LIBRERIA DE LA V^ DE GH. BOUUET PARIS MEXICO
23, HUE VISCONTI, 23 AVENIDA CINCO DE MAYO, 45
Droits de propriété réservés conformément à la loi.
Tant vaut l'homme, tant vaul In terre.
(Vieux dicton français.)
Le gouvernement mexicain a suspendu jusqu'à la fin de juillet les droits d'entrée sur le maïs et sur le blé américains. C'est que. Tan dernier, les pluies avaient été tardives. Cette année, elles ne Font pas été, et Ton pourra rétablir les droits en août, après la récolte. L'an prochain, on les maintiendra ou on les suspendra ; cela dépendra du temps.
Donc, 15 millions de Mexicains sont obligés, une année sur deux, d'acheter du grain à l'étranger et, chaque année, de lui acheter du coton.
Avant l'arrivée des Espagnols au Mexique, vingt
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millions d'Aztèques semaient et récoltaient le maïs et le coton dont ils avaient besoin. Est-ce à dire que les Indiens d'autrefois pratiquaient mieux Firrigation que ceux d'aujourd'hui? Le régime des pluies a-t-il été profondément modifié par* le déboisement des montagnes? Un fait est constant : dans le Mexique moderne, les pluies sont irrégulières et Ton compte sur les pluies pour manger. On devrait irriguer les terres de culture; on le pourrait ; on pourrait même en irriguer assez pour exporter du blé, du maïs et du coton en Europe. Mais non; on fait comme en Europe, et moins bien : on sème le grain, à peu près sans labour et toujours sans fumure, et, pour le reste, on s'en remet au ciel, à un ciel qui n'est pas celui de l'Europe.
Dans l'Etat du blé par excellence, dans laBeauce du Mexique, Guanajuato, 67.000 hectares seulement sont irrigués et 623.000 hectares sont cultivés sans irrigation : on les ensemence en blé et si la pluie tarde trop, on fait des neuvaines. Les Indiens d'autrefois invoquaient Tzinteolt, déesse des moissons. Aujourd'hui comme alors, l'agriculture est mystique.
Notez qu'il tombe assez d'eau, en l'année la plus sèche, pour irriguer ces 623.000 hectares et beaucoup d'autres ; mais il faudrait retenir cette eau par des barrages. On ne le fait pas; on se fie à la fortune. On aime, ici, à jouer quitte ou double. Le mineur compte sur une bonan^a et le passant
sur le gros lot de la loterie. Le cultivateur parie que la pluie tombera à propos. Il gagne quelquefois.
D. Genaro . Raigosa a dit, dans son Essai sur l'évolution agricole :
« Avec sa superficie de 2 millions de kilomètres carrés où tous les climats se rencontrent, avec une population rurale de 10 millions d'habitants, sur lesquels 2 millions et demi, au moins, sont aptes au travail des champs> le Mexique de* vrait exporter des produits agricoles. En effet, ses mines, avec un personnel de 80.000 ouvriers, produisent annuellement 80 millions de piastres, et ses fabriques, avec 25.000 ouvriers, suffisent — et au-delà — à la consommation du pays. »
Si le pouvoir de production des agriculteurs mexicains est inférieur à celui des mineurs et des industriels mexicains, c'est que les mineurs et les industriels ont adopté les modes de travail nouveaux et que les agriculteurs sont restés fidèles aux procédés castillans.
Le mineur pompe ou détourne l'eau qui le gêne et l'industriel aménage la chute d'eau qui mettra ses machines en mouvement. Quant au cultivateur, il laisse l'eau aller où bon lui semble — à la mer.
Le mineur et Tindustriel se procurent les meilleurs outils et les meilleures machines. Le cultivateur s'en tient, d'ordinaire, à la charrue à soc de bois, à la vieille charrue d'Egypte. Aussi bien, dans certaines campagnes mexicaines on se croirait en
MINES BT MINEUns
Egypjte, et non pas dans l'Egypte des Anglais et du barrage d'Assouan, mais dans l'Egypte des Pharaon^. Plus loin, c'est un vallon delà Galilée ou la plaine de Damas. Et c'est toujours l'Orient, l'immuable Orient, ses masures croulantes, faites de boue séchée au soleil, Ses petits ânes trop chargés, ses norias, ses enfants, nus, ses femmes écrasant le grain sous une pierre ou tirant l'eau des puits, par longues files, en réglant l'effort commun sur un chant deux ou trois fois millénaire.
