‹ Sierras mexicaines: mines et mineursChapitre 25 sur 27 · UN CAMP DANS L'ALTAR · texte numérisé non relu

UN CAMP DANS L'ALTAR

Il est sinistre, ce pays, avec ses plantes épineuses que ne transforment pas les saisons, ses montagnes calcinées, ses horizons de sables ; mais sa désolation est si profonde sous la lumière violente du jour ou sous les clartés froides dç la nuit, il est si complet, ce désert, si absolument abominable et maudit, qu'il vous fascine et vpus retient, comme fait, dit-on, un de ses rares hôtes, le serpent à sonnettes en quête d'une proie. On s'attache à ces vallées, aussi hostiles à Thomme, pourtant, que peuvent l'être les vallées^ de la lune ; on s'y plaît comme s'y plaisent ses singuliers végétaux qui, ne trouvant pas d'eau dans le sol, s'y cramponnent quand même et vivent d'air. On est absorbé par le désert, on devient un de ses éléments. J'y ai passé des années, sans livres, sans causeries, à peu près sans nouvelles, sans autres voisins que des rancheros à quatorze lieues, et je ne me suis jamais ennuyé.

'■'"■fe^--

Les couleurs locales, celles des plantes et des terrains, sont neutres et presque nulles; mais les couleurs générales, celles que crée l'atmosphère, sont d'une richesse merveilleuse. Le matin, au lever du soleil, plaines et montagnes, tout est rose, d'un rose tendre et léger. Le soir, les sierras sont fleuries d'iris à leur base et de lilas à leurs cimes et la mer — la mer Vermeille, la biennommée — est une nappe de métaux en fusion, sous des nuages aux couleurs de gemmes — rubis, topazes brûlées, améthystes, émeraudes.

Mais sous le ciel infiniment bleu du plein jour, tout est vert, montagnes et plaines, d^un verf singuliçr, du vert livide des plantes qui vivent sans eau, d'un vert décoloré et comme mangé par le soleil. Les gerbes de bâtons épineux des ocotillas, aux toutes petites feuilles de myrte; les sauges et les lavandes à peine vertes, presque grises ; les copalillos gris d'argent ; le palo verde, celui de tous les végétaux qui semble le plus artificiel, un arbre dont le tronc et les ^ameaux ontia couleur du cuivre vert-de-grisé ; les hauts fûts cannelés des sahuaros, d'oîi partent, à mi-hauteur, des bras aux gestes de menace ou d'appel ; ks cinitas hérissées de poils blancs, comme des bêtes très vieilles ; les cactées en raquettes, en boules, en nœuds de serpents ; les sahuesos en forme de candélabres, grisâtres comme les marbres des ruines, toutes les plantes, ici, sont épineuses, sauf la flécha vénéneuse et quelques espèces qui se

UN CAMP DANS l'ALTAR . 363

défendent contre les bêles parla résine, comme le lorote et le copalillo, ou par des arômes très forts, comme la lavande.

Armées et prêtes pour la lutte, toutes ces guerrières dressent des tiges rigides, des rameaux inflexibles qui résonnent sous le vent, avec des sons de lyre, et ce grand pays vide est singulièrement sonoro et mélodieux.

A la voix du vent dans la brousse s'ajoute parfois le cri d'un aigle, ou le roucoulement des palomas. La nuit, on entend les appels des coyotes, le bruit d'insecte des serpents à sonnettes et très loin, à Tauest, les lamentations de la mer, aussi déserte que la terre, de cette mer que j'ai contemplée si souvent du haut des montagneà, sans jamais apercevoir une voile ou une fumée.

Le plateau pierreux où j'ai mon camp fait partie de grands terrains étalés au pied des montagnes, coupés d'érosions profondes par où s'écoulent les eayx des deux o» trois averses d'été. Au sud, une plaine où la vue pe s'arrête, que sur des dunes et, à Thorizon, sur la chaîne bleue de Lobos. On voit souvent, entre les dunes, des colonnes de sable errantes et, parfois, de petits nuages de sable qui marquent ia fuite d'un troupeau d'antilopes.

A Touest, des dunes, et puis la mer.

Au nord et à Test, la sierra. Ces montagnes cuites et dorées par le soleil, semées, du bas au faîte, de groupes de plantes aussi dures, aussi

364 MINBS fiT MINEURS

immobiles que les pierres, ont des proGls très purs. Rien n'y bouge, mais à Taide d'une lorgnette marine, on distingue parfois un léger mouvement, le signal d'tin bélier big-horn, en vedette.

