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CHAPITRE V - CONDAMNATION DE L'AVERROISME

à ses idées \ Il lui envoya un lourd factum que le Pape désapprouva d'ailleurs ^, mais en des termes et sous une forme d'une modération d'autant plus méritoire qu'il s'adressait à un homme raidi contre la condamnation de 1256 ^

C'est sans doute vers le même temps que Gérard d'Abbeville, l'ami de Guillaume de Saint-Amour et son lieutenant dans l'Université de Paris, ranima la lutte entre le clergé séculier et le clergé régulier par la composition d'un nouvel ouvrage, le plus important, semble-t-il, depuis le Péril des derniers temps^ nous voulons dire son traité Contre V adversaire de la perfection chrétienne *. Cette nouvelle attaque provoqua des réponses multiples de la part des réguliers, c'est-à-dire des Dominicains et des Franciscains, spécialement visés dans cette longue querelle des privilèges. Bonaventure, alors Général des Frères-Mineurs, et Jean Peckham, le régent de l'école franciscaine de Paris, composèrent chacun une réfutation ^ De son côté, Thomas d'Aquin, qui venait de reprendre la direction d'une

* 11 est à observer que c'est aussi à Clément IV que s'adressa Roger Bacon, en 1267, alors qu'il se trouvait dans une situation fâcheuse au point de vue doctrinal. Charles, Roger Bacon, p. 27 ; fr. Rogeri Bacon Opéra quaedam hactentis inedita, éd. Brewer, p. 1 et 3.

* Chart. Univ. Paris., I, p. 459. Les éditeurs du Chartularium sont d'avis que l'ouvrage en question est le Liber de Antichristo et ejusdem ministris, édité par Martène et Durand, Veterum Scriptorum Amplissima CoUectio, Parisiis, 1724-33, IX, col. 1273. C'est à tort qu'on a vu universellement dans l'ouvrage envoyé à Clément IV les Collectiones catholicae et canonicae scripturae. A notre avis, ces dernières ne sont autre chose que la compilation collective faite par Guillaume et ses associés au commencement de la lutte contre les réguliers, d'après le témoignage même de Guillaume. Guillielmi de Sancto Amore Opéra, p. 109.

' Chart. Univ. Parût., l, p. 401.

* Chart. Univ. Paris., I, p. 415, note; Quétif-Echard, Script. Ord. Praed, I, 335-336; [Soldati, O. P.], SS. Ecclesiae dociorum Thoniae Aquinatis et Bonaventiirae Opiiscnla adversus Guillelniutn a S. Amore ejusque Asseclas, Romae, 1773, 1, p. XXV ; deRubeis B. De gestis et scriptis S. Thomae, Dissert. XX, cap. III, p. 218 ; Hist. littér. de la France, XXI, p. 487.

* L'écrit de saint Bonaventure est VApologia Pauperum, et celui de J. Peckham, Tractatus Pau péris contra insipientem. Chart. Univ. Paris., I, p. 415 note ; [Soldati], Opuscula, II, p. XXI. Deux données internes de la réponse de saint Bonaventure permettent de déterminer la date de composition, et par elle approximativement celle de l'attaque de Gérard d'Abbeville. Le De Periculis de Guillaume de Saint- Amour, condamné en 1256, y est dit : paucis revolutis temporibus per sedem Apostolicam reprobati. [Soldati], Opuscula, II, p. 107. Et ailleurs, faisant allusion à la durée de l'existence de l'Ordre de Saint François ; His enim modis vixerunt hactenus hujusmodi pauperes in magna multitudine sexaginta annis et amplius (p. 344). Ici, Bonaventure peut viser la date de la conversion de saint François (1207) ou de l'accession de ses premiers compagnons (1209), ce qui nous remet, au plus tôt, vers 1268-70, et de préférence, à la dernière date. On peut donc placer l'apparition de l'écrit de Gérard vers 1268.

92 SIGER DE BRABANT — I^e PARTIE

des écoles dominicaines, écrivit contre Gérard d'Abbeville son traité De la Perfection de la vie spirituelle ^ Il semble qu'à partir de ce moment la lutte ait battu son plein.

Un maître séculier de la faculté de théologie, ami de Gérard d'Abbeville et comme lui correspondant de Guillaume de Saint-Amour, Nicolas de Lisieux, répliqua spécialement à Thomas d'Aquin dans son traité De la Perfection et Excellence de Vétat clérical ^. C'est à ce nouvel écrit, sinon à l'enseignement oral de Gérard d'Abbeville que Thomas opposa, en 1270, son opuscule Contre ceux qui détournent d'entrer en religion ^ Enfin, avant même que Thomas d'Aquin quittât Paris, Nicolas de Lisieux cherchait encore à défendre ses positions par un dernier écrit qu'il dédiait à Guillaume de Saint-Amour *. Cette polémique littéraire avait occupé l'espace de quatre à cinq années (1268-1272).

