CHAPITRE IV — SIGER DE BRABANT ET THOMAS D'AQUIN
sommes, un nombre de membres à peu près égal à l'ensemble du reste ^ Dans la première moitié de l'année 1266, peut-être plus tôt, un conflit éclata entre la nation des Français et les trois autres. Déjà le 24 mars de l'année précédente, le légat Simon de Brion avait dû apaiser un différend soulevé entre les mêmes groupes, mais qui ne paraît pas avoir eu la même cause ou le même prétexte ^ En tout cas, il témoigne que les rapports entre les Français d'une part et les Normands, Picards et Anglais de l'autre, étaient déjà tendus, quand un nouvel incident fut le signal d'une scission plus profonde et plus dangereuse. La nation des Français s'était incorporé un jeune maître que la nation des Picards affirmait lui appartenir. Un premier arbitrage, confié au roi de France lui-même, ne fut pas accepté par les deux parties. Le conflit s'envenima et on en vint aux dernières extrémités. La nation des Français se sépara entièrement des autres nations. Elle se constitua en un groupe autonome, se nomma un recteur ^ et autres officiers, et rompit toutes relations scolaires avec le parti adverse *. De ce fait, la faculté des arts se trouvait dédoublée en deux facultés. Mais, dans ce milieu inflammable, les résolutions ne se limitaient pas aisément à des mesures purement administratives. On en vint à des excès condamnables. Il y eut des incarcérations de personnes et des actes de violence. C'est parmi les fauteurs de ces voies de fait que nous rencontrons Siger, un membre de la nation des Picards. Il semble même que ce maître se soit trouvé au premier rang de ceux qui ont donné aux événements leur caractère aigu. C'est ainsi qu'il est suspect d'avoir trempé dans l'arrestation qui a été faite de Guillaume, chanoine de Tulle, de la nation des Français ^ C'est lui surtout qui est accusé, avec son compatriote Simon de Brabant, d'avoir tenté d'arracher les livres des mains de quelques maîtres des Français pour les empêcher de lire les leçons et de chanter aux vigiles que célébrait le corps universitaire dans l'église des Frères Prêcheurs pour feu maître Guillaume d'Auxerre ^
Ces difficultés et ces troubles, dont nous signalons ici le seul côté
' Chart. Univ. Parts., I, p. 451 : Cum tôt sint numéro in ea sola [natione Gallicorum] persone, quot in aliis tribus existunt.
" Chart. Univ. Paris., I, pp. 446-448.
^ Le recteur de l'Université appartenait toujours à la faculté des arts et était nommé par elle. Chart. Univ. Paris., I, p. XXIII ; Denifle, Die Universitcïten, p. 119.
* Chart. Univ. Paris., I, pp. 449 452.
* Chart. Univ. Paris., I, p. 450.
* Chart. Univ. Paris., I, p. 451, Voyez le règlement de Robert de Courçon sur les funérailles des maîtres, /. c, p. 79.
nécessaire à notre sujet, trouvèrent leur solution dans l'arbitrage du légat Simon de Brion, aux mains duquel les deux partis, revenus à des idées plus saines et persuadés finalement que la situation tournait contre leur bien commun, avaient confié le soin de rétablir l'ordre et de sauvegarder les intérêts compromis de la faculté des arts,
La sentence arbitrale du légat est marquée au coin d'une grande sagesse et d'une égale fermeté. Elle maintient d'une façon rigoureuse le principe de l'inséparabilité des nations au sein de la faculté des arts. En cas de conflit, le différend sera porté devant un tribunal arbitral de sept membres, composé des trois maîtres les plus anciens de la faculté de théologie et des quatre plus anciens de la faculté de droit, qui devront liquider l'affaire dans le délai d'un mois.
Pour diminuer les occasions de conflit et donner plus de stabilité à l'organisation de la faculté, la durée de la charge rectorale est portée, d'un mois qu'elle était, à trois mois environ ^ Enfin, diff"érentes questions secondaires sont dirimées par le légat, et ici encore nous trouvons que Siger devra purger l'accusation portée contre lui, touchant l'attentat commis sur la personne de Guillaume, chanoine de Tulle ^
Ce qui ressort le mieux de ces données et ce qu'il importe surtout de constater, c'est d'abord la mobilité de la population scolaire, maîtres et étudiants, qui maintient l'agitation, les querelles et les conflits presque à l'état chronique dans l'Université de Paris, au xiii^ siècle. Les troubles naissent à propos de tout, dans le domaine des faits comme dans celui des idées. Les plus graves avant celui que nous venons de signaler sommairement avaient été la dispersion de l'Université en 1229 ^, et la lutte contre les maîtres dominicains de 1252 à 1259 *. Les dix années que nous avons à parcourir sont aussi des plus significatives. Mais ici la lutte est spécialement placée sur le terrain des doctrines, et à ce titre la période dont nous allons esquisser l'histoire est peut-être la plus curieuse et la plus importante dans la vie de l'Université de Paris au xiiP siècle.
