CHAPITRE IV — SIGER DE BRABANT ET THOMAS D'AQUIN
de la plus haute autorité doctrinale du temps, ajoute encore à la signification de cette dérogation et en laisse pressentir la raison.
Dès 1268, l'Université était travaillée par les premières atteintes du malaise qui se transforma bientôt en une crise aiguë. Les troubles de 1266 paraissaient des prodromes significatifs, bien que les causes de cet état fussent multiples et déjà fort anciennes. De longs et sérieux efi^orts avaient été tentés pour les supprimer ou au moins les amoindrir, mais elles étaient restées latentes, car elles tenaient à des situations ou à des faits généraux qu'il n'était au pouvoir de personne de changer. L'esprit turbulent des artistes mis à part, les difficultés qui traversent la vie interne de l'Université de Paris, au xiii^ siècle, sont de deux sortes : les unes tiennent aux catégories de personnes qui lui sont incorporées, les autres aux doctrines qui circulent dans son sein. A ce double point de vue, l'Ordre des Frères-Prêcheurs avait des intérêts vitaux engagés dans l'Université parisienne \ et ce fut vraisemblablement pour les sauvegarder qu'il ramena à Paris, dans l'une des deux écoles qu'il y possédait, le plus célèbre et le plus autorisé de ses maîtres après Albert le Grand. C'est là que Thomas d'Aquin va se trouver aux prises avec des adversaires de tout ordre et sur les terrains les plus divers. La partie qu'il va engager contre l'averroïsme et Siger de Brabant en particulier ne sera ni la moins importante ni la moins caractéristique.
' A la fin de la lutte des séculiers contre les Dominicains à l'Université de Paris, le maître général de l'Ordre, Humbert de Romans, faisait observer avec raison, que le conflit s'était heureusement produit à Paris, le point où l'Ordre avait ses forces concentrées et était le mieux armé pour la résistance : Ordo noster... expositus est his temporibus tribulationibus in quibusdam regionibus, et maxime in partibus Gallicanis circa Parisios, superna idipsum Providentia disponente in bonum nostrum, ut ibi permitteret fieri conflictum graviorem ubi maior et melior nostra militia, de diversis mundi partibus congregata, omni armatura abundans resistere possit validius adversariis, ipsosque virilius impugnare. Lettre encyclique à l'Ordre donnée au chapitre général de Florence, en 1257. Monumenta Ord. Praed. Historica, V, p. 44; Humbertus de Romanis, Opéra, éd. Berthier, II, p. 505. Cet état de choses n'avait pas changé en 1269, mais s'était encore fortifié. Humbert de Romans écrivait en 1260, que plus de soixante-dix étudiants de l'Université étaient entrés dans l'Ordre, à Paris, en cette seule année. Loc. cit., p. 55 et p. 518. Un religieux présent au couvent de Saint-Jacques de Paris, en 1269, Pierre de Dacie, écrivait à un de ses amis : Noveritis quod Parisius sunt novitii devotissimi, studentes litteratissimi, conventuales religiosissimi et praelati benignissimi, inter quos ut lapides ignitos, viros splendidos quasi opprobrium hominum et abiectio plebis conversor. Le provincial de Paris était alors Pierre de Tarentaise, le futur Innocent V ; et le prieur, le célèbre commentateur de l'Écriture Nicolas de Goran, confesseur du roi de France Philippe IV. Script. Ord. Praed., I, p. 411.