Ce fut cependant en 1270 que les controverses sur les rapports de l'état clérical et de l'état religieux atteignirent une acuité extrême. La dispute quodlibétique tenue aux approches de Pâques par Thomas d'Aquin nous en est le garant, car aucune autre ne porte des traces aussi notables

• Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., I, 336 ; de Rubeis B. /. c, p. 418; [Soldati], Opusculn, I, p. XXV. La composition du De Perfectione Vitae spiritualis doit être placée, à peu de chose près, en 1269, à cause des indications de la note précédente et du lien de dépendance entre les autres oeuvres de polémique qui suivirent.

• Chart. Univ. Paris., I, p. 497. Voici le début du prologue : Cum in manus nostras quidam Hbellus, qui intitulatur de Perfectione vite spiritualis, deuenisset, a quodam fratre Predicatore editus et publico traditus exemplari, in quo sacrosancta subuertitur ecclesiastica ierarchia, etc. Hist. liit. de la France, t. XXI, p. 492.

" Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., I, p. 336; de Rubeis B. De gestis et êcripOs, I. c; (Soldati], Opttsculu, I, p. XXV. Les éditeurs du Chart. Univ. Paris. ont rectifié l'erreur courante qui attribuait à Gérard d'Abbeville le traité de Nicolas de Lisieux, De perfectione et excellentia status clericorum (I, p. 498). Ils ne nous disent pas si le traité de saint Thomas est dirigé contre celui de Nicolas de Lisieux. On pourrait croire la chose vraisemblable. Le catalogue des écrits de Thomas d'Aquin, tel qu'il paraît au procès de sa canonisation, affirme qu'il est écrit contra Genildos. Revue Thomiste, XV'II (1909), p. 158, 11» 9. Nicolas de Lisieux était incontestablement au nombre des Géraldiens. Le ms. IIJI (XIV» siècle) de la Bibliothèque publique de Bordeaux qui contient l'ouvraf^e de saint Thomas (fol. 217'^-227), nous donne cet intéressant explicit qui en fixe en outre la date de composition à 1270: Explicit libellus .sancti Thome de Aquino, ordinia Fratrum Predicatorum, editus specialiter contra dicta magistri Guerodi de Abbatis villa, per que homines retrahebat a religioniH ingressu, anno Doniini MCCLXX.

• Chart. Univ. Paris.^ I, p. 495-90. Guillaume de Saint-Amour étant mort le 18 septembre r/72, la composition de cet écrit est antérieure à cette date, et tombe vraisemblablement en 1271. Dans le ms. de Paris, Nation, lat. 15086 (XI II^ siècle), il porte en titre : Nicotai Lexovicnsis thesaurarii Liber de ordinc preceptorum (fol. 234), et contient deux parties priodpalea : Responsio ad questionem Joh. de Peschant (fol. 238), Responsio ad qucstioDem Tbone de Alquino (fol. 265).

Chapitré v — condamnation dé l'averroÏsmé 9â

de ces démêlés ^ Dans un écrit de Roger Bacon, composé l'année d'après, nous avons l'écho de cette animosité des maîtres séculiers contre les réguliers. Le célèbre Franciscain, témoin oculaire de ces fâcheuses controverses, nous fait entendre ses doléances. Depuis vingt ans, les séculiers et les réguliers sont en lutte les uns contre les autres, à Paris, et se traitent mutuellement d'hérétiques et de disciples de l'Antéchrist, et cela dans les leçons, les disputes, les prédications et les livres. Les séculiers, dont l'état est moins parfait, condamnent l'état religieux. Disciples, ils s'attaquent à leurs maîtres, puisque depuis quarante ans, ils ont tout appris des Prêcheurs et des Mineurs. Enfin, bien que l'Église ait toujours tenu l'état religieux comme plus parfait, les maîtres parisiens enseignent ouvertement le contraire, et cherchent à l'établir par des sophismes de toute sorte "^

Il ne faudrait pas croire cependant que cette opposition bruyante des séculiers contre les réguliers, dont Paris était le théâtre, fût générale dans le monde ecclésiastique. Elle a été surtout, à diverses reprises, l'œuvre de quelques esprits remuants, plus violents que nombreux. En 1267, Guillaume de Saint-Amour se plaint de l'indifférence des pasteurs et des docteurs en présence de ce qu'il estime l'empiétement des religieux ^ ; et, quelques années plus tard, Nicolas de Lisieux écrivant au même Guillaume de Saint- Amour déclare que la queue du dragon, c'est-à-dire les réguliers, entraîne à sa suite, non seulement la troisième partie des chrétiens, mais la multitude et presque tout le monde *.