^.^Mom

CHAPALA

Décembre. — Partis, à dix heures du matin, de Guadalajara, surnommée «la perle d'occident». Est-ce à dire qu'elle soit sans orient, cette perle? Non pas. Si les montagnes qui la sertissent sont basses et nues, si elle n'a ni le parc,, ni la banlieue pittoresque de la capitale, elle n'en a pas non plus les peiados effrontément sales, qui priveront longtemps Mexico de tout surnom de gemme ou de fleur.

A onze heures et demie, une grosse diligence attelée de huit mules — deux, quatre et deux — nous mène grand train par les champs de cannes et de maïs d'Atequiza, puis par des pâtures, coupées de ravins boisés. Elle gravit une côte. Le lac apparaît.

Long de 86 kilomètres, large, en certains endroits, de 23 kilomètres, il a deux fois et un tiers l'étendue du lac Léman.

^ A une heure, nous sommes à Chapala, sur la

366 MINBS ET MINEURS

rive nord, et c'est un plaisir de luncher sous une tonnelle fleurie de bougainvillias et de roses, un plaisir de manger une brochette de charales, les fins éperlans du lac, et, au dessert, des oranges, cueillies sur la branche, au-dessus de la table.

Sous Taltitude idéale de 1.200 mètres, xians lé zone sèche du Pacifique, le ciel a, en plein hiver, la pureté, la profondeur, le flottant sourire des ciels de la Touraine en juin ou de la Toscane en septembre. • .

Promenade, l'après-midi, sur le chemin de Jocotepec. On longe les jardins des villas, au pied de deux mamelons, où des arbustes et des broussailles brodent de vert un fond vieil or d'herbes mûres. ^ J'ai poussé jusqu'aux manguiers de k villa Elizaga, la dernière vers l'Ouest. Des ânes et des Indiens passaient en longues files, chargés de tabac, de légumes et d'oranges. La brise s'était levée. De molles vagues battaient les roches avec des bruits discrets. Discrètes, aussi, les couleurs du lac,^du ciel et des montagnes.

Quelques nuages blancs éteignaient les rouget trop vifs, au couchant, atténuaient les tons trop crus, comme eût pu faire un peintre par des touches justes et légères. A l'est, vers l'embouchure du rio Lerma, au sud, aux contreforts de la Sierra d'Alica, tout était gris rose ou gris de lin. Les deux mamelons de Chapala, si richement vêtus tout à l'heure, se couvraient de vieux velours couleur de mousse.

CHAPALA 367

Les eaux du lac sont jaune clair, moins belles, en plein jour, que les eaux de la plupart des lacs en montagne et que celles de la mer ; mais, sous la lumière oblique, leur teinte neutre se prête mieux que toute autre aux effets inatt.endus. Elles avaient, ce soir, des chatoiements d'opale et des reflets de vieilles soies, roses.

Dans l'atmosphère si sèclj^ du haut plateau mexicain, sous la blancheur éclatante du jour tropical^ les contours sont trop précis, les couleurs trop vives. Mais, au contact de cette grande masse d'eau, Tair se charge d'atomes liquides, par une évaporation lente, continue, invisible, et reçoit lé don précieux de l'atmosphère vénitienne, le don des colorations changeantes, des tons fondus et nuancés. Entre un couchant tropical ordinaire et . le couchant à Chapala, il y a la différence des vi- " traux modernes, flamboyants d'ors et de bleus [intenses, aux verrières du treizième siècle, si har- Jmonieuses sous la patine du temps.

Cette nuit, j'entendais, de mon lit, une chanson

[mexicaine, monotone et plaintive, qu'accompa-

hnaient des notes grêles de guitare et des bruis-

|«ements d'eau mouvante. Une senteur d'héliotrope

yUitrait par la fenêtre ouverte. L'éghse, en face,

J\|Klanche sous la lune... plus loin, un coin du lac.

r buleur de perle.

Au lever du soleil, gris bleuâtre partout, gris r ranslucide, si parfaitement uniforme qu'on distinguait à peine les confins du ciel, des montagnes

et des eaux. Un monde argenté, imprécis, lumineux — telle une Matinée de Corot — s*éveillait sous un fin tissu de gaze. Brume, non, car on distinguait nettement, à Taide de la lorgnetle marine, Téglise blanche de Tuscueca, sur la rive ! sud, à 5 lieues. Cette gaze, faite de particules d'eau clairsemées, si légère qu'elle fût, rendait inoffensifs les rayons ^u soleil tropical, et j'ai passé la journée tête nue, sur le lac, sans éblouissements ni migraine.