Le facteur travail s'améliore dans les mines et dans les usines, où la hausse des salaires a donne aux ouvriers des besoins de nourriture meilleure, de meilleurs vêtements. Aux champs, le facteur travail est aussi mauvais qu'autrefois. En outre, il manque en beaucoup d'endroits, ou va manquer, et c'pst tout simple, puisque les salaires s'élèvent dans les mines, dans les fabriqués et dans les villes et sont à peu près stationnaires dans les champs.
Les péons.qui restent à l'hacienda sont retenus par la dette, forcés par peur à produire, réduits à la condition de fellahs; aussi Thacendado n'obtient-il d'eux qu'un travail et un produit de fellah, c'est-à-dire un minimum de travail et de produit.
Dans un rapport au ministre de Fomento, D. Francisco Bulnes a fait ce calcul :
« Pour produire dans l'année une valeur de 3.062.129.000 dollars, les Etats-Unis ont employé 7,670.400 ouvriers agricoles des deux sexes.
« Pour produire dans le même temps une valeur
de 239.886.000 piastres, le Mexique a employé 2.500.000 hommes.
« Le paysan américain a produit 31)9 dollars ; le paysan mexicain, 95 piastres. L'Américain a récolté 225 charges de maïs ; le Mexicain, 19 charges. La relatioa est de 1 à 12. »
Bien entendu, TAméricain ne travaille pas douze fois plus que le Mexicain ; s'il fait un effort double, c'est tout au plus. Mieux payé, il a plus de besoins; il est plus responsable. En outre, il est aidé par des animaux de bonne race, par des machines et par des outils perfectionnés. Mais tous ces avantages ne suffisent pas à expliquer l'énorme différence de pouvoir producteur que signale Bulnes. 11 y a là un fait d'ordre moral.
Si l'agriculteur américain produit douze fois plus que Fagriculteur mexicain, c'est que, presque toujours, il travaille sur Vhomestead claim^ sur le domaine que lui a cédé FÉtat; comme tant de paysans français, il est propriétaire du sol. Au Mexique, le paysan est sans terre, sajis responsabilité, sans ambition, presque sans besoins.
Je lis dans le recueil des rapports diplomatiques anglais : « Le péon est un serf, à peu de chose près. Le propriétaire qui ne veut pas perdre ses ouvriers leyir fait ouvrir un crédit au magasin de la ferme, à la tienda. Le péon boit et s'endette : le voilà attaché à la glèbe. S'il s'en va, on court après lui et on le met en prison. »
Exploité de père, en fils, n'espérant aucun adou-
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cissement à son sort, il travaille aussi peu et aussi mal que possible. Dans telle hacienda, 1 .400 péons, surveillés par une multitude de contremaîtres, font la besogne de quelques bonnes machines et de quelques douzaines d'honjmes intelligents.
D. Justo Sierra a* résumé la lamentable histoire de la propriété au Mexique :
« Ici, » dit-il, « la première constitution de la propriété a été féodale et religieuse. Les repartimientos, les encomiendas {fiefs, donations) émanaient de la conquête et du pouvoir souveirain des rois d'Espagne. Vers la fin du dix-huitième siècle, la propriété féodale s'est éteinte et un autre type de propriété a été constitué par les acquisitions des mineurs enrichis, qui employaient leur argent à former des haciendas immenses, aux trois quarts en friche, vrais latifundia, destinés, comme dit Pline, à la perte des provinces.
xc La vente des terrains sans titre. {realengos ou terrains royaux, aujourd'hui baldios ou natio'^ naux), faîte par la couronne^ fut une autre des origines de la propriété territoriale qui, en grande partie, se transforma rapidement en biens de mainmorte, par des legs pieux. .
« L'Indien, la machine de ce temps-là, fut disputé à la rapacité de l'encomendero (l)et à l'esclavage naissant par le zèle religieux du moine, qui ne Taffranchit que pour le maintenir en tutelle,
(1) Celui qui, par une grâce spéciale du roi, possédait des Indiens en commanderie.