Le parti militant des séculiers ne désarma cependant pas à la suite des polémiques que nous avons signalées. En 1274, au Concile général de Lyon, plusieurs prélats reprirent l'offensive. Ils causèrent de vives appréhensions aux Dominicains et aux Franciscains et obtinrent la suppression de quelques Ordres secondaires et mal venus ^ Pareillement la condamnation portée par l'évêque de Paris, le 7 mars 1277, et dont nous parlerons

^ Quaestiones quodlibetales, quodlibet III, art. 10-14, 17.

* Opéra hactenus inedHa, éd. Brewer, p. 429.

^ Tanta erit ignavia praelatorum, ut ecclesia murum non habeat defensionis ; tanta doctorum infirmitas, ut portis et vectibus careat, nec sit qui aperte veritatem praedicando, contra praedictos hostes se opponere audeat. Martène et Durand, Veter. Script. AmpUss. Collect., IX, col. 1299.

* Cauda sua (inimicum) non solum tertiam partem sed innumerabiles, et fere omnes,.,. secum in terram trahere et deicere in errorem. Chart. Univ. Paris.^ I, p. 495. La tertia pars est une allusion au texte de l'Apocalypse, XII, 4 : Et cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum caeli, et misit eas in terram.

'Jacobus ab Aquis, Chronicon imaginis Mundi, Monumenta Historiae Patriae, Script. Augustae Taurinorum, t. II (1848), col. 1616 et suiv. ; Martène et Durand Thésaurus nm'us Anecdotorum, t. IV, col. 1771-1781; M an si, Concilia, t. 24, col. 96-97.

^ SiGÉR DE BRABANt — pe t>ARtlÉ

plus loin, quoique spécialement dirigée contre les averroïstes parisiens, chercha à atteindre Thomas d'Aquin lui-même, et par lui l'école dominicaine ^

Enfin, quelques années plus tard, le privilège de Martin V, Ad fructus libères^ 13 décembre 1281, accordé aux Prêcheurs et aux Mineurs, fut le signal de nouvelles hostilités. Les maîtres séculiers de la faculté de théologie de Paris se trouvèrent, quelques-uns du moins, parmi les combattants les plus ardents, jusqu'au moment où les deux cardinaux légats, au Concile de Paris, en 1290, condamnèrent d'une façon très énergique les promoteurs de cette nouvelle campagne, dont le plus célèbre et le plus mortifié se trouva être Henri de Gand ^.

Cette opposition des séculiers contre les réguliers sur le terrain des privilèges devait aussi se traduire par une résistance analogue dans le domaine des doctrines. Mais il n'est pas aisé d'établir, d'après les productions littéraires, la position prise par les séculiers en matière de philosophie et de théologie. En 1271, Roger Bacon nous apprend que, depuis quarante ans, les séculiers n'ont composé ni un traité de philosophie ni un traité de théologie. Ils se sont contentés d'utiliser les productions scientifiques élaborées par les deux Ordres scolaires des Prêcheurs et des Mineurs ^ Nous avons vu en eft'et les maîtres les plus marquants, Guillaume de Saint-Amour, Gérard d'Abbeville, Nicolas de Lisieux, consumer leur activité littéraire à cette polémique scandaleuse et stérile contre les droits reconnus aux mendiants par la papauté. Le peu qu'ils ont pu fournir hors de là n'a pas encore été mis au jour *. Il n'est cependant pas douteux qu'ils aient pris position contre l'enseignement de Thomas d'Aquin. La condam- I nation de 1277, œuvre des théologiens séculiers, en est la preuve indéniable, en tant qu'elle cherche à atteindre quelques-unes des doctrines thomistes. Nous savons d'ailleurs que Guillaume de Saint- Amour reprochait à la nouvelle école dominicaine son affection pour les sciences philo-

• ChaH. Univ. Paru., I, p. 648.

• Chari. Univ. Paris., I, passim aux années 1281-1287; Quétif-Echard, Script. Ord. Prard., I, p. 406 et suiv.; fiist litt. de la France, XXV, p. .485-94, XXVII, p. 401 et iulv. ; Pinke H. Dan Pariaer Naiionalkonzil^ vom Jahre i2<jo, R(>mische Quartal- •chrift, 1896, pp. 171-182 ; D e 1 i r 1 e L.. Le Concile national de Paris, m i2(jOy Journal des Savants, 1896, pp. 440-44; Paulua C. Welt- und OrdensKhrus bcim Aus^anfre des XIII. JahrhundrrtM im Kamf>fe um die PJarr- Redite, Ksscn-Rulir, 19(X), p. 20 et suiv.