A cent pas de l'hôtel Arzapalo, où je loge, un ruisseau d'eau thermale sort du flanc de la montagne et court au lac, à travers des bassins assez grands pour qu'on y puisse nager. Pas d'autres toits que les branches des orangers et des bananiers du jardin. La température de Teau est exactement celle du corps, en sorte qu'on n'éprouve, en plongeant, aucune sensation de froid ni de chaud et qu'on pourraitprolongerlebainpcndantdes heures.

Elles ne comptent pas, ici, les heures. Elle> coulent, en toutes saisons, comme l'eau que voilà, toujours limpides et toujours tièdes. Ainsi qu'au Coronado californien, cette autre plage sans hiver et sans été, on n'imagine pas qu'on y fasse autr; chose que chasser, pêcher, se baigner, en altefldant l'heure précieuse, la féerie des couleurs Je soir. C'est, je crois, le seul lieu, au Mexique, ol Ton éprouve ce sentiment de loisir et de bien-être, charme de certaines villes d'eaux, en Europe, pendant nne courte saison.

gràpàla 369

Et Chapala rappelle aussi les statfons d'été du vieux monde par le style de ses villas et par robligeance des indigènes, qui ménagent, en chaque visiteur, un futur client. Les chiens même' — les chiens d'un village mexicain! —n'aboient pas au passant.

Aidé d'un rameur, j'ai gagné l'îlot de TAlacran, à 5 kilomètres au sud. Lé lac était couleur de miel. Des papillons erraient loin du bord, de lirio en lirio. * -

Le lirio est une scille, ou jacinthe d'eau, dont les grosses touffes flottantes, aux fleurs lilas, bordent la rive sur une largeur de 20 ou 30 mètres. Parfois, le vent les pousse au large et les disperse. Il y a six ans, le lirio était inconnu à Chapala. Venu du rio Lerma, il s'est reproduit si rapidement que les bateliers sont gênés au départ et que les riverains ne voient pas sans inquiétude la bande verte s'élargir, reculant, à chaque saison, la zone de la pêche et des bains. Un entrepreneur travaille à la destruction de cette belle plante envahissante — xériiahle american beauty — et réussit, dit-on, à défendre Ocotlan^ à l'orient du lac.

L'îlot où j'aborde a la forme^ sans plus, de la vilaine bête dont il porte le nom. Caché par des roches et quelques vieux arbres aux formes bizarres^ zalate^ et manzanitas, je tire des oies et des malards jusqu'à ma dernière cartouche, pendant que le batelier jette l'épervier le long de la

plage sud et prend une douzaine de bagres et de mojarras.

Nous ramons vers Chapala par grande brise. Le tangage est aussi fort qu'en plein ressac, près des côtes du Pacifique. Qu'une vague embarque et nous chavirons, car on chavire sur ce lac aux doux airs lamartiniéns ; ou s'y noie, tout comme ailleurs : « L'autre jour encore... » Et les récits de naufrage vont leur train. Il manque de tact, mon batelier.

Mais les clochers blancs de Chapala se rapprochent et, d'ailleurs, le danger, le tangage, même, s'oublient devant les splendeurs blanches déployées à l'ouest. Ni ors, ni cuivres; rien qu'une nappe d'argent vif, faite, on dirait, de tous les gris épars du jour, concentrés et fondus au feu du couchant. Les vols de mouettes grises s'argentent; les eaux s'argentent; les montagnes s'argentent. Quelle enluminure pour le prospectus d'un promoteur américain flottant les mines d'argent qui sont là-bas, sous ces argenteries étincelantes, là-bas, vers le Pacifique, à Bramador et à Cuale!

Quelqu'un, tôt ou tard, flottera le lac de Chapala. Du pétrole y sourd, en un certain endroit, sous 40 mètres d-eau. Mais par flotter Chapala, j'entends le mettre en pleine vogue et non pas en faire une dépendance industrielle du Standard OU. II faudrait grouper en syndicat.les principaux riverains, remplacer la diligence par un trolley, rendre praticable aux automobiles le chemin de

CHAPALA 371

Jocotepec et, par des trains spéciaux, mettre la plage à une nuit de Mexico, à une heure de Guadalajara.

Et que Meztli, la déesse aztèque des eaux, protège son plus beau lac contre les agents de M. Rockefeller !

Page 1