AVANT-PnOPOS
en minorité perpétuelle. La loi mit toute sa force au service du moine et le journalier, le péon, devint un être incomplet, opéré de tout désir de progrès, opprimé bientôt et exploité par celui qui l'avait d'abord protégé et probablement sauvé de la destruction, par le moine. Il devint l'homme de la glèbe, un serf, en quelque sorte.
« n l'est encore. Son niisérable salaire — 25 à 30 centavos en moyenne — diminué par mille artifices, fait de lui un véritable « nexus » que le patron, Tizmo, tient en son pouvoir par une dette qui ne s'éteint jamais.
« La constitution le protège, il est vrai ; légalement, il n'est plus le « mineur » qu'avait créé la ' législation des InSes. Il est citoyen ; il n'est plus « un de cea orangs-outangs qui ont peuplé les Amériques », Comme le Tribunal du Consulat de Mexico le qualifiait dans son fameux rapport de mai 1811. Mais pour lui, pour ce frère en infortune des sièbles derniers, nous avons bien peu fait, nous, les néo-mexicains, les hommes des anciennes castes. Et pourtant, nous avions souffert comme les Indiens, plus qu'eux encore, puisque nous avions plus qu'eux conscience de nos souffrances. Nous avons émancipé les Indiens par groupes; nous les avons tirés de leur cabane pour les conduire à la caserne et au champ de bataille au moyen de Isileva; mais la leva a détruit les foyers indigènes par milliers et a dispersé et dissous d'innombrables familles. Nous avons aussi éman-
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cipé les Indiens par individus, interposant la protection de la loi, VamparOy entre eux et leurs exploiteurs ; mais l'Indien protégé et libre ne peut rentrer dans la famille rurale; il est excommunié, ou il se soumet à la servitude.
<( Le mal est si grand, .il nous cause de tels découragements, de telles désespérances, que ceux d'entre nous qui regardent anxieusement du côté de Tavenir et qui sont pénétrés de la nécessité urgente d'être forts, ceux-là songent parfois à appliquer les remèdes extrêmes. Les « classes dirigeantes », comme disent les Français, sont à bord du grand steamer du progrès, mais la machine, chauffée à haute pressiop, ne parvient pas à mettre le vaisseau en marche. Une masse énorme le maintient au mouillage, dans les eaux dupasse. Couper les amarres? Impossible. Hisser à bord cette masse et la convertir en activité, en combustible? Voilà le problème. »
Le remède que propose D. Justo Sierra, « l'espérance instinctive du peuple mexicain, le rêve obstiné de 'ses hommes d'État », c'est l'acclimatation au Mexique d'éléments européens, c'est la colonisation.
Les^pubhcistes mexicains et étrangers admettent unanimement que le salut du pays se fera par la colonisation.
Mais pour attirer l'immigrant dans un pays où la terre ne produit que lorsqu'on l'irrigue et où tous les terrains naturellement irrigables sont
occupés, il faut que Tentreprise privée, aidée par l'État, prépare un Mexique nouveau. Les immigrants ne viendront pas dans le pays des bas salaires, dans le pays des haciendas et des péons. Les coolies chinois, tout au plus, s'y risqueront, avec Tarrière-pensée de gagner les États-Unis ou de se livrer, tôt ou tard, à quelque petit commerce; mais l'immigration chinoise n'est pas une solution.
Si les tentatives de colonisation faites, il y a vingt ans, n'ont pas réussi, c'est que le général Pacheco, qui s'en était chargé, croyait au progrès comme un Napolitain croit à San Gennaro, et attendait des miracles de son saint laïque. Le progrès fait des miracles, mais il les fait tout justement comme San Gennaro — quand on l'aide.
L'aider, ori n'y songeait pas. Des Italiens, dirigés sur les forêts vierges de l'État de Veracruz, en sortaient à grand'peine et allaient jouer de l'orgue de Barbarie dans les villes, ne rapportant de leur expédition en Terre Chaude^ que la malaria et des garrapatas. Des Belges, envoyés dans une plaine quelconque du Chihuahua pour y planter du lin, dressaient leurs tentes sur un sol tellement aride que l'herbe aux buffles n'y pousse pas.
Ces épreuves ne spnt pas oubliées. On sait maintenant qu'avant d'appeler les colons, il faut choisir pour eux des terres fertiles dans une région saine et accessible, et organiser les distributions d'eau.