• ()pera ifuafdam hactenun inedtta, ed, Brcwer, p. 428. Voy. le texte, p. 58, note 2.

• On posacde dua diuputr» (|uodlibéti(|ues de Gérard d'Abbeville, Paris, Nat. lat., 16406 ; Vatic, 1016 ; C/iart. Univ. Paris., I, p. 498.

CËAt^tTRÈ V - COl^DAMr^ATlON DE L'AVERROÏSME 95

sophiques ^ ; et Nicolas de Lisieux ne pensait pas autrement à l'égard de Thomas d'Aquin, bien qu'il l'appelât « le grand Maître » 'K

Unis et solidarisés par un intérêt commun contre les attaques des séculiers, les Dominicains et les Franciscains étaient loin de professer une communauté de sentiments et de vues en matière de doctrines ^ Le premier heurt éclatant des deux directions eut lieu à Paris, entre Thomas d'Aquin et Jean Peckham, les maîtres les plus marquants de l'une et de l'autre école dans l'Université.

Venant d'une grande collectivité, l'opposition de l'Ordre franciscain au mouvement albertino-thomiste, devait être plus véhémente et plus durable que celle des clercs séculiers.

Dès leur naissance, ces deux frères jumeaux qu'étaient les Prêcheurs et les Mineurs, s'étaient, comme Jacob et Esaii, querellés dès le sein de leur mère *, et la suite de leur histoire devait être aussi célèbre par leurs rixes que par les effusions de leur amitié. Mais en aucun point de leur incessant contact, les divergences ne devaient s'accuser avec plus d'éclat et de mauvaise humeur que dans les matières doctrinales. Entré le premier et à pleines voiles dans la vie scolaire et scientifique du temps '', l'Ordre des

' Voy. p. 34, note 3; Martène et Durand, Veter. Script. Ampi. Collect., IX, col. 1346 : divinam sapientiam sibi arrogant, cum tamen mundana magis calleant.

' Aristotelicas argutias friuolas reputamus. Hist. liti. de ta France, XXI, p. 493 ; Chart. Univ. Paris., I, p. 498.

' Isti praecursores Antichristi tanto sunt ecclesiae periculosiores, quanto sunt in simili perversitate unanimes, ita inter te glomerati, ut ab invicem nequeant separari : unde qui illorum aliquos reprehendit, statim omnes alios inimicos sentit. Guillaume de Saint- Amour, Liber de Antichristo, dans Martène et Durand, Veter. Script. Ampliss. Collect., IX, 1248. Godefroy des Fontaines constatant, en 1286, l'accord des Prêcheurs et des Mineurs contre les séculiers malgré leurs autres divergences, écrit malignement : Et credo quod ibi impleta est scriptura que dicit : Facti sunt amici Herodes et Pilatus ipsa die. Chart. Univ. Paris., II, p. 9,

* C'est la comparaison employée par le franciscain joachite qui, vers le milieu dn X1II« siècle, a écrit V Interpretatio praeclara Ahbatis Joachim in Hieremiam Prophetam, Venetiis, 1619, 1524, Coloniae 1577. Pariet [Ecclesia Romana] geminos ordines in utero fidei coUuctantes... Esau et lacob filii eius, duos ordines futuros, pp. 174, 165. Sur la date de composition, voy. l'étude de Friderich dans Zeitschrift fiir zvissenschaftliche Théologie, lena, II (1859); Holder-Egger, Neues Archiv der Gesellschaft filr altère deutsche Geschichtskimde, XV (1890), pp. 144, 150; Renan E. Nouvelles études d'histoire religieuse. Paris, 1884, p. 131-36.

* Revue thomiste, IV, p. 138 et suiv.; De n if le H. Die Constitutionen des Predigerordens vom Jahre 1228, Archiv fur Litt.-u. Kirchengeschichte, I, p. 187; du même, Quellen zur Gelehrtengeschichfe des Predigerordens ini 75, und 14. Jahrhundert, Archiv, II, p. 165; Douais C. Essai sur l'organisation des études dans POrdre des Frères- Prêcheurs, p. 4