Une autre donnée qui ressort de l'acte d'arbitrage de Simon de Brion est celle relative à la personne de Siger de Brabant. Le maître nous
* Chart. Univ PartM., I, p. 466. Lei élections te faisaient : !<> le premier jour de leçons après U fête de Maint Denis (9 oct.); 2» le dernier jour de leçons avant les vacances de Noël ; 8» le dernier jour de leçoM avant l'Annonciation (25 mars) ; 4" le dernier jour de leçons avant la fête de MÏnt Jean'Baptiiite (24 juin).
*Ckart. tJniv. Paris., I, paiiim, aux années 1229-1231; Valois, Guillaume (TAu- PtrgH4, p. 47 et luiv.; Délègue, L'Université de Paris, p. 80 et suiv.
* Voy. p. 70 et tuiv.
driAPITRE IV - SIGER DE fekABAK'T ET THOMAS D'AQUI^ 8â
apparaît ici pour la première fois sous un jour quelque peu défavorable. C'est une nature remuante, prompte à l'attaque, et ne reculant pas devant un coup de main. Ce que nous apprendrons de lui dans la suite ne sera pas fait pour infirmer cette opinion. La mise en évidence de la personnalité de Siger de Brabant dans les événements de 1266 nous permet aussi d'induire qu'il était déjà, à cette date, un des personnages marquants dans le monde des arts ' ; d'autant plus que quelques années après nous le trouvons au premier plan, devenu un véritable chef de parti.
Nous n'avons pas de données positives directes sur Siger jusqu'au début de 1272, et cependant les deux années précédentes sont parmi les plus intéressantes et les plus agitées d'une carrière qui l'a été jusqu'à la fin. Pour nous guider ici, nous devons nous rabattre sur la chronologie de la vie de Thomas d'Aquin. C'est lui, en effet, qui pendant la seconde période de son enseignement à l'Université de Paris (1269-1272), fut l'adversaire personnel de Siger. Ces deux maîtres sont les principaux jouteurs sur le terrain de la philosophie aristotélicienne, et leurs noms dominent les événements et les idées que nous proposons d'étudier. Aussi est-ce en allant de l'un à l'autre que nous éclairerons de notre mieux une question d'histoire demeurée jusqu'ici fort obscure.
Nous constatons la présence de Thomas d'Aquin à Paris, au mois de mai 1269, pendant la tenue du Chapitre général de l'Ordre des Frères- Prêcheurs ^ Son nom est prononcé à l'occasion d'une curieuse dispute théologique devant les membres de cette assemblée. Une question de propriété littéraire, soulevée entre deux religieux de même nom, avait amené l'intervention de l'autorité, et les divers procédés proposés dans le Chapitre pour découvrir la vérité, furent l'objet de vives critiques ". Après avoir agité sans résultat diff'érents projets de solution au sein du Chapitre,
' Dans son traité De anima intellectiva, composé en 1270, il nous confie qu'il a déjà été préoccupé depuis bon nombre d'années, a lottgo tempore, par l'un des problèmes qu'il agite (Ile Partie, p. 169), ce qui doit ramener assez en arrière sa carrière de maître ou au moins d'étudiant.
' Acta Capitulorum generalium, éd. Reichert, p. 144. Le Chapitre se tint le 12 mai. Echard, Script Ord. Praed., I, p. XVII.