La terre, pas plus que l'argent, pas plus que le
temps, n'est précieûse^en elle-même ; elle ne vaut que par Temploi qu'on en fait, La Soledady par exemple, absolument inculte aujourd'hui, est un futur champ de coton de 500.000 hectares. Confiée à des hommes pratiques et responsables, elle rendrait, hectare pour hectare, vingt ou trente fois plus qu'une hacienda du Mexique central.
La Soledad est à prendre, parce que les accapareurs de terrains n'en soupçonnent pas la valeur, ni même l'existence. Les bonnes terres disponibles sont rares au pays des anciens caciques, où leur régime, supprimé dix fois et qu'on croyait détruit, repousse comme le zacaton de agua^ plus dru et plus vert après chaque coupe. A peine pourraiton créer, dans le désert des grands fiefs coloniaux, quelques oasis où vivraient, çà et là, deux ou trois cents familles libres.
Pour que des milliers d'émigrants préfèrent le Mexique à TOuest américain et à l'Argentine, il faut que la loi intervienne, comme elle est intervenue efficacement au Texas, et qu'elle oblige, par l'impôt, les grands propriétaires à restituer au domaine public les terres qu'ils ne veulent pas mettre en valeur.
Il faut aussi supprimer leur droit inutile sur lo soussoL
En ce pays qui, depuis Cortès, a vécu du travail des mineurs, l'hacendado ne peut s'opposer aux denuncios sur son domaine, aux déclarations de découverte des métaux et à leur exploitation ; mais
il garde la houille, le pétrole, la soude, le nitrate et le reste. Il les garde §i bien que personne ne sait, au juste, où il$ sont.
Le prospecteur qui a reconnu des signes de houille ou de pétrole, ne parle pas de sa découverte, que le propriétaire du sol confisquerait h son profit.
En ces dernières années, on s'est aperçu que le Mexique est riche en houille et en pétrole tout comme les États-Unis. Trop' tard. Lès chênes et les pins qui réglaient le régime des eaux étaient abattus tout au long des chemins de fer.
' Heureusement, la houille blanche vaut mieux que la houille noire et des forces vives tombent, en cascades, des montagnes aux plateaux et des plateaux aux basses terres. Avant dix ans, des centaines de mines, d'usines et de tramways, des milliers de petits ateliers, comme ceux de Léon, marcheront àTélectricité.
Mais pour que le pays travaille utilement et prospère, une réforme est urgente, réforme pacifique, celle-là, et d'ordre purement social, la réforme ou, plu-tôt, la mise à la réforme du groupe colonial.
Si j'appelle « groupe colonial » le syndicat des principaux exploiteurs du pays, c'est que la plupart de ses membres ont gardé Tétat d'âme, les traditions, les méthçdes de l'ancien régime.
Bien que leur « système » soit, toutes proportions gardées, assez semblable à celui des meneurs
de trusts américaiiis,leur modèle n'est pas à New- York.
Les Américains n'ont pas plus inventé les trusts qu^ils n'ont découvert TAmérique. Au bon vieux temps, le gouvernement espagnol organisait un trust, quand il faisait arracher Jes oliviers et les vignes, au Mexique, pour protéger lés huiles et les vins delà métropole.
Or, le groupe colonial se recrute parmi les fils d'émigrants espagnols.
Padre tendero, hijo caballero^ nieto pordio-sero. Père épicier, fils gentleman, petit-fils mendiant.
Souvent, le dicton a tort et, gentleman ou non, le petit-fils est riche.
Il rêve l'amélioration du sort de ses péons, la construction d'un barrage, des labours profonds (méthode Campbell), le croisement des races d'animaux du pays. Pour ses 30.000 vaches, il a fait venir 2 taureaux short-horns du Texas. Dans l'État de Morelos, il parvient, à grand renfort de chaudronneries surannées, à extraire 7 pour 100 de sucre en traitant des cannes qui en contiennent 18 pour 100.
Libéral, homme de progrès à la mode espagnole, il fait partie de l'aristocratie terrienne, la première parmi les classes dirigeantes; c'est un membre actif du groupe colonial.