96 SIGÈR DE BRABANT — Ire PARtlË

Prêcheurs avait pris ses avances sur celui des Mineurs qui évolua vers la vie doctrinale partiellement et avec de graves difficultés ^ Jacob, conscient

et suiv. ; Thurot Ch. De Porganisation de renseignement dans P Université de Paris, p. 115 et suiv. f Dominique fut le premier ministre de la justice (?) que l'Europe moderne ait vu; il fut également le premier ministre de l'instruction publique. » Larousse P. Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, 1870 (article : Dominique S.). — Questi (S. Domenico) fu il primo che fece scuole di teologia ove si ammaestra di divinidade. In tutto il mondo non avea scuola nuUa che di ciô ammaestrasse, se non una in Parigi, e quivi si faceva rade volte e quasi neente. Oggi n'è piena tutta la Cristianidade : chè ogni convento è scuola di Divinidade e i frati Minori ed anche gli altri frati hanno impreso da questa. Moreni, Prediche di F. Giordauo da Rivalto, Firenze, 1831, t. I, p. 233 (sermon du 5 août 1303), cité par A. Galletti, Fra Giordano da Pisa, Giornale storico délia Letteratura italiana, vol. XXXI (1898', p. 7.

' Ce que disent Muller K. Die Anfânge der Minoritenordeits, Freiburg i. B , 1885, p. 103, et Sabatier P. Vie de S. François, Paris, 1894 (5"^ éd.) p. 318 et suiv. est insuffisant. C'est sous le gouvernement de Hélie de Cortone, à partir de 1232, que l'Ordre franciscain entra efficacement dans le mouvement doctrinal du XI 11^ siècle: Salimbene, Chronica, M. G. H. SS. XXXII, pp. 102-104; Analecta Franciscana, III, p. 218 et suiv.; Antonin S. Chronica, P. III, tit. XXIV, c. IX, n. 1. Alors furent fondés les deux principaux centres scolaires franciscains : celui de Paris, Chart. Univ. Paris., I, p. 135 ; Analect. Francise, III, p. 218, et celui d'Oxford ; mais dans ce dernier, le maître ne fut pris dans l'Ordre qu'à partir de 1247. Little A. The Grey Friars in Oxford, Oxford, 1892, p. se. Anal. Franc, I, p. 238. Sur l'attitude du parti des primitifs et des spirituels à l'égard de l'étude et de la philosophie, voy. les écrits qui, dans les œuvres de saint François, portent le titre de Collationes Monasticae ; Angelo da Clareno, de Septem Trihulationihus Ord. Miner., ed. I. v. DOllinger dans Beitràge ziir Sektengeschichte des Mittelulters, MUnchen, 1890, 11,438 et suiv.; Ehrle, Archiv f. Litter.-u. Kirchengesch., III, p. 72-76, 118, 126-127, 177-180, 676-582. Et si aliorum religiones (i. e. Praed.) vocantur ad studia ex sui instilutione,... huius religionis (Minor.) vocacio ex expressione fundatoris, superius est descripta, ad oracionem et studium modis aliis moderatum : Ubertino da Casale, dans Archiv, \. c, p. 76; Le Poésie spirituali del B. Jacopone da Todi, ed. Tresatti, Venetia, 1617, p. 4, 43, 71 :

Mal vedemmo Paris!

Ch' n' ha destrutto Ascisi ;

Con la lor lettoria

L' han messo in mala via (p. 48).

... Molti ha messo in ruina

Sophistica Theologia (p. 4).

L'attitude det tpiritaelf à l'égard de la culture philosophique des Dominicains est elle-même très •{Knificatlve. L'auteur du pseudo-Joachim sur Jérémie (supra p. 95, n. 4) écrit : Sed îbit Esau [l'ordre des Prêcheurs] ad filias Heth scolastica.s, scilicet animalem et taecularem prudentiam exquirentes ; propter quod eum Deus odio habebit, scilicet ■ptritut Dei, quia doctrinam eccIcNÎae cum saecularibus ductrinis admiscent. (Coloniae, 1577), p. 167. — Pierre Jean OHvi, dans son commentaire sur l'Apocalypse, est encore plus immodéré: Sciendum quod casus stellae de caelo in terram, et habentis clavem putei abyni ipsumquc aperientis, est quorumdam altiorum et doctiorum et novissimorum reli-

ttlAPlTRE V — CONDAMNATION DE L'AVERROÏSME 97

d'une supériorité que tout le monde proclamait \ semble avoir quelque peu mortifié son cadet de l'éclat de sa science et de la fermeté de son orthodoxie ^. Toutefois, à l'origine, les docteurs franciscains et dominicains

giosorum casus in terrenas cupiditates, et in mundanorum philosophorum scientias curiosas, et in multis erroneas et periculosas. Acceperunt enim ingenium et clavem ad aperiendam et exponendam doctrinam Aristotelis et Averrois commentatoris eius, et ad excogitandum profunda et voraginosa dogmata, obscurantia solem christianae sapientiae et evangelicae vitae. Dôllinger, Beitrc'ige zur Sekfeugesch., II, p. 554. Voy. aussi Archiv f. Litt.- und Kircheiig(sch., III, p. 514 — Ubertin de Casale a inséré le passage cité d'Olivi, en l'amplifiant quelque peu, dans son Tractatus de Septem Statibus Ecclesiae, publié à la suite de VExpositio magni prophète loachim in librum heati Cirilli, Venetiis, 1516, p. LXVI.