' Les historiens de saint Thomas d'Aquin ont ignoré ce fait qui nous est connu par un ancien document tiré des archives du couvent de Viterbe et publié par le P. P.-T. Masetti, Monumenta et antiquitates veteris disciplinae Ord. Praed,, Romae, 1864, t. I, p. 363. Le P. Masetti n'a pas rapproché ce document de celui dont nous parlons dans la note suivante, bien qu'ils jettent un jour très nouveau l'un sur l'autre, et déterminent la date du fait qui n'est pas celle de 1264, comme l'a cru Masetti (p. 364). Nous transcrivons ici le premier à cause de sa rareté : Eo tempore loannes luristae de Colonia S. Faustini
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OÙ se rencontraient un maître et sept lecteurs en théologie, on constitua une commission extra-capitulaire de six maîtres en théologie qui discutèrent les points en litige. De ces six consulteurs, les uns avaient été jadis professeurs à l'Université de Paris et les autres l'étaient encore, et parmi eux se trouvait Thomas d'Aquin. La commission, comme le Chapitre, n'arriva pas à des vues uniformes, et la question de principe resta en suspens. Par contre, les consulteurs rédigèrent une sorte de procès-verbal de leurs débats qui porte pour titre De Secreto, et nous fournit la liste de leurs noms ainsi que leurs opinions respectives sur les points en litige ^
A quel titre Thomas d'Aquin se trouvait-il à Paris, au mois de mai 1269 ? On pourrait croire qu'il était le représentant de la province romaine, le Chapitre général étant un Chapitre de définiteurs. Mais nous savons que le Chapitre de cette province tenu à Viterbe, en 1268, avait désigné pour le Chapitre général de l'année suivante Frère Eufranon, comme définiteur, et Frère Gérard, prieur de Florence, pour être son compagnon '^
(près de Viterbe) complevit opus super Sententias quod intitulavit lohannina de Colonia : et in Capitulo Generali Parisiensi fuit facta magna altercatio, quia amicus eius, dum studerent simul Bononiae, subripuerat extrahens occulte, et erat Fr. lohannes de Colonia ; dum enim noster Viterbiensis praesentat in Capitulo corrigendum opus, alius Fr. lohannes de Colonia dixit suum, nec valuit praeceptum contra Teuthonicum factum, nec literae datae sub sigillé confessionis pro Italico contra Teuthonicum. Fuerunt dati solemnissimi Magistri, inter quos fuit B. Thomas de Aquino pro parte italica, et Petrus de Tarantasia postea Papa cum quinque aliis pro parte Teuthonica, et formatae petitiones si posset utrumque adstringi pratcepto : et nihil conclusum est, nisi quod titulus remaneret sine nomine patriae Italicae vel Teuthonicae, et diceretur lohannina édita per Fr. lohannem de Colonia, quia hoc est verum, et nulli fit iniuria. Ce texte est curieux, parce qu'il nous fait connaître comment s'effectuait dans l'Ordre la publication officielle d'un livre. Il montre auKsi que le moyen âge n'avait pas des idées si diverses des nôtres sur la propriété littéraire, contrairement à ce que l'on affirme d'ordinaire.
• Voici le titre qu'il porte dans le ms, Paris, Bibl. Nat. fonds latin, 14546 (anc.Vict. 635) : Quaestiones quae sequuntur fuerunt propositae in Capitulo generali Parisiis celebrato amiodomini MCCLXIX coram Magistro Ordinis et Diffinitoribus, inter quos erant septem Lectorea, et unua Magister; item coram Magistris simul congregatis, scilicet Fratre Thoma de Aquino, F. Bonuhomine, F. Petro de Tharentasia, F. Bartholomeo, F. Balduino, et F. GUiberto, qui omnea responderunt una voce ut infra sequitur. Voy. De ni fie, Archiv fur Litt.-u. Kirchen/^eMchichte, II, p. 204 et suiv. — Le ms. de Paris avait été consulté par Kchard, SrriptoreM Ordinin Praedicatorum, I, p. 280. Il a été édité avec les opuscules éô saint Thomas par Pcllicanut, par Uccelli et dans les éditions des œuvres de saint Thomas, Paris, J060, t. XX, p. 894 ; Paris (éd. Vives). 1889, t. XXXII, p. 816. Au dire du P. DeniAe, il «xbte de nombreux ms. de cet écrit {Archiv, 1. c, p. 206, n. 16), et il indique ltti<«iétne (Chart. Univ. Pari$., I, p. 880) les mss. Bib. Escorial, R. II, 2 ; Rome, Archives féaér. Ord. Praed., Cod. Kutenensis, p. 170; Paris, Arsenal, 682, fol. 80. On peut y ajouter le m» -:KKJ, de la Bibliothèque impériale de Vienne.
•i' . .;':neralis, Fr. Eufranon cui parcimus hoc anno a lectione ; socius