Le groupe colonial a traversé sain et sauf les guerres de Flndépendance, de la Réforme, de
rinteryention, tous les régîmes. Il est plus conscient que jamais* de son importance et de ses droits^. Pourquoi bouderait-il son époque? Ne vaut-il pas mieux lui prendre ses armes et la dominer ?
n joue du protectionnisme patriotique, qui, entre ses mains, a remplacé la prohibition espagnole. Il préférait les conductas et les diligences aux chemins de fer, mais il s'est résigné aux chemins de fer. Longtemps opposé à la création des grandes banques, qui devaient faire baisser le taux de l'intérêt, il est entré dans leurs conseils.
Le droit d'émission a été concédé à certaines banques pour qu'elles pussent aider le commerce et rindustrie. Le groupe colonial en use pour faire à des spéculateurs, ses « amis », des prêts renouvelables de semestre en semestre, indéfiniment. Comment, en temps de crise, réaliserait-il les lots de ces banlieues préparées à grands frais pour les millionnaires du vingt-et-unième siècle? Il n'en a cure, n'ayant jamais-prévu les crises.
Il est l'ennemi inconscient ou, si l'on veut, le dangereux ami du Mexique. Par son ignorance, vernie de minces études, par son goût pour la tradition, pour le laisser-faire, pour le favoritisme, par la cupidité qu'il tient du grand-père, l'épicier espagnol, il est inapte à la gestion de ses propres affaires et, bien plus encore, à celle des affaires publiques.
Les braves gens, actifs et intelligents, ne
manquent pas au Mexique, — jurisconsultes, ingénieurs, professeurs, médecins, officiers, industriels, sans compter les classes labprieusés qui fournissent d'admirables artisans et mineurs. Pourquoi cette influence d'un groupe de parvenus qui n'ont ni le prestige et les manières d'une véritable aristocratie, ni Tintelligerice et Tintégrité d'une véritable bourgeoisie ?
On nous dit que les membres du groupe colonial sont, avec ceux des autres classes dirigeantes, à bord du grand steamer du progrès, de ce steamer « qu'on ne parvient pas à mettre en marche. » Le capitaine ne pourrait-il essayer une manœuvre, très simple, leur débarquement?
Autre engeance nuisible : celle des hommes aux millions dans l'espace, des promoteurs sans scrupules, américains pour la plupart.
Parmi les affaires mexicaines, bonnes en ellesmêmes, qu'ils ont discréditées pour un temps, citons les tropical plantations.
La merveilleuse fertilité des basses terres du Mexique, des Terres chaudes^ est connue. Les conditions climatériques y sont ce qu'elles doivent être; impôts légers; vente des produits assurée. Et pourtant, les capitaux s'y enlisent, comme ces bœufs de .Nopalapam dont j'admirais les cornes, une forêt de cornes au ras du sol, dans un basfond verdoyant. Des millions et des millions de piastres, égarées dans les fourrés de lianes^ ne sont jamais revenues.
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Mauvaise direction, dira-t-on; période des tâtonnements, des expériences. Sans doute, mais la vraie cause de presque tous les échecs, c^esiVovercapitalisation, Texagération du capital nominal. Les promoteurs raisonnaient ainsi : « En Californie, un tiectaçe planté en orangers donne 700 ou 800 caisses d'oranges, qui valent 4 dollars la caisse ; il produit donc annuellement 2.000 ou 3.000 dollars. Combien plus produira un hectare tropical, où, sous l'ombrage des cacaoyers et des castilloas, nous cultiverons les ananas, la vanille et les orchidées pour boutonnières, à une guinée la fleur !
« Multiplions cette unité, un hectare, par 10.000, par 100.000. Telle une compagnie minière décuple et centuple le nombre de ses bocards, quand elle s'est assuré plusieurs millions de tonnes de minerai. En Terre chaude, nous avons des mines agricoles inépuisables, des Penoles de café, des Palmillasde caoutchouc, des Dos Estrellas d'oranges et de bananes.
« Dans cet Eldorado, pas de grèves. La question sociale est résolue, au pays des bananes. En effet, un hectare planté en bananiers nourrit cent hommes par an^ tandis qu'un hectare cultivé en blé ne nourrit que quatre hommes. (Humboldt l'a dit, il faut le croire.) A ce compte, un homme^ pour vivre, doit travailler vingt-cinq fois plus dans les pays à blé que dans les pays à bananes, où la journée de 8 heures, réclamée par les socialistes, ne sera plus qu'une journée de 20 minutes — l'idéal.