Depuis la première édition de notre ouvrage, le P. Hilarin Felder O. Cap. a publié l'Histoire des études scientifiques dans l'Ordre de Saint-François jusque vers le milieu du XIII^î siècle, que nous avons signalée plus haut (p. 30, n. 2). Plusieurs des affirmations de l'auteur sont, en divers points, différentes des nôtres ; elles en sont même quelquefois l'antithèse. Je ne crois pas néanmoins avoir à modifier aucun des jugements que j'ai émis. Malgré tout le mérite de recherches et de travail de l'auteur, son œuvre est viciée par un optimisme apologétique exagéré, qui ôte à son livre une grande partie de sa valeur historique. Touchant l'attitude de saint François à l'égard des études, F. X. Seppelt a très bien établi contre le P. Hilarin que ses vues étaient insoutenables. Wissenschaft und Franziskaiierorden, ihr Verhàltnis im ersten fahrzehent des letzteren, dans KirchengeschichtUche Abhandluiigoi hrgb. v. M. Sdralek, Breslau, IV, pp. 149-179. Le P. M. Bihl O. F. M. dans VArchh'tnn Franciscanum Historicum, II (1909), p. 135, pense de même quand il écrit : Quoad rationem quae S. P. Franciscum iuter et Scientiani intercesserit, valde dubitamus, an auctor aequius ac benevolentius sententiam protulerit... Probat auctor Sanctum « Idiotam > minime scientiam per se execratum esse, sed nihilominus plus eam verebatur et metuebat, quam in stiis adamabat. Neque « Ordinem studentem » fundare voluit. — Les mêmes réserves doivent être faites sur beaucoup d'autres thèses. Je ne signalerai ici, parce qu'elles se rapportent au sujet que je traite, que des affirmations comme celles-ci : « Les Dominicains s'étaient d'abord tenus à l'écart de la nouvelle science jusque vers 1250... Chez les Mineurs, au contraire, le mouvement philosophique se manifeste en général plus tôt » (Edition française, p. 472). C'est pour cela sans doute que la rédaction des constitutions des Frères Mineurs faite par saint Bonaventure en 1260, ne prévoit encore pour les Franciscains, à aucun titre, l'étude des arts libéraux et de la philosophie (Déni fie. Die Universitcïten, I, p. 720), tandis que les constitutions primitives des Dominicains la prévoient formellement, et que les chapitres légifèrent sur la matière (supra, p. 31).

' Religio (Praedic.) quae primo habuit studium cum religione, reputata est praeeminens quodammodo. Humbert de Romans, Opéra, II, p. 28. Voy. la curieuse satire de 1266-68, publiée par Wattenbach, Sitzimgsberichte der kônigl. Preiissischen Akademie der Wi&senschofteii, Berlin, t. XXXIV, 1892, p. 104 et suiv.: Ordo Praedicatorum qui inter Ordines pollet prerogativa sciencie (p. 104). Ordo sacer Praedicatorum... praeclarus scientia... inter alia plantaria dominica- (se. alios ordines)... sapientiae dono... merito dignoscitur specialiter insignitus. Lettre d'Alexandre IV, 23 mai 1267. Potthast, 16847.

" Isti boni homines [Praedicatores] semper de scientia gloriantur, et dicunt quod in ordine eorum fons sapientiae invenitur. Salimbene, Chroiiicn, pp. 252-53. — Quidam

98 SIGER DE BRADANT - I^^ F*ARTIË

suivant la même direction doctrinale, la cause principale du conflit n'existait pas. Il semble même qu'une véritable intimité ait existé entre les premiers maîtres parisiens des deux Ordres ^

Au temps de Thomas d'Aquin et de Bonaventure, la destinée de l'une et l'autre écoles semble fixée par l'action respective de ces maîtres. Thomas engage son école et son Ordre dans un puissant intellectualisme philosophique et théologique -, tandis que Bonaventure vise à établir une école de théologie mystique en maintenant autant que possible la théologie augustinienne antérieure ^ Mais entre ces deux maîtres, si dissemblables dans leurs aspirations, leurs méthodes et leurs doctrines *, on ne trouve, semble-t-il, ni une animosité, ni un esprit de contention personnelle. La légende et peut-être même l'histoire ont parlé de leur amitié ^ Bonaventure, qui avait une claire vue de la diversité des voies suivies par la pensée dominicaine et la pensée franciscaine, a formulé le fait en quelques mots atténués mais caractéristiques. « Les Frères-Prêcheurs visent surtout à la spéculation, et leur nom l'implique, et ensuite à l'onction ; les Frères- Mineurs tendent principalement à l'onction et secondairement à la spéculation » *. Sous ce mot intraduisible d'onction, il faut entendre le sentiment mystique, la vie affective trouvant sa formule théorique dans la théologie.

