savent dormir que si elles ont été sous la menace des avions. Mueller, qui professait aussi l’histoire de l’art, essayait de m'indiquer, ou de me faire toucher, quand la hauteur le permettait, en flambant des allumettes, la part respe&tive des artistes bavarois et italiens dans-les façades de la Résidence et dans le clocher Saint-Martin, haut de cent trentetrois mètres, et dont il déplorait que l’allumette ne permit pas de voir, juste sous la croix du paratonnerre, un motif sicilien pur. L’Isar gémissait bordé de deux -Isar de glace. L’odeur des hôtelleries aussi avait changé, la bière y était d’un degré plus faible ou plus forte, les quenelles et le civet d’un jour plus macérés. Mueller me garda au chaud plusieurs heures; on craignait, à Munich, un mouvement anarchiste, les auto-