« Escomptons les bénéfices futurs.
« UUbero — 15.000 hectares de brousse dans l'isthme de Tehuantepec — nous a coûté 15.000 piastres. Peu jmporte ce qu'il nous a coûté : il vaut au moins 2 millions, puisqu'il rapportera 300 ou 400.000 piastres. Commissions, frdis de publicité, frais d'émission, mettons ^ 2.500.000.
« Les photographies annexées à notre prospectus ont été prises à cinquante et quelques lieues de YUbero. Nous ne disons pas précisément qu'elles représentent nos plantations. Elles montrent TUbero tel qu'il doit être, tel qu'il sera.
(c Avec l'argent des premiers souscripteurs nous achetons, à Veracruz, un lot de bon café, de café en tout semblable au futur café de VUbero, et nous l'expédions à New- York. Publication, par circulaires et annortces dans lés journaux à gros tirages, du prix de vente sur la place de New- York et du prix de revient supposé. L'écart est énorme. Les souscriptions vont leur train.
« L'année suivante, nous distribuons des nouvelles vues panoramiques représentant des caféiers superbes — ceux du premier prospectus, qui ont grandi. Mais le ciel, au-dessus de la plantation, est chargé de nuages. On sent que notre" directeur craint le gros temps pour la récglte.
«Quelques actionnaires s'inquiètent et envoient un agent, qui cherche VUbero dans les brousses de l'isthme, le trouve à grand'peine. Pas un ca-^ féier!
« Coup de foudre. L'orage a éclaté ».
Dès 1902, le consul général des États-Unis â Mexico établissait, dans un rapport, que les capi- ' taux américains engagés au Mexique s'élevaient à 500 millions de dollars — un milliard de piastres. (Ce chiffre serait beaucoup plus fort, presque double aujourd'hui.) '
Le consul admettait qu'il est difficile de faire, en un tel compte, la part des capitaux réels et des capitaux fictifs. « On doit, disait-il, se méfier de3 relions de Tropical Plantations. )>
C'était faire la part du feu. Il fallait bien admettre que V invasion pacifique ne se fait pas sans quelque maraude et que Farmée du Nord a ses traînards. Mais pourquoi les attribuer tous au corps d'occupation des Terres chaudes? Comme si la conscience des promoteurs américains n'était élastique • qu'en matière de caoutchouc !
Selon le consul, les Américains ont imposé leur méthode aux banquiers mexicains : « Nous transformons, dit-il, le système traditionnel. Les affaires financières, au Mexique, reposaient sur une base sociale; nous les avons mises sur une base purement commerciale. Nous n'entrons pas encore en lutte avec les anciennes banques, mais nous avons introduit notre levain dans la pâte » {textuel).
Le consul laissait entendre qu'avant peu les Américains opéreraient eux-mêmes, qu'ils mettraient les affaires mexicaines au four;
18 MINBS ET MINEUJIS
Parmi leurs entreprises au Mexique, il cite, outre les cultures tropicales, Texploitatidn de pâturages, de forêts et de mines, le raffinage des métaux, les usines de réduction qui achètent et traitent les concentrés et les minerais riches. C'est du matériel américain qu'emploient les tramways et les chemins de fer, les usines d'électricité et de gaz. Américaines, les constructions nouvelles. Américain, le système nouveau pour l'achat à terme des maisons. Sous llnfluepce des Américains, tout se transforme, au Mexique, tout s'amé-^ ricanise.
Ce rapport consulaire, écrit en plein boom^ semble un discours de chairman dans une assemblée d'actionnaires, ou mieux, un bulletin de victoire de la Grande Armée.
Mais après la campagne de 1907, cette retraite de Russie sans la gloire, après la fermeture de tant de mines au Mexique, pour cause de spéculations dans Wall Street, après le renvoi brutal des mineurs par milliers, après la remise aux calendes grecques de cent projets grandioses, Jes Mexicains chercheront, pour les années qui vont suivre, un point d'appui plus solide; ils rendront justice à Tesprit conservateur, à la science réelle, au capital vrai, à l'Europe, enfin./
Selon M. Edmond Théry, les instruments de crédit circulant dans le monde — billets de banque chèques, lettres de change, effets de commerce et autres valeurs mobilières — représentent 9Û0 mil-
liards de francs. Tout ce papier peut, à volonté, être converti en or. C'est entendu.