Au temps du second séjour de Thomas d'Aquin à Paris, le conflit

fratres ejusdem ordinis praedicatorum ausi sunt se publiée jactitare^ doctrinam veritatis plus in suo orJine quam in alio sibi contemporaneo viguisse. Peckham J. Registriim epistolarnm, III, p. 867. Robert d'Uzès (f 1296), un pieux visionnaire, une fai^on de Fra Jacopone dominicain, comme lui ennemi des études, se fait dire par saint Dominique : Filiis catuli varicosi (S, Dominici) die : Elevantes recessistis ab umilitate prima. Gloriamini in sublimitate scientiarum vestrarum, eo quod plures aliis habetis peritos. Quétif- Kchard, Scriptores Ont. Praed y I, p. 449. Les prophéties de Robert d'Uzès ont été éditées dans le Liber trium virorum et tritim spiritiialium vinrinum, Parisiis, 1613.

• Gérard us de Fracheto, l'itae Fratntm Ord. Praed., éd. Reichert, Lovanii,

isee^ p. 274.

• Sertillan^cs A. D. Suint Thumas dWqtiin, Paris 1910 (Collection historique des (irands Philosophes, Alcan); Rousselot P. L'intellectualisme de Saint Thomas, Paris, 1908 (même collection): Dehove H. Essai critique sur le réalisme thomiste comparé à ndéalitme kantien, Lille, 1007 (.Mémoires et travaux publiés par des professeurs des facultés catholi<iues de Lille. III).

• Voyez p. M, n. 7; Grabmann, Die philosophische und theolofrische Erkennt* ninlthre den Kardinah Matthaeus von Aquauparta, p. 23 et suiv.

' Voyez l'ancien Index locorum in quibus dissentiunt S. Thomas et S. Bonaventura. .S, Bunaventurae Opéra, Quaracchi, I, Prok'fçomcna, p. LXX.

• Dante, Paradiso, XI-.\I1.

• Ali» (Pracdicatores) principaliter intt-ndunt speculationi, a quo etiam nomen acce* perunt, et postea unctiuni. Alii (Minores* principaliter unctioni, et po»tea speculationi. opéra, X. V, p. 440.

CHÀPiTRÈ V — CÔNDAMKATIOk DE L'AVERRoisME ^^

éclata entre les deux écoles. Ce fut le franciscain anglais, Jean Peckham \ alors régent de l'école des Frères-Mineurs, qui semble avoir donné l'assaut à l'enseignement du célèbre régent d'une des écoles des Frères-Prêcheurs. Nous savons par Peckham, devenu archevêque de Cantorbéry, que Thomas d'Aquin eut à soutenir le choc de plusieurs théologiens de l'Université de Paris, au temps où il s'y trouvait lui-même. Le seul point de dispute signalé par Peckham est celui de l'unité de la forme substantielle dans l'homme ^ Mais il n'est pas douteux que le front de bataille doctrinal ne fût plus étendu que le point accidentellement signalé par l'archevêque de Cantorbéry. Ce fut peut-être dans la dispute quodlibétique tenue par Thomas d'Aquin, aux approches de Pâques en 1270, celle même où il eut à repousser l'attaque des maîtres séculiers sur la question de la dignité respective de leur état et de celui des religieux, que Jean Peckham et les autres maîtres s'efforcèrent de battre en brèche la théorie aristotélicienne de Thomas d'Aquin sur l'âme intellectuelle forme substantielle unique dans l'homme ^.

S'il fallait en croire Peckham, l'évêque de Paris, les maîtres en théologie et les Dominicains eux-mêmes auraient opposé à Tliomas de subtiles objections, et seul, lui Peckham, il aurait prêté son concours à son adversaire, autant que le respect de la vérité le permettait. Thomas, comme un docteur plein d'humilité, aurait soumis finalement ses thèses au jugement des maîtres parisiens, en tant qu'elles pouvaient avoir besoin de correction *.

' Sur Peckham, voy. Registruw epistolarum fratris Johannis Peckham, éd. C. T. Martin, London, 1884; Ehrle F.John Peckham ilber den Kampf des Augustinismiis imd Aristotelismus in der zweiten Hàlfte des l^.Jahrh,, dans Zeitschrift filr katholische Théologie, 1889, p. 172 et suiv. ; Little A. The Grey Friars in Oxford, p. 154; Analecta Franciscana, III, p. 361.

' Registrum, III, 899.

* La question était posée d'ordinaire à l'occasion d'une difficulté théologique touchant le Christ mort. Quodlibeta II, art. 1 ; III, a. 4 ; IV, a. 8. C'est à la même question philo* sophique que se rapportent quodl. I, a. 6; III, a. 1.

* Cum pro hac opinione (de unitate formae) ab episcopo Parisiensi et magistHs theo* logiae et a fratribus propriis argueretur argute, nos soli eidem astitimus, ipsum prout salva veritate potuimus defensando, donec ipse omnes positiones suas, quibus possit imminere correctio, sicut doctor humilis subiecit moderamini Parisiensium magistrorum. Regî'strum, III, p. 860. La présence de l'évêque de Paris n'a ici rien d'insolite. Les disputes des maîtres, même les simples leçons de ceux qui étaient renommés, attiraient un grand concours d'auditeurs, parmi lesquels les prélats de l'Eglise. Gérard de Frachet, parlant, peu après 1266, des maîtres dominicains qui s'étaient succédé à l'Université de Paris, écrit : legerunt et disputaverunt in scolis, praesentibus scolaribus et religiosis et multis ecclesiarum praelatis. J'itae Fratrum Ord. Praed., p. 335.

100 SIGER DE BRABANT — l'e PARTIE

Ce renseignement de Peckham, fourni au moment de la violente campagne qu'il avait engagée en Angleterre contre quelques-unes des doctrines de Thomas d'Aquin, ne présente vraisemblablement pas toutes les garanties nécessaires d'indépendance, non sans doute sur le fait de la dispute, mais sur l'attitude des divers figurants. Nous savons par un témoin du procès de canonisation de Thomas d'Aquin, que les Dominicains avaient gardé le souvenir très vif de ces disputes de Paris, et il nous représente tout autrement la conduite de Peckham à l'égard de Thomas d'Aquin. Loin de le soutenir, ce dont il avait vraisemblablement peu de besoin, Peckham aurait, par ses paroles déclamatoires et exaltées, donné à Thomas de justes motifs de s'irriter ; mais le saint, toujours en possession de lui-même, ne cessa de lui répondre avec humilité et douceur \ Ainsi, il n'y a de commun entre ces deux témoignages que le fait de la tranquille possession de luimême chez Thomas d'Aquin, Cela, on pouvait le supposer aisément, et un auditeur de Thomas, vers ce même temps, Pierre Dubois, confirme cette impression lorsqu'il dépeint le maître dominicain par ce seul mot : « le prudentissime Frère Thomas d'Aquin » '^.

Il n'est pas invraisemblable, d'autre part, que Thomas ait eu contre lui Etienne Tempier, l'évêque de Paris, que nous retrouverons plus tard, les autres maîtres de théologie et peut-être quelques-uns de ses confrères, partisans attardés de l'ancienne forme* de l'augustinisme. Mais ceux que Peckham ne nomme pas et qui formaient cependant le groupe le plus nombreux de l'Université, nous voulons dire les artistes, ceux-là étaient certainement du côté de Thomas d'Aquin. Bacon nous a appris, trois ans plus tôt, que le monde scolaire à Paris est entièrement gagné aux doctrines d'Albert le Grand dont Thomas était le continuateur '. Peckham nous laisse indirectement pressentir cette situation. En rappelant la théorie de l'unité des formes qui avait fait l'objet principal de la dispute, il émet l'opinion que cette doctrine, acceptée par Thomas d'Aquin, n'avait pas été introduite par des personnes religieuses, mais par des séculiers dont les deux

' Dixn «lictus tcstis se audivisse a pluriljus Kratribus Praedicatoribus fuie dignis, quod quando idem frater Thomas iina vice dispiitabat Parisiis, ubi erat frater Joannes de Pixano ordinis Fratrum ,Minorum, (jui fuit postea archiepiscopus Cantiiariensis, (luantomque dictii» frater Juannes exaspcraret eumdem fratrem Thoinam verbis ampuUosis et lumidia. numquam tamen ipsc frater Thomas restrinxit verbum humilitatis, sed semper Cttm dulccdine et humanitate respondit. Acta SS., 7 Martii, Prorrssua Jnquisitionis, cap. IX, n. 77, p. 712.

'111' iti»«imua frater Thomas de Aqtiino. Pierre Dubois, De recuperatione

Têttt s ' 1. (;h. V. Langlois, Pari», 181M, p. B:J.

• Voy. p. 46.

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