Mais le monde ne dispose que de 30 milliards en numéraire. Donc, de chaque louis d'or on a tiré trente épreuves photographiques, dont chacune est échangeable contre Foriginal. Trente porteurs d'épreuves ont droit au même louis. Supposez que les trente ou seulement quelques-uns des trente envahissent Tatelier d'un des photographes et réclament leur louis...
Ici, M. Méline intervient : « Si, nous dit-il, les Américains n'avaient pas supprimé, en 1893, la frappe de l'argent, ils auraient maintenant, outre leur or, un milliard de dollars en argent. Avec ce supplément de numéraire, paiement intégral ; pjas de crise. »
M. Méline prend les Américains pour des Français. Un milliard effectif supplémentaire, quel prétexte à l'émission de trente, de cinquante milliards supplémentaires — en papier ! La crise eût été plus forte.
Le 31 août 1907, avant la débâcle, M. Paul Leroy-Beaulieu écrivait : « On a demandé au monde 16 milliards, en 1906. Lés Américains voulaient lui demander encore plus en 1907. Le monde ne les a pas ; il ne peut donc pas les fournir. Il faut que les nations se rangent, tout comme les hommes, qu'elles restreignent leurs entreprises aux possibilités ; cela se fera, sinon de gré, du moins par la contrainte des événements ».
Le 30 novembre, il ajoutait : «, Le capital, ce n'est pas seulement la monnaie ; c'est Tensemble des approvisionnements mis en réserve, des outils préparés, des installations faites. Or, ce sont tous ces capitaux qui ont manqué, autant que la monnaie, aux mégalomanes américains. Métaux, bois de construction, matières textiles haussaient de 50, 60 ou 80 pour 100. Des contrats étaient passés pour la construction, en une seule année, de 24.000 kilomètres de chemins de fer nouveaux — la moitié du réseau français. En une seule semaine, trois compagnies lançaient des émissions pour 1.300 millions de francs. Ces entreprises dépassaient de beaucoup l'étendue des capitaux existants et, aussi, la quantité de main-d'œuvre existante. Voilà la cause de la crise. »
C'est parler économie politique au joueur qui vous propose un système pour faire sauter la banque de Monte-Carlo. M. Leroy-BeauHeu prenant au sérieux les prospectus américains ! Sans doute, cet homme grave ne connaît pas le poker à relance illimitée.
Le poker a-t-il été calqué sur les affaires américaines, ou a-t-il modifié ces affaires àsoniniage? La question n'est pas résolue.
Au poker, une paire de deux, le minimum, fait filer quatre as, le maximum, par une manœuvre qu'on appelle le è/uff. Faire croire qu'on n'a rien quand on a tout; faire croire qu'on a touti quand on n'a rien : telle est la théorie du
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poker et des affaires. Mentez toujours, mentez impassiblement. Si le bout de votre nez rougit, quand vous avez straight flush^ sachez vous faire un nez qui ne rougit jamais. M. Harriman ne rougit pas devant une commission d'enquête. Le colonel Greene n'a pas rougi devant les actionnaires de Santo Domingo. Vous ne trouvez pa? dix mille francs d'une mine sans valeur, de Capuzaya, par exemple? Demandez vingt-cinq millions. On vous les donnera.
M. Leroy-Beaulieu gronde le président Roosevelt pour avoir traité de voleurs les grands chefs des compagnies industrielles et financières. Hélas! M. Roosevelt s'en prend aux personnes parce qu'il ne peut s'eix prendre aux principes. Politicien, il faut bien qu'il suive le parti dont il est le chef. Il sait que les trusts sont nés du tarif et qu'eux seuls en profitent ; mais il ne peut proposer la réforme douanière. Dans un message, il a dit : « La nation est définitivement attachée au régime protectionniste et tout effort pour le déraciner entraînerait un désastre. »
Au surplus, peu importe la révision ou le maintien des hauts tarifs. Le mal est fait. Le président parle, mais les trusts gouvernent. Us ont^ leurs agents politiques et judiciaires, leurs fonds secrets, leur police, leur presse. Ils aimeraient avoir, à la Maison Blanche, un de leurs affiliés, Fairbanks ou Foraker, mais ils admettront à la rigueur cet homme de paix, le ministre de la guerre. Ils savent
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que le chef nominal de F Union ne peut rien contre eux.
Singulier spectacle : quatre-vingt millions d'hommes gouvernés par une douzaine de surriches, qui donnent l'exemple du mépris 'des lois !
' Un magazine américain avait demandé àTauteur applaudi des comédies les plus ingénieuses de ce temps, à Bernefrd Shaw, son avis sur la crise.
Le Dumas fils anglais a répondu :
« Pour le bien du monde, l'Europe doit s'entendre et déclarer les Américains incapables de se gouverner, inaptes à tout emploi public ou privé. Cette règle ne s'appliquerait pas aux nègres, gens utiles, raisonnables et bien élevés — comparativement. Les indigènes blancs seraient installés dans des Réserves, à peu près semblables à celles où ils ont parqué les Peaux-Rouges. J'ai observé que les pommettes saillantes de l'Indien réappa- . raissent chez l'Américain et qu'un groupe d'Américains, dans la rue, se forme instinctivement en file indienne. Aux Philippines,. le néo-peau-rouge ne scalpe pas encore son prisonnier, mais, déjà, il le torture. »
Bernard Shaw plaisante ; mais le sujet est-il si plaisant ?
Macaulay disait, il y a un demi-siècle, aux admirateurs de la jeune Union :
« Attendez ! Attendez que la propriété se consti-
tue en Amérique et que la question du travail salarié s'y pose. Et yous verrez. »
Et nous voyons.
Nous voyons un pays où fa race anglo-saxonne se fond et disparaît. Sur 88.608 émigrants débarqués à New- York en un mois (novembre 1907), il y avait 31.166 Austro-Hongrois, 18.S72 Italiens et 23.213 Russes. L'estomac malade n'assimile plus ces aliments indigestes. Des agglomérations se forment qui, parlent exclusivement les langues orientales du vieux monde, le hun, le yiddish. Bonnes recrues pour la révolution sociale.
Deux groupes d'anarchistes actifs, l'un en haut, celui des trusts, l'autre en bas, celui deç camorras ouvrières. Entre deux, Tanarchie inconsciente, amorphe, celle des masses, exploitées par les oligarques et tentées par les démagogues.
A Boise, le jury terrorisé acquitte le président de .l'Association des mineurs, convaincu d'avoir fait tuer, par des sicaires, cent cinquante ouvriers, ingénieurs et patrons.
Partout, la haine des classes et la haine des races. Dans les filatures des Carolines, dans les charbonnages de Pensylvanie, le travail des enfants de six à douze ans barbarement exploité. Dans le Sud et l'Ouest, la loi de Lynch souveraine. Une armée, de détectives privés aux ordres des accapareurs. De stupides règlements municipaux devenus instruments de chantage. Le crédit perdu et la guerre étrangère à l'horizon.
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Et ce peuple, naguère, se proposait pour exemple à l'Europe et à FAmérique latine !
Sept années de prospérité matérielle inouïe, les sept vaches grasses de l'Écriture, mais trop grasses, atteintes de dégénérescence graisseuse. La ligne ascendante qui, dans un graphique, représenterait cette prospérité, formerait angle aigu avec une ligne descendante figurant la décadence morale.
Ce pays fournissait au monde la moitié du fer et de Tacier, les deux cinquièmes du charbon, le tiers du plomb, les trois cinquièmes du cuivre, le quart du zinc, le tiers de l'argent, les trois quarts du coton, les trois cinquièmes du pétrole et, en une seule année (1906), 1.600 millions d^hectolitres de grains. Toutes ces richesses gâchées, déformées par l'habitude prise de mettre un zéro, deux, trois zéros après tous les chiffres, d'arroser, de délayer les capitaux, de mentir à tout propos.
Un cas, pris entre cent, de Yinflation^ de la monstrueuse enflure dont meurt le crédit, au pays des trusts. Lisez l'étude de M. Charles Edward RussçU sur la American Tobacco (7" (le trust du tabac).
Deux bilans du trust du tabac.